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Quand un prêtre célèbre trois mariages dans la même journée, il tâche de garder le sourire jusqu’au troisième. C’est cela aussi le sacerdoce.

Mais aujourd’hui, Joseph en était à sa douzième victime. Tu parles d’une sale journée ! Et puis écouter, c’est autrement plus difficile que de bénir des alliances et dire un mot gentil à la famille. Il avait lu qu’un docteur Freud, un Autrichien, avait élevé l’écoute au rang de science. Il affirmait qu’en laissant simplement les gens parler, on les aidait à extirper du fond d’eux-mêmes les sales souvenirs et les pulsions répugnantes. Comme un égoutier décrasse un conduit. Joseph, il faisait un peu cela aussi. Mais avec les morts. Un nécropsychiatre, pourrait-on dire. Ca sonnait mieux que curé.

 

Joseph est un jeune séminariste qui va être prochainement ordonné prêtre mais il est aussi doté d’un don étrange qui lui permet de communiquer avec les cadavres et d’apaiser les angoisses du défunt. Même s’il ignore le terme, Joseph, est un implexe un individu doté d’un don surnaturel et que le gouvernement français, de cet univers alternatif, entend bien surveiller de près.

Dans ce Paris du début du XXeme siècle règne une ambiance étrange, la pègre serait sous la coupe du mystérieux Grand Khan de la Horde d’Or. Ce dernier semblant d’ailleurs bizarrement lié à la Présidente du Conseil. Sur fond d’attentat crapuleux et de manigances de la part de Lénine en exil, le Tsar s’est invité à Paris, officiellement pour visiter le métro mais pourquoi amène-t-il Raspoutine dans ses bagages et pourquoi l’Okhrana veut elle investir les souterrains parisiens sans contrôle des autorités françaises ?

Joseph ne parvenait pas à imaginer ce monde de conte de fées. Plus Marcel lui parlait, plus il s’éloignait de cet univers de chimères pour retrouver la civière, la lampe et l’odeur de putréfaction.

Une bouffée de fierté lui arracha un sourire. C’était la première fois qu’il parlait à une âme si loin de sa mort. L’expérience était déjà un succès et Marcel en était le héros. Il devrait consigner cela ailleurs que dans son cahier. Le moment était venu de rédiger un article, une publication scientifique. Freud avait eu l’idée d’analyser les rêves de ses patients pour en extraire des symptômes objectifs du mal qui les tourmentait. Joseph devrait lui aussi interpréter le monde enfantin de Marcel pour deviner derrière ces images la réalité physique de l’Au-delà.

Les expériences de Joseph sur l’au-delà vont le mêler à toute cette histoire en s'inquiétant du sort de Marcel un gamin des rues décédé. Il entraîne à sa suite Eloïs, nouvel agent du ministère de l’intérieur, chargé de le surveiller et aussi frère jumeau de Lucille, l’amie d’enfance de l’implexe.

Tandis que Joseph sera pris dans les intrigues des révolutionnaires et visiteurs russes, Eloïs se retrouve dans l’Au-delà confronté aux intrigues tout aussi byzantines qui l’agite.

Ca ne collait pas. Chaque monde rejetait l’autre. Le monde des cauchemars d’un Jérôme Bosch contre celui des Parisiens insouciants qui se rendent au travail.

Alors qu’il reprenait sa marche forcée sur le trottoir du boulevard, son attention s’attacha au silence. Un fiacre s’éloignait tout à l’heure. Pourquoi n’avait-il pas entendu le vacarme des roues sur le pavé ? Et les chevaux ? Et les pigeons et les oiseaux du matin ? Et les cris et les sifflets, les bâillements de la ville qui s’éveille ? La chaleur le quitta. L’envie de fuir aussi. Des deux mondes, c’était le sien qui partait en guingois et s’éloignait en glissant.

Aussi étrange que soit ce synopsis, Jean-Philippe Depotte assure sa cohérence grâce à une idée ingénieuse. On se fond rapidement dans ce Paris rétro et ses intrigues… Les implexes qui émailleront l’épopée de Joseph constituent une galerie de monstres de foires pathétiques et attachants, les entités surnaturelles qui se manifestent sont remarquablement bien mises en scène et gérées. L’action est menée tambour battant après une phase initiale de mise en place, Joseph va s’agiter en tout sens pour comprendre ce monde occulte qui l’entoure et a bouleversé son existence. Son personnage est bien campé, complexe mélange de courage désespéré et de lâcheté rationalisée. Eloïs de son côté, tout aussi malmené évoluera de manière remarquable…

« Au revoir », cria Marcel au loin.

Eloïs aurait préféré qu’il ne dise pas cela. Il y a des mots pernicieux qui aiment à se graver derrière votre front et vous rappeler pour longtemps vos lâchetés. Car le courage des autres résonne parfois comme votre propre lâcheté.

Avec ce premier roman, Jean-Philippe Depotte signe ici un thriller fantastique de très bonne facture, bien conçu et mené. Rien de révolutionnaire mais plein de bonnes idées et un récit qui coule tout seul. Un bon moment de lecture assez original.