09 juin 2008
La séparation de Christopher Priest

1936
Jack et Joe Sawyer
sont des vrais jumeaux mais ils ont quand même une différence. Jack ne vit que
pour l’aviron et les jeux olympiques qui approchent tandis que Joe est bien
conscient de la situation politique.
Les jeux seront pour eux le début de la séparation, tandis
que Jack fêtera leur médaille et rencontrera Rudolf Hess, Joe s’occupera de
faire sortir la fille d’amis de leurs parents, Birgit, d’Allemagne.
Quand la guerre éclate Joe se déclare objecteur de conscience
tandis que Jack s’engage dans la
RAF. Le fossé qui les séparait déjà devient alors un abîme.
Le lendemain soir, alors que j’étais rentré à la base, il
m’a appelé d’une cabine téléphonique. Je l’entendais mal, nous ne disposions
que de trois minutes, mais son excitation était quasi palpable.
« Le gars dont je t’ai parlé, c’est un certain Sawyer,
a-t-il crié. J.L. Sawyer. Tu le connais ?
- C’est mon pilote, papa. Je te l’ai déjà dit il y a je ne
sais combien de temps, quand je suis arrivé ici. Il figure sur la photo de
l’équipage que je t’ai envoyée.
- Son nom ne devait rien me dire à ce moment-là. Mais
écoute, je me suis renseigné sur lui dans un livre de la bibliothèque. Il
a remporté une médaille de bronze pour la Grande-Bretagne.
- Une médaille de bronze ? ai-je répété bêtement. Comme
aux jeux olympiques ?
- Exactement. Il était à Berlin en 1936. Les fridolins ont
gagné, mais la course a été serrée, et on est arrivés bons troisièmes. Il en
parle de temps en temps ?
- Non, jamais. Pas à moi en tout cas.
- Pourquoi tu ne lui poserais pas la question ? C’était
quelque chose, aller en Allemagne comme ça et remporter quelques médailles.
- Dans quelle discipline concourait-il, papa ? La
course ?
- L’aviron. Le deux de couple. Ca me revient, maintenant. Je
l’ai entendu à la radio, à l’époque. C’étaient son frère et lui, des vrais
jumeaux, des Sawyer. Ils ont fait honneur à l’Angleterre, ça, c’est sûr.
- Et son frère ? Tu sais comment il s’appelle ?
- Il n’y a pas les prénoms, dans le livre. Juste les initiales.
C’est ce qui est curieux, avec ces deux-là. Ils ont les mêmes : J.L. Ils
s’appellent tous les deux J.L. Sawyer.
- Est-ce que tu sais si l’un d’eux est Jack ?
- Non… Il y a juste J.L. pour les deux. »
La conversation a été interrompue, lorsque mon père s’est
trouvé à court d’argent.
1999
Stuart Gratton, historien, s’intéresse à un certain J.L.
Sawyer brièvement cité dans les mémoires de Churchill comme objecteur de
conscience et pilote de bombardier… Grâce à une annonce, il récupère le journal
de Jack Sawyer conservé par sa fille.
Pourtant un témoignage récupéré auprès d’un membre de son
équipage le contredit quant au dénouement des évènements intervenus au cours de la nuit du
10 au 11 mai 1941.
D’autres documents se succèdent confirmant ou infirmant
cette version jusqu’au journal de Joe, conservé par la Croix Rouge pour qui il a
officié pendant le Blitz.
Ce n’est pas tant le sort de chacun des frères qui
différent que le cours de la guerre suivant la réussite ou non de la mission de
Rudolf Hess. A-t-il rallié l’Ecosse en avion cette nuit là ou a-t-il été
contraint de renoncer du fait de la chasse allemande ?
Dans ce récit très habile, Christopher Priest nous présente deux dénouements à la Seconde Guerre Mondiale, le notre et l’un très différent. Lequel correspond à la réalité de J L Sawyer ? Joe a-t-il disparu à Londres pendant les bombardements ? Jack a-t-il survécu à sa chute dans la mer du Nord ?
Un texte magnifique, deux récits entremêlés, l’un étant le
miroir de l’autre. Pendant que Jack bombarde des villes allemandes, Joe tente
de sauver des vies à Londres. Lequel des frères Sawyer, Churchill a-t-il
rencontré et en quelle occasion ?
Beaucoup d’interrogations menant à un final magistral. Christopher Priest m’avait enchanté et déçu avec Le Prestige, le texte était maîtrisé mais pas la conclusion du roman, ici ce n’est absolument pas le cas. On est mené dans ses deux variations autour d’un même évènement. Le rapport développé entre eux par les jumeaux est fascinant, mélange d’une volonté de ne pas se ressembler et du manque de l’autre en cas d’absence. Un roman très marquant.
20 avril 2008
Celui qui bave et qui glougloute de Roland C. Wagner

La peur est en train de nous pousser à rechercher l’aide d’insectes géants capables de traverser l’éther qui sépare les astres ; souhaitons que cela ne se retourne pas un jour contre nous.
Le génocide indien suivait son cours quand voilà que ces
derniers se voient doté d’armes à énergie et accompagnés de créatures à quatre
bras de plus en plus nombreuses. Les martiens sont venus à l’aide des peuples
natifs ! Les colons américains sont repoussés jusqu’à ce que des créatures
de Vénus viennent proposer une alliance avec le gouvernement US.
Rapidement le conflit dégénère…
Wells, Verne et Lovecraft au Far West ! La situation est rapidement et efficacement
mise en place, le récit avance à vive allure sans temps mort.
Roland C. Wagner aligne les personnages emblématiques de
l’Ouest américain et multiplie les clins d’œil avec humour en croisant et
détournant les genres.
Au final cette nouvelle est un très bon moment dont on peut
juste regretter la fin assez rapide.
Cela reste un défaut mineur pour ce texte jubilatoire et
mené à un rythme infernal.
09 juin 2007
Les îles du Soleil d’Ian R MacLeod

« Je contemple la frise en verre coloré de saint Georges. Ses mains gantées de fer, jointes pour la prière, sont maculées de sang de dragon, je le remarque enfin. Puisqu’on m’a laissé seul, peut-être est-ce ce qu’on attend ; une tentative de suicide. Peut-être est-ce pourquoi on m’a donné les cachets. Peut-être me surveille-t-on pour vérifier que je fais les choses correctement. Mais ne m’aurait-on pas plutôt tué ? Me préfère-t-on mort, vivant, ou empaillé et encadré tel un horrible trophée de chasse, lors de la présentation à John Arthur ? »
la
récession. Les conditions idéales pour l’arrivée au pouvoir
d’un dictateur populiste et xénophobe : John Arthur.
Geoffrey Brook, le narrateur, est un personnage
tourmenté : enseignant à Oxford, il a conscience de n’occuper ce poste que
parce qu’il a connu John Arthur avant la première guerre mondiale. Homosexuel,
il vit dans la terreur d’être mis à jour tout en continuant à nouer des relations.
Atteint d’un cancer, il revient sur son passé et celui de l’empire britannique.
Invité à des commémorations par le dictateur en personne, il décidera d’agir.
Avec un style moins soutenu que pour l’Age des Lumières,
MacLeod nous décrit une fresque sombre à travers la nostalgie des jours heureux
de Geoffrey Brook qui finie par introduire la narration d’évènements clés du
passé par ce narrateur historien.
Discrimination, déportation dans les îles écossaises,
sentiment de revanche au sein du peuple, joug des Chevaliers de saint
Georges : on a l’impression d’être dans l’Allemagne nazie si ce n’est que
cette dernière n’existe pas et qu’un agitateur du nom d’Hitler croupi dans les
geôles du Kaiser Guillaume. En alternant présent, flash-back et narration
succincte d’évènements historiques, le récit est dynamique et l’on comprend
parfaitement la résolution que ce forge Brooke, il n’a plus rien à perdre après
tout.
Plus récit nostalgique que thriller haletant à la Fatherland, l’ambiance n’en est que plus sombre. Une plongée sans concession dans les mécanismes de la montée et l’effondrement du totalitarisme, l’opportunisme, la lâcheté au quotidien… Un excellent texte.
05 mai 2007
H.P.L. (1890 – 1991) de Roland C. Wagner

Avec cette biographie science fictionnelle de Howard Phillips Lovecraft, Roland C. Wagner nous fait très rapidement traverser l’histoire de la SF aux Etats-Unis. Une novella assez courte, 30 pages, mais assez enlevée ou rigolote quand le Lovecraft de Wagner s’en prend à L. Ron Hubbard ou relate une divergence de point de vue politique avec Robert Heinlein.
Un petit texte assez amusant avec une fin très interessante sans sombrer dans les travers fantastiques de la nouvelle, beaucoup plus fade mais utilisant le même principe, H.P.L., de Gahan Wilson, parue dans les années 90.
25 mars 2007
Bloodsilver de Wayne Barrow

Issue des quatre coins de l’Eurasie, d’étranges créatures
débarquent en Amérique du Nord. Nommés stryges ou broucolas qui devient
Brookes.
Nous sommes en 1691, Wayne Barrow nous conte la naissance de
l’état américain dans un monde où une autre race intelligente et humanoïde
existe. De ces vampires l’on sera peu de choses sur leurs origines, le sujet du
roman est la fondation des Etats-Unis d’Amérique avec cette étrange communauté
en son sein.
Race surhumaine craignant seulement l’argent et de plus
marginalement le soleil, les Brookes tracent un sillon sanglant dans les
premières années de l’histoire de l’Amérique. Organisés en convoi, ils
thésaurisent le métal qui constitue leur
seule faiblesse.
Dans ce roman Wayne
Barrow réécrit l’histoire de 1691 à 1915 en s’appropriant quelques faits et
personnages historiques : le procès des sorcières de Salem, Doc Holliday,
les Dalton, Billy the Kid, Lincoln, Roosevelt, la veuve Winchester,
Mark Twain…
Une Amérique changée mais pas différente concernant le comportement des colons vis-à-vis des amérindiens ou des populations africaines ou asiatiques.
« Néanmoins, il y avait dans ce terrifiant sourire
comme l’amorce d’un regret quand il demanda :
- J’ai évidement l’apparence d’un monstre à vos yeux, n’est
ce pas ?
La question me prit de court. Toutefois, je n’osai mentir.
Je me contentai d’une réponse évasive :
- Chacun de nous a sa part d’ombre…
-Quoi de plus vrai en ce monde, monsieur Twain ? Comme
je suis heureux que vous me compreniez si bien. Nous avons un proverbe, qui
remonte à la nuit des temps, qui dit ceci : « Chacun de nous est
une lune, avec une face cachée que personne ne voit. » J’aime croire que
la Famille est comme la face cachée des hommes, monsieur Twain.
Tandis qu’il parlait, j’observais, fasciné, les mille rougeoiements dans le fond de ses yeux, qui demeuraient fixes. Je compris alors qu’il ne voyait pas – du moins, pas comme nous y sommes habitués. Le Staroste était aveugle. Mais ses autres sens, y compris ceux qu’aucun humain ne possédait, compensaient largement sa cécité.
- Vous prétendez que nous partageons une nature commune ? m’enquis-je.
- Cela a l’air de vous heurter. Pourquoi ?
Réfléchissez-y, monsieur Twain. Je vous sais favorable aux thèses
émancipatrices et abolitionnistes. Vous reconnaissez en tout homme, quelle que
soit la couleur de sa peau ou la forme de ses traits, un semblable. Pourtant,
quel rapport entre vos coutumes et celle d’un habitant du cœur de
l’Afrique ? Un Chinois ou un Japonais ? Un observateur impartial
pourrait conclure que vous n’appartenez pas à la même forme de vie, tant vos
comportements ordinaires diffèrent. Pourquoi en serait-il autrement avec les
membres de
ma Famille ?
- Mais parce que vous vous comportez de manière odieuse avec nous, voilà pourquoi !
A cet instant, toutefois, j’avais compris que le Staroste m’avait piégé et conduit là où il le souhaitait.
- Et comment vous comportez-vous avec vos frères rouges du
Nouveau Monde, monsieur Twain ? »
Ainsi les récits mettant en scène les vampires Brooke sont
alternés par quelques textes sur la conquête de l’Ouest et les relations avec
les populations natives. Que ce soit par la bouche de Billy the Kid,
psychopathe éminemment raciste ou celui d’un vétéran du 7e de
cavalerie hantée par la revanche prise sur Little Big Horn, des évènements sanglants sont
retracés sans que les Brookes y ai une place autre qu’anecdotique.
« Dwight avait vu les simples foulards ou les écharpes
brodées qui protégeaient leur face. Il s’était vu reflété sur les verres
sombres, une vingtaine de soldats aux visages identiques, portant une vieille
tunique au bleu passé, regroupés au centre de Wounded Knee.
- Approchez ! avait hurlé Dwight en tirant son sabre.
Les cavaliers sombres étaient demeurés sans réaction.
- Venez vous battre comme des soldats, comme des
indiens !
Pas un ne bougeait. Toute l’horreur du massacre lui était
remontée alors à la gorge. Dwight s’était affaissé sur sa selle et avait dit en
pleurant : - Je vous prie, ayez pitié, achevez-moi…
L’un des cavaliers s’était penché et avait ôté son foulard.
Dwight avait cru entrevoir ses dents, mais le Brooke s’était contenté de le
renifler.
-Tu es marqué, humain, bien plus que ne le sont les gens de
mon peuple. Va, et dis aux tiens ce que tu sais de la Famille mais
personne n’écoutera Caïn. »
Ce peuple qui au final aura massacré moins que les colons
humains atteindra son objectif pour se terminer sur un retour ironique en Europe.
« Les gars comme toi, et même des femmes, depuis
quelque temps, tous veulent savoir pourquoi on finit par abdiquer. Toi qui es
un lettré, tu vas pouvoir comprendre. Dans ta bibliothèque, tu as peut être ce
livre où on trouve des moulins et un vieux chevalier…
- Don Quichotte de la Manche, réplique aussitôt Sam, par
réflexe.
- J’étais comme lui, mais je l’ai compris sur le tard, quand
je me suis retrouvé le seul survivant de la Horde. »
Une histoire de l’Amérique sans guerre civile autre que la
lutte contre les Brooke, le génocide des indiens : la naissance d’une nation…
Une réécriture agréable et efficace, un bon roman où l’on ne s’ennuie jamais et
ce malgré un postulat de départ pour le moins déroutant.
13 mars 2007
Chroniques des années noires de Kim Stanley Robinson
« The Years of Rice and Salt » traduit maladroitement par « Chroniques des années noires » est une uchronie débutant par l'anéantissement des populations européennes par la peste. Kim Stanley Robinson, auteur de la trilogie martienne (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue) pratique ici un style plus léger et agréable.
A travers les siècles, il présentera un monde sans civilisations européennes à travers trois âmes soeurs, protagonistes des histoires contées à diverses époques clés. Tantôt masculins ou féminins, ces trois personnages seront au coeur des évènements avec quelques transitions dans le bardo, lieu oriental de jugement des âmes, essayant à chaque fois d'améliorer le monde lors de leur incarnation (bien que n'ayant pas de souvenirs de leur vies antérieures).
Très loin des Thanatonautes de Bernard Werber, Robinson peindra les différentes évolutions des civilisations musulmanes, asiatiques, indiennes et amérindiennes. D'influences réciproques en conflits sanglants, de stagnation en renaissance, le récit n'est jamais manichéen et est porteur d'espoir. La transition du moyen age à l'époque moderne est bien narrée, de même que l'ascension et la chute des empires.
Les divisions existant entre les différents peuples et confessions sont admirablement bien traitées aux antipodes de Huntington et de son choc des civilisations. On notera aussi que la découverte de la fission nucléaire est effectuée par une femme (comme dans la réalité avec Lise Meitner) musulmane dans un contexte passionnant de conflit entre islam rénové et conservateur, sous le joug d'un gouvernement revanchard.
Un exercice très bien maîtrisé même si la première nouvelle sous forme de conte est assez déroutante.
08 mars 2007
L'âge des lumières - Ian R Mac Leod
Un monde. Différent du monde sur
un point : la révolution industrielle n'a peu eu lieu. Elle a
été remplacée par celle de l'éther.
Substance étrange extraite du sous sol, cette dernière
permet quasiment tout. Modelée et dirigée par des
formules et des symboles, l'éther permet de prolonger la durée
de vie des métaux et rend solides les assemblages les plus
précaires.
Des guildes spécialisées
se sont formées autour de son usages, elles ont pris le
pouvoir en Angleterre où l'intrigue se déroule,
renversées la royauté.
Le résultat est une société
réglée par un système de caste à la tête
de laquelle se trouve les dirigeants des guildes les plus
importantes.
Robert le narrateur, grand guildés, narrera son enfance dans une bourgade d'où est extrait l'éther. Une enfance dans un quartier ouvrier, aux maisons toute identiques bâties rapidement et sommairement à coup d'éther, rythmée par le son oppressant des extracteurs.
Destiné à suivre la voie
de son père au sein d'une guilde mineure locale, Robert se
révolte suite à la longue mutation puis le décès
de sa mère. Cette dernière suite à un accident
mystérieux sur le site d'extraction est entrée en
contact avec une dose d'éther qui a provoquée en elle
quelques années plus tard de cruelles mutations, faisant
d'elle un troll.
En débarquant à Londres,
Robert se retrouve confrontée aux bas fonds non guildés
et à leur existence précaire. Pris sous aile par le
très engagé Saul, Robert apprendra à survivre
puis à militer pour le changement, l'avènement de l'âge
des Lumières.
En retrouvant, Anne, une figure
mystérieuse de son enfance, Robert fera son entrée dans
la haute société. Fascinée par cette dernière,
il oscillera entre deux mondes tandis que l'heure de la révolution
approchera.
L'intrigue de Mac Leod avance lentement
dans ce récit et est souvent supplantée par une
description naturaliste très imagée de cette univers à
mi chemin entre fantasy et uchronie.
Le monde de l'éther est
impitoyable, écrase tout sur son chemin, les immenses
immeubles impossibles ridiculisant les cathédrales anciennes.
Tout est possible mais le merveilleux côtoie le sordide. Les
créatures extraordinaires ne sont que le fruit de l'éther,
horrible pour les trolls victimes de surexposition à l'éther
ou plus ambiguës dans le résultat d'ingénierie
biologique : des dragons sont créés pour animés
chasse à coure et foires. La combinaison de cette magie
technique et l'ambiance XIXe siècle marche très bien.
L'écriture de Mac Leod est très
agréable avec des descriptions très imagées, on
se représente tout très facilement. Reste donc cette
lenteur de l'intrigue qui ne plaira pas à tout le monde.

