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York releva les yeux et leurs regards se croisèrent.
Jusqu'à la fin de ses jours, Abner Marsh devait se rappeler cet instant, ce premier regard droit dans les yeux de Joshua York. Tout ce qu'il pensait, tous les raisonnements qu'il avait échafaudés furent aspirés par le maelström de ces yeux. Juvénile, vieillard, étranger et dandy, toutes ces facettes disparurent sur-le-champ : il n'y avait que York, l'homme à nu, la vigueur qui l'habitait, des songes, une acuité.
Il avait les yeux gris, étonnamment sombres dans un visage si pâle. Ses pupilles, aussi petites que des têtes d'épingle, brûlaient, noires, et transperçaient Marsh comme pour sonder son âme. Les prunelles, autour, semblaient douées de vie, mouvantes comme de la brume par une nuit obscure, quand les rives et ses lumières s'estompent et qu'il ne reste plus rien au monde que la bateau, le fleuve et le brouillard. Dans ces brumes, Abner Marsh discerna des ombres, des apparitions fugitives. une intelligence froide en émanait. Il y avait une bête, aussi, noire et effrayante, enchaînée, furieuse, qui tempêtait dans les ténèbres. Un rire, de la solitude et une véhémence cruelle, le regard de York contenait tout cela.

1857, Abner Marsh est un entrepreneur fluvial, sur le Mississippi et ses affluents, au bord de la faillite, suite à un hiver rude dont les glaces ont broyées la plupart des vapeurs de sa flotte. Quand Joshua York l'approche, il est aux abois et passent rapidement sur l'apparence et les exigences excentriques de ce dandy richissime. York lui propose une association pour le moins étrange, il financera la construction d'un superbe navire, Marsh s'occupera de diriger l'affaire tandis que son nouvel associé n'aura pour seules exigences que le choix des arrêts ou des destinations de temps à autre.
Marsh accepte sans trop se poser de question, supervise la construction du navire, le Rêve de Fevre, et relance son affaire. Son associé n'est pas très gênant, il n'apparait jamais en plein jour de même que sa poignée de compagnon.

Et tandis que le soleil déclinait, les eaux bourbeuses virèrent au rougeâtre ; la couleur s'affirma, s'étendit et s'assombrit, si bien que ce fut bientôt comme si le Rêve de Fevre voguait sur un flot de sang. Puis le soleil se déroba derrière les arbres et les nuages, et lentement le sang fonça, vira au brun comme il le fait en séchant, puis au noir, un noir délétère, un noir sépulcral. Marsh regarda les ultimes traines pourpres. Aucune étoile ne parut cette nuit-là. Il descendit dîner avec le sang à l'esprit.

Marsh n'est pas quelqu'un de très vif, intellectuellement parlant, mais tant les compagnons que ramènent Joshua que son intérêt pour certains crimes dans les journaux finissent par lui mettre la puce à l'oreille... Et si son associé et ses amis n'étaient pas ce qu'ils prétendaient... D'autant plus que l'affection que porte Joshua à la poésie de Byron et Shelley est sans équivoque.

... l'aube venait, s'en allait - et revenait sans amener le jour.
... se rassasiait dans l'obscurité où l'amour n'existait plus
... Les hommes oubliaient leurs passions dans la terreur
... De cette désolation.
... un repas se payait
... Le prix du sang.
... un homme étonnant...
Abner Marsh se redressa tout droit dans son lit, bien réveillé, le coeur cognant dans la poitrine. "Nom d'un chien", murmura-t-il.

Tout en retranscrivant impeccablement les ambiances décrite par  Mark Twain, de l'âge d'or au déclin, évoquant rapidement la parenthèse de la guerre civile, (en cela ce roman est construit de la même manière que La vie sur le Mississippi) George R. R. Martin développe aussi une intrigue et une approche originale du thème du vampire. Mettant en scène pour l'occasion des protagonistes fascinant et superbement travaillé notamment : le vénéneux Damon Julian, Billy l'aigre, le rude et intègre Marsh et bien sûr le très érudit et ambigüe Joshua York. L'occasion avec ce dernier d'évoquer quelques poèmes. La confrontation entre l'humanité et ses prédateurs est habilement mise en scène avec des comparaisons extrêmement bien vues : en quoi les vampires sont ils si néfastes vu la manière dont les humains s'entretuent et surtout pratiquent l'esclavage... Par ailleurs s'il existe des clivages entre les humains sur ce dernier sujet, il en va de même entre vampires sur leurs manières d'évoluer et de se perpétuer au sein de notre civilisation.  Un excellent récit, agréablement érudit, que j'ai littéralement dévoré, les surprises et rebondissements étant très fréquents.

Ils m'ont donné envie de le lire : Gromovar, Arutha, El JC, Tigger Lilly, Spocky, SBM.

 

Cette lecture a été effectuée dans le cadre du Winter Time Travel.

 

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