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Lucien Bel est un soldat atypique, brave type il s'est engagé bien décidé à ne tuer personne... Un serment qui sera quelque peu ébranlé au cours de la débâcle de 1870... Début 1871, il est à Paris avec les troupes nationales pour saisir les canons parisiens. L'opération tourne mal et le voilà avec ses deux camarades les plus proches, Martial, parisien et Henri, breton pris dans la tourmente de la Commune.

Puis, un officier gueula, plus loin. Sans doute celui qui agitait son sabre en tirant vers l'arrière sur le mors de son cheval. Et le bruit des sabots sur le pavé engloutit les cris et les acclamations. A la charge ! Et puis les coups de feu. Un premier, terrible, puis d'autres en écho, puis la pétarade qui ne s'arrête plus. Le bruit des gens qui meurent, pensa Lucien. Un nuage de fumée blanche s'éleva des rangs, percé par les éclats des tirs comme un brouillard étoilé.

Peu à peu, le vacarme et l'odeur de poudre diffusèrent à travers la place Pigalle et même les soldats les plus proches se mirent à tirer à leur tour. A l'abri, Lucien et Martial rentraient la tête au sifflement de chaque balle comme des miaulements de petits chats.

Henri s'accroupit avec eux, derrière le coin du mur, le chassepot sur les genoux. Au moins cette fois, il n'avait pas envie de tirer avec les autres.

Martial prend rapidement fait et cause pour la Commune, tandis qu'Henri reste férocement loyal au gouvernement. Lucien tente de composer, se retrouve prisonnier et en voulant s'interposer prend un balle dans la tête... Une bonne âme l'emmène à l'hopital et quelques semaines plus tard Lucien Bel émerge à la Pitié-Salpêtrière. Il lui faudra quelque temps pour découvrir qu'il est tombé entre les mains d'un maniaque, pionner d'une nouvelle forme de chirurgie dérivée de la phrénologie...

Lucien n'aimait pas la vielle. Il ne la détestait pas non plus. En fait, il s'en foutait, mais pas de ce sale bourdon : la corde grave de l'instrument que la roue frotte en permanence et qui ronfle et qui menace à l'infini derrière la mélodie. Drôle d'instrument quand même qui sous des airs de frivolité impose son râle inquiétant tel un avertissement qu'on finit par ne plus entendre à force de l'avoir dans l'oreille.

Et ce bourdon, c'était la guerre, le canon du Mont Valérien, la fin de la Commune que tous avaient dans l'oreille mais ne voulaient pas entendre. Tous ces danseurs, ces braillards et ces filles légères, le sentaient-ils monter du bas de la Butte le sale bruit des Versaillais, le sale ronron de leur mort annoncée ?

Ne se sentant pas spécialement invalide, Lucien faussera compagnie au professeur Delestre pour tenter de retrouver la trace de ces deux compagnons antagonistes. L'occasion de croiser quelques figures entrevues brièvement avant sa blessure : le révolutionnaire d'origine allemande Siebel, Marthe prolétarienne de la Butte Montmartre, le photographe et aéronaute Nadar, le poète Eugène Pottier...

Tout en se démenant pour sauver ses compagnons ou se sortir des mauvais pas où sa tendance à ne pas prendre partie l'entraineront, Lucien succombera régulièrement à des malaises qui le ramèneront invariablement dans les pattes sinistres de Delestre... L'occasion d'ellipses l'amenant à une autre période de la Commune, le choc du réveil s'accompagnant alors, de la prise de conscience de la vitesse à laquelle les évènements se détériorent. Et ce jusqu'à la fin de la Commune...

Au-delà des portes de l'hôpital, c'était le fin du monde qui les attendait, et Lucien la reconnut aussitôt.

A sa voix d'abord : le ronron du Jugement dernier, un grondement continu, l'empilage des hurlements de mille canons versaillais autour de Paris. Cela ressemblait au bourdon qui ne l'avait jamais quitté, au fond de sa tête, mais amplifié à l'échelle d'une ville, du monstrueux encéphale de tous les Parisiens. D'un pas, Lucien se plongea dans le mur de son qui bouchait la porte.

Autour de lui, il y avait une pulsation dans le tonnerre des canons, le pouls d'un mourant qui s'emballe à l'approche de la délivrance. Et un crépitement, à droite, à gauche, au loin : le rire des fusillades, plus sec, comme les moqueries d'autant de diablotins.

C'était bien la fin du monde et son odeur des enfers, l'odeur du feu et des chairs grillées. Le fin du monde et sa lumière d'orage. Les fumées noires des incendies formaient une voûte de catafalque, illuminée d'en dessous par les éclats rouges des fournaises et un timide soleil de mai.

Après un début un petit peu lent, dû sans doute à la nature indécise et contradictoire de Lucien Bel, le roman prend son rythme de croisière avec les débuts de la Commune. La narration se déroule alors de manière très agréable, alternant les interrogations sur la nature des opérations infligées à Lucien avec le regard sans concession de ce dernier sur la Commune. Un point de vue réaliste, lucide et cynique... Cynisme que ne l'empêchera pas d'agir et de tenter de sauver ses proches souvent malgré eux. 

Un roman efficace, bien documenté et assez poignant tant dans sa conclusion que son épilogue cynique. Un très bon moment. Jean-Philippe Depotte démontre ici qu'il est un auteur à suivre.

 

A paraitre le 5 avril 2012, la couverture définitive :

LeCraneParfaitDeLucienBel