Les lectures d'Efelle

16 février 2020

Bienvenue à Sturkeyville de Bob Leman

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Sturkeyville, ville posée à flanc de montagne, vivant de sa mine, fonderie et banque. Une ville sous la coupe de l'aristocratie locale issue des trois industries précédentes. Ville prospère au XIXe siècle et tombant dans la décadence, l'abandon suite à la chute progressive des trois familles... ou pas... Tout est question de perspective, de coups du destin ou de caprice du temps...

Visite d'un lieu étrange et changeant via six nouvelles où le fantastique se mêle à l'ironie...

La Saison du ver, une famille s'installe sur un terrain de mauvaise réputation mais bon marché. Mal leur en prendra quand ils tomberont sous la coupe de l'entité occupant les lieux avant eux.  Efficace, un peu claustrophobique et avec une fin violemment ironique.

La Quête de Clifford M. voit une redéfinition du vampire... Seul rescapé de sa portée, Clifford M vivra parmis les humains conscient de sa différence et curieux de retrouver ses semblables. Parfaitement éduqué et intégré, à la tête d'une immense fortune, il enquêtera avec opiniatreté sur le mythe du vampire, jusqu'à un dénouement toujours ironique mais là plein d'humanité. Un excellent moment, sans doute un des meilleurs textes du recueil.

Le lac était posé telle une plaque d'anthracite poli, parfaitement noir, parfaitement immobile et parfaitement dénué de vie, hormis la profusion d'herbes grossières qui recouvraient telle ne toison la centaine de mètres séparant le bord de l'eau de l'orée du bois. La maison se trouvait sur la berge opposée : un bâtiment de trois étages à la base trop étroite, fait de blocs de pierre noire qui auraient convenu à un manoir aux proportions ducales, mais qui donnaient ici l'impression pénible d'un matériau mal utilisé et d'un déséquilibre entre leur poids et les dimensions de la construction. Elle ne possédait pas de dépendances, et la végétation l'enserrait de tous côtés. Elle se dressait à proximité de l'étendue sombre et morte du lac, tel un paradoxe muet, à la fois grotesque et menaçante.

Les Créatures du lac, aurait pu n'être qu'une variaiton sur Le Cauchemar d'Innsmouth de Lovecraft, mais Bob Leman réussit à y mêler une vaste fresque familiale sur fond de déception amoureuse... Un texte en deux temps, efficace et prenant avec une fin ouverte des plus agréables. Un très bon moment.

Quand mon oncle me contait une histoire, je ne mettais jamais son authenticité en doute. Il ne m'est jamais venu à l'idée de lui demander comment il était au courant du voyage désastreux du capitaine Elihu Feester et des évènements qui avaient précédé son arrivée à Sturkeyville, ou comment il pouvait décrire avec un tel luxe de détails les métamorphoses épouvantables subies par sa famille. Les faits avérés et les broderies contribuaient de la même manière à la magie de son récit. Tandis que je l'écoutais, captivé, il me semblait voir les malheureuses fillettes et leur mère folle, emmurées dans la pénombre d'une maison dont on avait condamné toutes les issues ; ramper avec des bruits visqueux à travers les pièces immenses où règnait une moiteur étouffante, en luttant contre l'attraction des eaux noires du lac, juste derrière la porte... Elles étaient innonçentes alors, et leur infortunée mère aussi. Même leur père n'était coupable de rien, hormis d'avoir volé des sauvages, ce qui comptait à peine pour un crime à l'époque.

 Avec Odila, on s'éloigne de Sturkeyville pour découvrir un hameau dans les montagnes, perdus, miséreux, à la population décadente, dégénérée mais dôté d'une longévité hors norme, à moins qu'il ne s'agisse simplement d'un tel niveau de consanguinité que la nouvelle génération ressemble à la suivante... L'intrigue tournera autour de la fascination ressentie par un membre en vue de la communauté de Sturkeyville envers une femme intemporelle de cette étrange communauté. Sympathique.

Apparemment, aucun nouveau bâtiment n'était sorti de terre depuis ma première visite, près d'un demi-siècle plus tôt. Ceux que j'avais vus alors étaient toujours aussi délabrés et donnaient l'impression d'être squattés. Si les détritus parmi les mauvaises herbes qui tenaient lieu de pelouses - épaves de voitures et de pick-up, cuisinières et réfrigérateurs réformés, montagnes de pneus usés - apportaient une touche de modernité au décor, les pyramides de canettes et de bouteilles vides étaient intemporelles.

Pour sa part Loob nous fait visiter Sturkeyville par le prisme d'un étrange paradoxe temporelle, l'accroche et la narration servent cette histoire avec merveille, on a l'impression de se perdre dans ce récit désanchenté avant d'apercevoir une lueur d'espoir. Un très bon moment.

Enfin Viens là où mon amour repose et rêve, mêle deuil, regrets et hantise pour un étrange récit élégiaque.

Ce voyage aux frontières de l'étrange constitue un très bon moment, Leman savait jouer avec les codes du fantastiques ou du mythe lovecraftien pour les renouveller ou les agrémenter à la mode de Sturkeyville. Bonne pioche !

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13 février 2020

Dans l'abîme du temps de Gou Tanabe d'après H.P. Lovecraft

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Seconde adaptation lovecraftienne par Gou Tanabe, on retrouve ici un très respect du texte et un dessin à la hauteur du texte. Gou Tanabe arrivant avec maetria à rendre en sur le papier les constructions cyclopéennes et les créatures  improbables de Lovecrat.

 

On suivra donc les pérégrinations d'un Professeur d'économie changé par une soudaine attaque cérébrale et surtout son retour à la normale après cinq "d'absence". Cauchemars, réminiscences d'un ailleurs et d'un autre temps... Hanté le héros secondé par un de ses fils entreprendra de reconstruire ce qu'il s'est passé pendant cinq ans...

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Puis finalement d'aller sur le terrain pour confronter ses théories et ses songes avec les ruines d'un autrefois indicible oublié depuis des éons...

Adaptation rigoureuse, cross-over malin avec sa précédente adaptation des Montagnes hallucinées, dont le ton est de la même veine. Gou Tanabe réalise ici encore un sans faute en terme de narration, mes seuls bémols concernent les regards peut-être trop souvent hallucinés des personnages et les textes en blancs peu lisibles sur les dessins sombres. Quoi qu'il en soit un très bon moment que je recommande fortement.

 

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10 février 2020

Entends la nuit de Catherine Dufour

4

 

Pour moi, travailler sert à gagner de quoi manger, point. J'ai bien essayé d'arrêter de manger, une fois, mais ça ne marche pas. Elle ne comprend rien à cette attitude. Elle a mille fois tenté de me montré les aspects magnifiques du monde du travail. Malheureusement, quand elle dit "carrière", je vois un tas ce cailloux.

 

De retour à Paris, Myriame, jeune femme marginale, accepte un emploi minable et sous payé dans une multinationale obscure à la direction aristocratique et britannique... Une entreprise semble-t-il très axé sur le contrôle absolu de ses employés tant via une hiérarchie inquisitrice qu'avec un réseau social interne des plus intrusifs.

C'est via celui-ci que Myriame, installée dans un bureau des plus minables, remarque Vane, un cadre très haut plaçé, mystérieux et semble-t-il omnipotent au sein du système informatique de la société.

 

Le soir, je pourrais faire des semelles avec mon moral : une eau glacée transpire des murs, je suis assaillie par des vents coulis et Vane n'est pas venu sur Pretty face de la journée. Tout à mon auto-apitoiement, je me recroquevillle au bord du fauteuil et fixe l'écran avec rancune en soufflant dans mes poings ; Vane est là. Il porte une veste anthracite. Il est beau et sinistre comme mon bureau. D'ailleurs, il a la même couleur cadavérique que les murs. Ses paupières sont noires, sa bouche est violette ; il a l'air concentré. Je suis si contente de le revoir que je tape :

 - Bonjour, Sir Vane. Encore merci. Vous m'avez sauvé la vie.

Il réponds quatre mots :

- Je vous en prie.

Son image disparaît. Ce salaud s'est déconnecté. Encore ?

Fascinée, Myriame apprivoisera petit à petit, l'insaisissable Vane tandis que celui-ci prendra une part toujours plus grande dans sa vie. A la fois omniprésent et insaisissable. Au fur et à mesure de ses investigations et de l'approfondissement de leur relation Myriame découvrira la nature étrange de son employeur et amant, la faisant basculer dans un monde occulte, aussi fascinant qu'inquiétant et dangereux.

 

Est-ce que Vane est ici ? Embusqué derrière cette pierre, ce joint de ciment, cette applique en cuivre ? Je me sens exposée ainsi qu'un papillon entre deux épingles. De toute façon, depuis que je connais ce - cet -, depuis, je suis écartelée entre ma chatte qui miaule et mon estomac qui se retourne. Et tout le reste. Sur fond de vision du monde qui explose. Bien, et maintenant que j'ai cerné mon masochisme, je fais quoi ? Je bois.

Quelle intimité avoir avec ce - avec qui que ce soit, maintenant que je sais qu'elles et ils sont là ? Vane, Coleraine, Clare, Normanby et mille autres, tous aux aguets dans la structure du monde - goules, vampires, fantômes avides lovés derrière toutes les briques, embusqués sous tous mes pas, prêts à couler du plafond ou à jaillir des prises électriques, le visage collé à l'envers des miroirs et de vitres. Les murs ont des oreilles et des yeux, et des queues, et des crocs... Intimité ? Oublie. Tu es désormais sur le plus grand réseau social de la planète, et il n'y a pas d'anonymisation possible. Pas de déconnexion, pas de clôture de compte. Extimité, alors ? Quelque chose de ce genre. Je bois toujours.

 

Pion dans un jeu qui la dépasse, Myriame va ruer dans les brancards et tentera de survivre face aux entités brutales qui s'intéressent à elles. Entre fascination et répulsion, elle mènera sa barque (ou plutôt rampera dans le sous-sol parisien) pour sortir par le haut d'un conflit occulte, bien résolue à ne pas être la dinde de service.

Grâce à sa plume acide Catherine Dufour, donne corps à une protagoniste consciente d'elle-même et de la fascination-répulsion qu'engendre son amant abusif et intrusif. Bien que malmenée, Myriame ne baisse pas les bras et fait preuve d'un caractère à toute épreuve, donnant un ton subversif à cette histoire d'amour contrarié. Un trés bon moment.

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08 février 2020

Le peuple du cercle noir de Sylvain Runberg et Park Jae Kwang d'après Robert E. Howard

9

Conan en chef de bande cherchant à sauver la vie de sept de ces compagnons pris en otage face à Yasmina, reine aux abois bien décidé à s'acheter les services du guerrier par ce biais.

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La confrontation est éclatante mais permet aux forces en présence de se dévoiler...

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Un sorcier renégat, des hordes de guerriers, des nobles corrompus et finalement une mystérieuse entité tirant les ficelles de cette intrigue...

Le peuple du cercle noir est doté d'un solide scénario plein de rebondissements et d'une conclusion amusante. Un très bon moment.

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06 février 2020

Les clous rouges de Régis Hautiere, Olivier Vatine et Didier Cassegrain d'après Robert E. Howard

8

Je ne connaissais Les clous rouges d'Howard que de réputation, une excellente réputation. J'ai donc abordé ce tome de Conan le Cimmérien avec une grande attente et force de constater que je n'ai pas été déçu.

Conan désoeuvré croise Valéria en fuite. L'aventurière n'est pas démunie, loin de là et il faudra une monstruosité préhistorique pour que les deux mercenaires unissent leurs forces.

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L'affrontement les conduira à se réfugier dans une cité apparement abandonnée mais dans le coeur souterrain de celle-ci se trouve encore une maigre population, divisée en deux factions s'affrontant dans une vendetta dans pitié. Valéria et Conan y prendront part par la force des choses.

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Véritable jeu de ping-pong entre Conan et Valéria, chacun sauvant la peau de l'autre en alternance, Les clous rouges est dotée d'une solide intrigue à tiroir, pleines de rebondissements et assez élégante dans sa mise en scène. Un excellent moment et un incontournable de la série.

 

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04 février 2020

Chimères de fer dans la clarté lunaire de Virginie Augustin d'après Robert E. Howard

7


Une princesse déchue en fuite, rattrapée par le seigneur local dans un marais. Marais où se terrait Conan seul survivant de sa troupe de guerriers et bien décidé à venger la némésis de ces compagnons...

Pour échapper à d'éventuels poursuivants, les deux fuyards sont ralliés la jungle à la recherche de la côte. L'occasion pour Olivia de se raconter et d'illustrer la décadence de la nation d'où elle est issue et la cruauté de celle dont elle s'est échappée.

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La suite sera un enchaînement de péripéties où Conan n'aura pas toujours le dessus et au cours desquelles, Olivia, changera peu à peu de rôle. Une évolution que Virginie Augustin illustrera très bien grâce à des planches très expressives. Une variation intéressante du thème de la demoiselle en détresse.

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La fin offrira une conclusion délicieusement ironique et sympathique. Un très bon moment.

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02 février 2020

La citadelle écarlate de Luc Brunschwig et Etienne Le Roux d'après Robert E. Howard

6

Le roi Conan doit faire face à une coalition contre lui, si son armée est défaite, il faudra un sorcier pour le soumettre.

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Sorcier qui emprisonnera le cimmérien tandis que son royaume part en morçeau du fait des ambitions d'un cruel noble incompétent et des assaut extérieurs de la coalition.

Toujours opiniatre, Conan ne se soumettra pas et errera dans les geoles du sorcier en quête d'une issue. Il trouvera bien plus...

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La citadelle écarlate ne m'a pas convaincu, le parti pris pour illustrer la geôle et les rencontres ne m'ayant pas convaincu tant graphiquement qu'en terme de mise en scène. Décevant.

 

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31 janvier 2020

La fille du géant du gel de Robin Recht d'après Robert E. Howard

5

Dans des paysades scandinaves enneigées, une déese mineure va leurré le seul survivant d'une bataille pour le mener à sa perte.

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Las, la déesse rousse aura sous-estimé l'opiniatreté du cimmérien en en sera pour ses frais...

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D'une nouvelle courte Robin Recht fait un album entier qui se lit tout seul et réussit à passer un voile allégorique sur la conclusion. Un album à part dans la série et un bon moment.

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29 janvier 2020

Au-delà de la rivière noire de Mathieu Gabella et Anthony Jean d'après Robert E. Howard

4

Pour ce troisième tome de la série Conan le Cimmérien, on arrive à l'excellence, le récit loin d'une énième variation sur la demoiselle en détresse, se renouvelle efficacement.

Un fort, une colonie et plus loin une cité frontalière menaçés par une vague de Pictes, à la tête de laquelle on trouvera par contre toujours un enième sorcier.

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Le récit sait se faire opressant et met en scène un Conan félin et des plus astucieux et Balthus un colon auquel on s'attachera assez facilement.

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Un récit ramassé, efficace et prenant. Un excellent moment et sans aucun doute le meilleur tome de la série.

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28 janvier 2020

Abimagique de Lucius Shepard

3

Pourtant, une fois passé les cheveux, les robes vintage, la bague-araignée au ventre de perle, les tatouages sur les mains (un crâne de vampire, un coeur humain) et le maquillage outrancier, tu remarques que son visage est empreint d'une douceur et d'une sensualité maternelles qui semblent trop vulnérables pour participer de ce monde moderne.

 Un étudiant un peu falot, remarque une jeune femme gothique dans un restaurant japonais. Il finit par l'aborder faire sa connaissance et devenir intime d'Abi... L'excentricité de la jeune femme se manifeste partout, dans son logis, de l'aquarium fonctionnel mais sans poisson, aux intérets multiples mais toujours teintés d'hermétisme et d'apocalysme...

La relation évolue, le jeune homme rencontre des relations passées de la jeune femme tous infirmes suite à des pratiques sexuelles tantriques extrêmes... Un la conspue, un autre l'adore.

La façon dont elle élude tes questions en mêlant le compliment à la critique, sous-entendant que votre relation peut être encore plus forte et la déclarant en même temps imparfaite... tu comprends qu'elle a la capacité de te prendre à revers, qu'elle peut changer de sujet et te culpabiliser par ses propos, et toi tu tombes dans le piège à chaque fois. Ca te rend dingue. Elle est tellement plus douée que toi pour jouer à ce petit jeu qu'il ne servirait à rien d'insister.

La relation perdure, évolue, s'affirme... Les rêves se multiplient et l'étrange s'impose dans le quotidien.

Lucius Shepard a livré ici une novella, étrange du fait de sa narration à la deuxième personne et d'un protagoniste ballot par essence. Le fantastique prend rapidement de l'ampleur et multiplie les hypothèses. Un texte étrange, sympathique mais pas totalement convainquant malgré la postface de l'auteur.

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