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Landsman ne se rappelle pas avoir demandé à être réveillé par téléphone. Il ne se souvient pas non plus d’avoir descendu la bouteille de slivovitz, posée vide sur la surface d’uréthane éraflée de la table plaquée chêne voisine de sa bergère. Il ne se souvient pas davantage d’avoir mangé le gâteau de nouilles, dont le tiers restant se racornit dans un coin de l’emballage coquille en plastique à côté de la bouteille. Daprès la disposition des éclats de verre coloré sur le sol, il conclut qu’il a dû jeter son verre souvenir de l’Exposition universelle de Sitka 1977 contre le radiateur. Il s’est peut-être senti frustré d’être incapable de faire des progrès avec l’échiquier de poche renversé sous le lit, dont les minuscules pièces sont généreusement éparpillées autour de la pièce. Mais il n’a aucun souvenir de son geste, ni du bris du verre. Il a pu aussi bien trinquer à quelqu’un ou quelque chose, prenant le radiateur pour une cheminée. Il ne se souvient de rien. Mais on va dire que rien ne peut le surprendre dans le décor sordide de la chambre 505, surtout pas le sholem chargé dans sa main.

 

1940, les USA ouvrent alors une enclave en Alaska, le district de Sitka, pour les accueillir à titre temporaire, la rétrocession aux indiens spoliés doit avoir lieu quarante ans plus tard. 1948, les juifs d’Israël sont rejetés à la mer par les arabes, Sitka devient un refuge et l’espoir d’une terre à soi.Dans les années 2000, la rétrocession est devenue une réalité, plus que quelques mois et les juifs de Sitka devront se trouver une nouvelle terre d’accueil… L’inspecteur Meyer Landsman traîne son spleen et son alcoolisme dans un hôtel miteux quand un assassinat est commis sur place. Un héroïnomane amateur d’échec a été abattu… Son supérieur, et ex femme, lui intime l’ordre d’abandonner cette affaire et de se concentrer sur la douzaine d’autres non résolues qu’il traine. Seulement Landsman est un flic, un noz, obstiné et avec Berko son cousin métis, qui lui est totalement dévoué, il entend dénouer cette affaire. Même si pour cela il doit se frotter à une secte juive mafieuse…

S’il n’est peut-être pas historiquement exact, ce détail produit sur l’esprit yiddish un effet de sauvagerie signifiant : « Indien ».

Ce mot circule du haut en bas des éventaires et des devantures. Les Juifs de Sitka voient rarement des Indiens et leur parlent encore plus rarement, sauf à la cour fédérale ou dans les petites villes juives éparpillées le long de la frontière. Il faut très peu d’inventivité à ces verbovers pour s’imaginer Berko et sa massue engagés dans le giclement tous azimuts de boîtes crâniennes à visage pâle. Puis ils aperçoivent la kippa de Berko, ainsi que, à la ceinture, le flottement des franges blanches de son châle rituel, et l’on sent toute cette étourdissante xénophobie quitter la foule, laissant un résidu de vertige raciste. Voilà ce qui se passe pour Berko Shemets dans le district de Sitka, quand il sort sa massue et redevient indien. Cinquante ans de cinéma rempli de scalps, de sifflements de flèches et de wagons Conestogas en feu marquent l’imagination populaire. Ensuite, la simple incongruité fait le reste.

 

A travers ce roman noir assez classique, Michael Chabon déploie subtilement son uchronie et met en place sont univers. Les différences entre juifs suivant leurs origines ou leur pratique religieuse, les tensions présentes et passées avec les indiens tlingit, les relations politiques équivoques avec le pouvoir fédéral, sont présentées avec justesse.

L’usage d’argot yiddish est assez déstabilisant au début puis contribue à l’ambiance, on arrive à se passer du lexique. Les personnages sont bien campés même si Landsman se taille la part du lion, chaque lieu visité étant l’occasion de ressasser un échec personnel ou un proche disparu.

L’inspecteur principal Wilfred Dick est un Tlingit pur jus, un descendant du chef Dick, responsable de la dernière victime enregistrée dans l’histoire des relations russo-tinglit puisqu’il avait abattu un sous-marinier russe naufragé et à demi mort de faim qu’il avait surpris en train de dévaliser ses casiers à crabes à Stag Bay, en 1948.

Sombre, humide ce roman demande un petit effort d’immersion mais vaut le détour. Un roman noir classique dans un univers original.

Ils en parlent :

Gramovar

Hugin et Munin

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