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La plage était déserte en cette saison. La peinture blanche s'écaillait sur les planches de la buvette fermée. La mer bleu-vert ondulait doucement dans le soleil d'hiver. Quelques barques retournées reposaient sur le sable ; assis sur l'une d'elles, un vieil Arabe au crâne enturbanné de blanc buvait le thé en fumant une cigarette.

Je me suis senti étranger.

Octobre 1960, De Gaulle succombe dans un attentat ce qui finira par donner un autre épilogue à la guerre d'Algérie, la France conservera trois enclave : Bougie, Oran, Alger. Les colons se trouvant ailleurs sur le territoire fondent sur les enclaves ou retournent en métropole. Timothy Leary débarque à Paris, avant de migrer à Biarritz  un stock important d'une nouvelle drogue, rapidement baptisée Gloire, dans ses valises. Dans son sillage, un mouvement hippie prend forme : les vautriens. Dans les Aurès, un déserteur français, réputé timbré, prêche la non violence au fil de ses errances. Beria aux commandes de l'URSS se brule les doigts à Budapest et se lance alors dans une course à l'espace acharnée pour redorer le blason du communisme et encore quelques autres points de divergences...

Au fil des ans, la situation politique française vire à la dictature, les vautriens sont rapidement déportés dans l'Algérois... Les années passent, le monde change, la vie suis son cours...

J'ai posé la main à plat sur la pochette. "Je cherche ce disque. Dans le cas de tout petits tirages, le meilleur moyen, c'est de retrouver ceux qui l'ont enregistré, ou pressé."

Il a émis un grognement amusé. "Purée, vous êtes un vrai pro du disque, hein ?

- J'essaye. Une autre anisette ?

- C'est pas de refus."

Je n'avais pas avancé d'un pouce, sauf sur un point : je connaissais désormais le nombre de pochettes imprimées, un bon indice de la rareté du disque. Je comprenais mieux comment il avait pu échapper aux collectionneurs les plus férus de musique vautrienne. Les éventuels pressages d'essai mis de côté, avec cinquante exemplaires, il entrait tout droit dans les dix premiers du hit-parade des quarante-cinq tours algérois introuvables.

C'était la pièce manquante. Le Graal.

Il me fallait ce disque.

De nos jours, un collectionneur de vinyl rare découvre sur internet, un disque de rock psychédélique inconnu. Le groupe Les Glorieux Fellaghas, deux titres Rêves de Gloire et Regarde vers l'orient (une reprise de Regarde vers Lorient). Outre le nom du groupe un rien provocateur pour les années soixante, notre ami découvre une nouvelle particularité à ce disque : il porte la poisse. La mort frappe curieusement tous les propriétaires d'un exemplaire. De quoi attiser la convoitise de notre collectionneur compulsif.

Tandis que je parlais, je mesurais à quel point les mentalités, avaient pu changer depuis les soixante. Les vautriens, les harkis, les Européens du Nord et du Sud, les Algériens eux-mêmes - tous ces gens avaient influencé la vision du monde de la population algéroise. Les influences s'étaient mêlées, l'ambiance générale avait changé, le Zeitgeist n'était décidément plus du tout le même.

La société algéroise s'était ouverte, par la force des choses, et cette ouverture lui avait profité. Mais ici, en France, la société s'était refermée sur elle-même dans une ambiance de méfiance à l'égard de l'étranger, surtout s'il venait de l'autre côté de la Méditerranée, elle s'était enfermée derrière des murs et des barrières mentales, elle s'était appuyée sur la haine et la xénophobie en une tentative désespérée de se perpétuer, ou plutôt de perpétuer une image d'elle-même, une image idéalisée d'une France blanche et chrétienne où régnait l'ordre.

Et, au bout du compte, elle avait échoué.

En alternance à cette chasse au disque rare et létal, les témoignages anonymes, même si on peut reconnaitre quelques intervenants récurents,  des années soixante à nos jours se succèdent pour brosser par petite touche la trame historique, de la création des enclaves à nos jours, vu de l'Algérois, avec pour point d'orgue les évènements de 1977.

Les tortionnaires français n'avaient jamais été jugés ni condamnés, et les assassins du FLN étaient devenus des héros de l'Algérie nouvelle.

Tous des ordures.

Tous des pauvres gens.

Et moi, moi qui n'avais rien demandé, j'étais là, avec trois ou quatre millions de personnes, pour ainsi dire entre le marteau et l'enclume.

On fait mieux comme position.

Loin de toute angélisme, le roman étant très sombre, Roland C. Wagner déploie magistralement son uchronie. De nombreux points de vue sont embrassés, du fasciste au hippie vautrien en passant par le soldat de l'ALN et le fellagha des Aurès, la mosaïque de personnages est très fournie. Si le protagoniste (proche de l'auteur ? ) nous embarque dans une histoire du rock virant au thriller, les autres trames en filigranes sont tous aussi passionnantes, tout étant lié : histoire du mouvement vautrien de le la folie des premiers moments au désenchantement, du mouvement révolutionnaire à l'effet de mode ; géopolitique mondiale avec une guerre froide alternative ; hommage à Camus...

Bref, un roman solide, dense, prenant, captivant et très fluide. Un coup de maître, à lire et relire au soleil une anisette en main (j'aurai pas du refuser celle que RCW offrait lors de la dédicace à la librairie Scylla).

 

Ils l'ont lu : Traqueur Stellaire, Philippe Boulier