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2047, l'Inde n'existe plus, remplacée par des états indépendants...  Dans le nord du sous continent la sécheresse sévit depuis trop longtemps, les tensions entre le Bhârat (ayant pour capitale Vârânaci) et l'Awadh (capitale Delhi) s'exacerbent autour d'un barrage sur le Gange en amont du Bhârat. Shahîn Badûr Khan, chef du cabinet de la première ministre bhârati est sur la sellette, luttant contre les incompétents au gouvernement, les préjugés envers les musulmans et lui même...

"Un des ouvriers a paniqué, monsieur, explique un brigadier, il est sorti en courant dans l'allée juste devant le camion. Il criait des choses à propos d'un djinn, comme quoi il y avait dans l'usine un djinn qui allait tous les avoir."

On peut appeler ça un djinn, pense M. Nanda en scannant le site. Pour ma part, j'appelle ça un mème. Des réplicateurs immatériels : blagues, rumeurs, coutumes, comptines. Psychovirus. Dieux, démons, djinns, superstitions. La chose dans l'usine n'est pas une créature surnaturelle, pas un esprit de feu, mais sans aucun doute un réplicateur immatériel.

Bien plus bas dans l'échelle sociale, M. Nanda, policier spécialisé dans la lutte contre les intelligences artificielle illégales et/ou dangereuses, mènent une traque contre ce qui se révèlera le plus gros gibier de sa carrière... Tandis que Pârvati, son épouse provinciale, mal à l'aise dans la capitale, tente de se faire accepter maladroitement de ses pairs...

Elle a un nouvel article à préparer. Politique, cette fois. Son prochain entretien se fera avec Sajida Rânâ. Tout le monde court après Sajida Rânâ. Quel point de vue adopter ? Entre femmes. Madame la Première ministre, vous être une femme politique à la tête d'un gouvernement, une figure dynastique dans un pays qui se divise pour un rond-point et où les fommes veulent tellement se marier que c'est eux qui payent la dot, un pays où des enfants monstrueux qui vieillissent deux fois moins vite qu'un humain non modifié se retrouvent avant leurs dix ans biologiques avec des privilèges et des goûts d'adulte, un pays qui meurt de soif et s'apprête à cause de celà à partir en guerre. Mais vous êtes avant tout une femme dans une société où les femmes de votre classe et de votre éducation ont disparu derrière un nouveau pardâ. Qu'est-ce qui vous a poussée à faire ce qu'à peu près aucune autre n'a fait : vous échapper de cette soyeuse cage d'affection ?

Nadja Askarzadah est une journaliste suédo afghane qui tente de se faire un nom à Vâranaci, une ambition qui fera d'elle le pion de puissances qui la dépasse dans des évènements qui entraîneront nombres d'autres protagonistes... Notamment, Vishram Ray, le fils cadet prodigue, d'un empire énergétique, se retrouvant soudainement à la tête d'un tiers du consortium alors qu'il n'ambitionnait qu'à une carrière comique en Ecosse.

C'est un conte étrange et magique, qui renferme autant de contradictions et d'impossibilités qu'une légende du Mahâbhârata. Il y a de multiples mondes et entités qui peuvent être deux choses contradictoires à la fois. Il existe des êtres qui ne peuvent être ni pleinement connus, ni pleinement prédits, des êtres qui, autrefois enchevêtrés, restent liés à tel point que même en les plaçant chacun à un bout de l'univers, ils sentent aussitôt ce qui arrive à l'autre. En regardant Sonia, lui démontrer l'expérience des fentes de Young, avec une fourchette, deux câpres et des plis dans la nappe, Vishram se fait la réflexion qu'elle habite un monde bien étrange et bien différent. L'univers quantique est aussi capricieux, incertain et inconnaissable que le monde triple posé sur le dos de la tortue géante, gouverné par les dieux et les démons.

Mais aussi Thomas Lull, scientifique américain expert en intelligence artificielle en exil ; Lisa Durnau, ex collègue du précédent et chargé par son gouvernement de le ramener ; Tal, un neutre, humain asexué par la grâce de la chirurgie de pointe qui prospère dans le milieu des soaps locaux ; Shiv, un criminel en déclin. Tout un petit monde qui va se prendre dans la face les évènements qui vont secouer le pays...

Des trajectoires qui se croiseront brièvement ou convergeront. Autant de rivières, pour ces dernières, qui s'écouleront doucement dans la torpeur de la canicule avant de bondir, avec le retour de la mousson, pour se jeter avec fureur dans le fleuve, fil principal du récit...

La mousson au-dessus de Lisa Durnau, sous elle, derrière et devant elle, dissolvant les certitudes de l'aéroport Kennedy, de New York, de l'hypersonique. Cette pluie, cette Inde.

Le rugissement, la pluie, l'odeur d'égouts, d'épices et de pourriture, l'incessant chaos de la circulation, le chien crevé à demi réduit en os noirs dans le caniveau, le vol circulaire des milans aux yeux de charognard, les bâtiments écaillés aux tâches de moisissure, la douce puanteur d'alcofuel au sucre de canne et de ghî en train de brûler en provenance des vendeurs de pûris, les enfants se pressant autour d'elle, propres et nourris mais réclamant roupie roupie, stylo stylo, les colporteurs, vendeurs, diseurs de bonne aventure et masseurs se dirigeant sur une femme blanche sous la pluie : le peuple. Les gens. Ce qu'elle entendit, ce qu'elle sentit ou ressentit, ce qu'elle vit, tout se combina en une attaque massive contre sa susceptibilité. L. Durnau la fille de prêcheur. C'était le monde de Thomas Lull. Elle devait s'y frotter aux conditions de Thomas Lull.

Avec ce roman fleuve, Ian McDonald, prend le temps d'élaborer une intrigue vaste et vertigineuse, dans une Inde profondément divisée à de multiples niveaux... Un roman lent, au sein duquel il n'est pas facile de pénétrer, l'ambiance soap de certains fils jouant sans doute sur le rythme, mais qui mérite le détour pour son final. Sympathique et très dépaysant, même s'il m'a paru moins réussi que La maison des derviches.

Les avis de Gromovar, de Lorhkan, des Singes de l'espace et du Pendu.

 

Une lecture dans le cadre du Challenge Pavé de l'été.

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