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Leodan Akaran était un homme en guerre contre lui même. Il charriait des conflits muets dans son esprit, des luttes qui faisaient rage d'un jour à l'autre sans jamais être résolues. Il était conscient de cette faiblesse intérieure, de ce défaut dû à sa nature de rêveur, de poète, d'érudit, d'humaniste. Ces penchants ne convenaient guère à un roi. Il enveloppait sa famille dans la riche culture d'Acacia tout en lui dissimulant le commerce odieux qui l'avait fondée. Il avait pour projet que ses enfants ne fassent jamais l'expérience de la violence physique, même s'il fallait, pour se garantir ce privilège, passer certaines personnes au fil de l'épée. Il détestait l'idée que d'innombrables êtres humaines sur ses territoires fussent enchaînés à une drogue qui garantissait leur travail et leur soumission, et pourtant il s'adonnait au même vice.

Depuis une vingtaine de générations, les Akarans étendent leur emprise sur le continent et la poignée d'archipels qui constitue le Monde Connu. Leur puissance vient des mines à ciel ouverts exploitées de manière impitoyable par des hordes d'esclaves de tout âge enchaîné et soumis grâce à la consommation de la Brume, une espèce d'opiacé. Cette drogue provient de terres et d'un empire connues uniquement de la Ligue, un groupement de marchand devenu puissant grâce au monopole sur ce commerce, à la flotte hégémonique. Le bras armé des Akarans sur les mers. Leodan Akaran, le roi vieillissant est dénué de la poigne de fer de ses prédécesseurs, il se veut réformateur et peut enclin à céder aux exigences grandissantes de la Ligue, la Brume étant échangée contre des masses d'enfants. Leodan Akaran bien que cherchant à vivre paisiblement s'est fait beaucoup d'ennemis...

Thaddeus comprit subitement ce qu'Hanish lui taisait. C'était là, derrière cette affirmation que les Meins disaient toujours la vérité. Ce n'était pas une fanfaronnade, mais une déclaration de la fierté d'une nation. Les Meins avaient toujours affirmé qu'ils avaient été bannis dans le Nord parce qu'ils avaient dénoncé sans détour les crimes des Akarans. Et ils croyaient aussi qu'ils avaient été maudits. Les Tunishnevres... C'est ce élément que Thaddeus n'avait pas encore pris en considération. Ce n'était qu'une légende pour les Acacians, mais peut-être bien plus pour les Meins eux-mêmes.

Parmi les peuples de l'empire,  les Meins occupent une place à part, alliés des Akarans lors de la formation de l'empire, ils ont finalement été déchus, exilés dans les taïga septentrionnale et maudits. Là, les conditions climatiques ont forgés un peuple fier, hantés par l'omniprésence vengeresse de leurs ancêtres. Depuis des siècles, ils feignent la soumission et préparent inexorablement plus que leur revanche, une guerre sainte pour délivrer les âmes de leurs ancêtres.

Ayant acquis des alliés inattendus, noués des liens avec la Ligue, encouragés des trahisons cruciales et préparés le régicide, les Meins frappent vite et fort. Le fragile équilibre de l'empire est défait et ce dernier s'effondre comme un château de cartes...

Rien de tout cela n'éteignit le feu de la haine qui consumait le coeur de Leeka, mais il finit par renoncer à la lutte. Ses alliés étaient morts ou avaient déposé les armes, et quelques-uns étaient tombés dans la clandestinité. Ses ennemis étaient passés d'une phase de conquête à celle de la reconstruction et du retranchement, ainsi qu'à la gestion de leurs richesses nouvellement acquises. Si Leeka avait su avec certitude ce que sa vie allait devenir, il se serait jeté sur son épée pour se transpercer le coeur. Mais il n'en savait rien. Chaque jour se fondait dans le suivant, ouaté par la drogue, et sa défaite lui collait de plus en plus à la peau.

Alors que la défaite est consommée, le chancelier Thaddeus ne va pas totalement au boût de sa trahison et tient une promesse faite sur le lit de mort de Leodan. Il disperse les quatre enfants royaux, espérant les sauver du destin que leur réserve les Meins. Aliver, l'ainé, est confié à une puissante tribu de la savane, Corinn est livrée à l'ennemi par un soldat opportuniste, Mena abandonnée dans un atoll primitif suite à la vendetta qui emporte son gardien et finalement Dariel le cadet, adopté par un pirate suite à la destruction du havre qui lui était destiné.

Neuf années passeront en une ellipse, le temps pour les quatre enfants de devenir tous adultes, de perdre leurs illusions et espérer prendre en main leur destin...

Aussi douloureux que ce fût à entendre, Aliver lui fut reconnaissant de lui apprendre ces réalités. Il avait toujours redouté ce qui restait inexpliqué ou qu'on passait sous silence. Il avait certes déjà saisi des mots tels que "Quota" ou "Lothan Aklun", mais sans jamais pouvoir les relier à des faits concrets. A présent, il écoutait avec la plus grande attention tout ce que Thaddeus pouvait lui révéler. Acacia était un empire esclavagiste, qui faisait commerce d'êtres humains et prospérait sur les travaux forcés, tout en facilitant la circulation de drogue pour soumettre les masses. Les Akarans n'étaient pas les chefs bienveillants qu'on lui avait toujours décrits. Qu'est-ce que tout cela signifiait pour lui ? se demanda-t-il. Pouvait-il avoir la certitude q'un nouveau règne akaran serait meilleur que celui instauré par Hannish Mein ?

Magie du verbe perdue, créature bestiale, luttes de pouvoir, cheminement initiatique, les éléments sont issus de la fantasy la plus convenue mais assemblés avec talent par David Anthony Durham pour en faire quelque chose d'original et surtout loin de tout manichéisme. L'honneur est une donnée fluctuante, finalement étrangère aux protagonistes les plus sympathiques. Le pouvoir corrompt, rapidement, et les plus avides de pouvoirs et impitoyables ne sont pas forcément ceux que l'on croyait. Sans parler des multiples trahisons et retournements de vestes.

Si l'ambiance est assez originale pour un roman de fantasy, elle n'est pas sans présenter pas mal de points communs avec le Dune de Frank Herbert, de la Ligue qui s'érige en contre pouvoir en accordant ou retirant sa capacité des transport, en passant par la Brume dont les ligueurs semblent faire un usage différent de celui du commun, pour arriver aux Meins, peuple forgé par les conditions climatiques et le souvenir de torts ancestraux. Les similitudes avec le monument de Frank Herbert sont assez flagrantes dans la première partie du roman avant que la narration ne suive sa propre voie.

Quoi qu'il en soit David Anthony Durham, livre ici une oeuvre dense, suffisamment elliptique pour présenter une intrigue d'un seul tenant même si des portes sont ouvertes pour les deux tomes suivants. Acacia se révèle une bonne surprise, efficace et distrayante. Un bon moment.

 

Les avis de : SBM ; Lhisbei ; Calenwen.