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Simon, colombien adopté puis élevé en France, fini par aller découvrir le pays qui l'a vu naître suite aux postures irritantes de son entourage quant à son statut d'adopté... Bien que ne parlant pas espagnol, il est rapidement intégré par un petit groupe issue de la jeunesse aisée mais l'étrange Benino, ancien FARC et actuel jardinier de l'orphelinat où Simon est né, semble l'observer... Dans le même temps, des rêves portant sur le folklore ou l'histoire de la Colombie hantent ses nuits alors qu'il ignore tout du pays. Finalement, Benino viendra à lui pour le présenter à son père naturel...

Dehors, dans la fraîcheur de la nuit, j'ai tenté de faire le tri. Le débonnaire esmeraldo m'a quitté sur la promesse de nous revoir très vite et sur l'échange de nos numéros de portables.

Il m'a, ce soir, fait partager toute une vie de rancoeur. Dimension inédite de mon indianité. Chez moi, à Paris, ma couleur et mon métissage ne m'avaient jamais mis en butte au racisme. Au contraire, mon exotisme m'attirait une bienveillance que j'avais vite appris à utiliser. Jamais je ne me suis senti un citoyen de seconde zone et j'essaie d'appréhender la vie qu'à eu Tibaquichà. Je sens que pour y parvenir, il me faudrait glisser vers la déplaisante certitude que je suis son fils.

Deux pères s'affrontent en moi ce soir et je ne peux pas penser à l'un sans trahir l'autre.

Tiraillé entre son père et la superbe Catalina, entre la culture indienne et l'hispano américaine, Simon finit par opter pour celle de son père en acceptant de lui consacrer une soirée en se joignant à une fête religieuse des indiens muisca. Choix décisif car après avoir trouvé le bâton de Bochica, le père fondateur de la culture muisca, Simon se retrouve en compagnie de Benino bien des siècles plus tôt... Au moment où les conquistadors de Gonzalo Jiménez de Quesada se mettent en route depuis la côte...

Un périple dangereux, usant tant en hommes qu'en bêtes dépeint dans la seconde partie du roman par les yeux de Quesada. Alors que la troupe singulièrement réduite arrive sur l'Altiplano et profite de la méconnaissance des indiens en matière d'armes à feu et de chevaux, une poignée de guérilleros insaisissables se dressent sur le chemin des espagnols, les harcelant et exécutant tous les dignitaires sympathisant avec eux. Quesada devra faire un choix celui de la capitulation et de l'intégration au sein des autochtones via le mystérieux Sugansua ou celles de la conquête impitoyable prônée par la tout aussi étrange Xubchagagua...

"Tu es à la croisée des chemins, Quesada. Songe à ce que je t'ai dit, ce dont je te promets que tu seras le témoin. C'est le moment de faire ton choix. Sache seulement qu'il n'y a pas de grands hommes sans grands renoncements et qu'il n'y a pas de grands chefs sans grandes bassesses. Alors, sois ce que tu t'efforces de devenir depuis ton départ de Santa Marta, ou retourne à ce que tu redoutes d'être depuis toujours, mais agis. Maintenant !"

La troisième partie du roman présente le résultat, au vingt et unième siècle, du point de divergence détaillé dans la partie précédente... Loin d'une utopie, l'autrefois glorieuse Chibchauaia est sur le déclin grignotée par la pression économique des USA. Benino, professeur d'histoire à la vie passée très riche, il a été notamment le mentor de l'actuel dirigeant du pays lors de son passage dans l'armée, est confronté à cette chute via une cérémonie traditionnelle dévoyée qu'il est chargé d'organisé. L'occasion d'un ultime coup d'éclat inspiré par la lecture du seul manuscrit connu de Sugansua, sur lequel il a récemment mis la main...

Benino réalise maintenant que toutes ces années passées à nourrir la passion de l'histoire n'avaient été qu'une longue reconquête de sa candeur de jeune homme. Or, il n'y a pas de grands espoirs sans grandes naïvetés. La sienne s'était brisée dans les assauts qu'il avait conduits sous l'uniforme vert des Farcachas. A son âge, on n'a plus aussi soif d'absolu. On a appris à se contenter de peu. C'est aux générations privées de leurs rêves par l'aridité du monde qu'il faut maintenant laisser le champ libre. Aux vieux fous comme lui de les guider vers cette fontaine de jouvence.

Chaque partie de ce triptyque renvoie habilement aux autres, notamment par l'intervention de figures emblèmatiques similaires. Les protagonistes sont complexes, bien étoffés on les suit avec plaisir au sein de cette uchronie mise en scène de manière assez immersive, par petites touches, via quelques allusions (précisées dans les quatre appendices constituées par des témoignages ou des extraits de guides de voyage). L'écueil du manichéisme est évité avec brio, notamment dans la partie concernant les conquistadors. D'or et d'Emeraude est une lecture très plaisante et un excellent moment, une indéniable réussite.

Les avis d'Anudar et de de Lhisbei.