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Mars, quelque part dans le désert le long d'une voie ferrée (les trains fonctionnent à la vapeur obtenue par fusion nucléaire), le docteur Alimantado s'échoue lamentablement. Rebondissant grâce à la présence d'une station de relais radio, il fonde sa nouvelle résidence qu'il baptise Desolation Road. Isolé, il pourra poursuivre ses travaux sur la nature du temps en toute tranquillité. Au fil des ans, d'autres s'échoueront aussi dans ce lieu improbable pour des raisons tout aussi improbables. A chaque fois des personnalités haute en couleur.

Pareilles compétences n'avaient pas échappé à l'attention des autorités de la gare, et quand d'aventure il y avait un percolateur d'avant la fusion qu'on n'arrivait pas à régler, ou une obstruction persistante de la tubulure de la bonbonne numéro trois qui forçait les techniciens frustrés à jeter sur le béton leurs clefs à induction de champ électromagnétique, alors on envoyait le plus jeune des sous-apprentis chercher Rajandra Das dans la puanteur fécale du dédale souterrain de pistes et de tunnels. Et Rajandra Das débloquait la tubulure, réglait le percolateur défaillant et tout remarchait comme sur des roulettes, et parfois mieux qu'avant.

Rajandra Das menait donc une vie de charme, à l'abri des rafles que la police des transports pratiquait périodiquement pour purger les tunnels, respecté, aimé, et dans une aisance confortable. Et puis un jour Rajandra Das gagna la Grande Tombola des Chemins de Fer.

La population s'accroit doucement puis de plus en plus vite au rythme des arrivés moins notables. N'en reste pas moins que le noyau des membres fondateurs est très hétéroclite et souvent atypique, de M Jéricho en passant par les Staline et Tenebrae, sans omettre les Mandella dont les générations vont marquer les esprits bien au-delà de la bourgade. Avec l'extension de la ville viendront les problèmes...

Mikal Margolis rêvait dans sa grotte des sources minérales de Paradise Valley. Sa fortune ne l'attendrait jamais au milieu des rochers de Desolation Road, bien qu'il ait trouvé des cristaux de sulfate de dilemme, que le temps raffina pour donner la substance pure : pour trouver sa fortune il fallait qu'il quitte Desolation Road et sa mère ; la laisser voulait dire partir tout seul et il n'en avait pas le courage. Telle était la substance du dilemme purifié de Mikal Margolis. Sa résolution en composés utiles, et la recherche d'un courage personnel antimaternel allaient le mener, au travers de l'adultère, du meurtre et de l'exil, à la destruction de Desolation Road. Mais patience !

L'écriture est agréable, le ton change souvent du plus terre à terre aux envolées lyriques suivant les circonstances et les personnages. L'univers décrit est totalement foutraque, la magie semblant avoir sa place de temps à autre et côtoie des anges cybernétiques ou des créatures végétales issues d'un univers parallèle n'existant pas encore... Chaque chapitre est une nouvelle surprise, des luttes de voisinage les plus mesquines à la résolution d'une révolution planètaire.

L'horizon bascula sous le soleil et le monde fut inondé de formes et de lumières. Arnie Tenebrae se retourna pour regarder Desolation Road, fouillis d'orange, de rouge et d'argnent scintillant. Rien d'autre n'aurait pu ressembler plus à un insignifiant et abrutissant trou perdu en plein désert et Arnie Tenebrae éprouva une joie féroce et âpre à la pensée de le quitter. Elle avait pris au piège l'oiseau du salut, lui avait chanté sa chanson, l'avait apprivoisé et lui avait tordu le cou. Foncer de bosses en trous vers l'exil sur une trimoto tout-terrain rebelle avec ces romantiques révolutionnaires, c'était l'extase. C'était la culmination de la petite existence insignifiante et absurde d'Arnie Tenebrae.

Vie et mort d'une bourgade sur une Mars terra formée, rappelant celle de Bradbury. L'ambiance est très Far West et on oscille entre l'humour déjanté et le drame, les Chroniques Martiennes et Brazil. Ce premier roman d'Ian McDonald est assez fou et kafkaïen, déroutant au début puis, avec le passage à la seconde génération de protagonistes, addictif. Un bon moment qui laisse entrevoir les succès à venir de l'auteur.

 

Les avis de Gromovar, Lorhkan, Naufragés Volontaires.