Dufour HD5 credit P Imbert

Comment as tu procédé pour réunir toutes ces mini biographies ?  Quelles sont les recherches que tu as entreprises ?

Bonjour Laurent. D'abord, je vais te raconter d'où m'est venue l'idée, ce sera plus chronologique. Je me promenais donc dans un grand magasin avec un grand C à l'approche de Noël quand je suis tombée sur un catalogue de jouets. Il y avait des pages bleues pour les garçon (auto, moto, de la technique et de l'évasion) et des pages roses pour les filles (bébés + machine à laver + robe à volants). Ca m'a navrée. Avec un programme pareil, qu'est ce que tu veux faire dans la vie ? Geisha ? J'ai décidé de faire un guide des métiers pour les petites filles qui parlerait de métiers de garçon : dépaysants, drôles, dangereux et/ou bien payés. J'en ai touché un mot à deux-trois copines : le lendemain, j'étais enfouie sous une avalanche de noms de femmes remarquables. Il a bien fallu faire un choix.

Mon projet sous le bras, je suis allée voir monsieur Nora, PDG de Fayard avant la fringante Sophie de Closets. Il m'a dit : « Très bonne idée, je vous paye ça voyons (gratte gratte) ça vous va, comme chiffre ? Et sinon, vous nous livrez le manuscrit avant les vacances ? Prochaines ? Dans six mois ? Parfait. »

N'ayant plus un poil de sec, je me suis plongée dans la première ressource venue : Wikipédia. La seule ressource dont on sait qu'il faut recouper TOUTES les informations. Car certaines fiches sont superbes et d'autres sont juste des tissus d'âneries. J'ai donc wikipédié puis recoupé, le plus souvent en allant directement interroger (par mail) les femmes concernées : Serah Diallo, Audin, Le Douarin, Bretécher, Satrapi, Dia, Fasnacht, McArthur, Leca, Joris, Nivat, Baton, Barré-Sinoussi, Mnouchkine, Haigneré, Halimi et toutes les autres. Avec des fortunes diverses. Certaines ont réécrit leur fiche, d'autres l'ont censurée, d'autres enfin ont juste barré un mot. Ca s'est fait de façon assez fluide, finalement.

Concernant les fiches des femmes qui n'ont pas répondu à mes mails, souvent faute d'être encore en vie, j'ai compulsé trois sources principales : Causette, le Monde, Libé. Et Muze, le Diplo, le Mag'Litt', Arte, j'ai pris une carte de lectrice à la BNF. Et je ne parle pas des périodiques en ligne ni des monographies. Ni des blogs. Ca a été un travail assez dense. Mais j'ai eu a big help from my friends.


Quelles sont les personnalités que tu as rencontrées ?

L'agente secrète, l'architecte, la grande reporter, la chirurgienne, la femme d'affaires, l'ingénieure, la paléoclimatologue, la teufeuse. Il y a aussi eu des échanges si riches que la fiche a été carrément co-écrite, comme celles de Rabiatou Serah Diallo (politicienne), Dominique Gonzalez-Foerster (sculptrice) ou Irene Zeilinger (self-defenseuse).

 

Zeilinger

Le contact a-t-il été facile avec celles que tu as interviewées ?

A une exception près, oui. Haigneré est affable, tout comme Barré-Sinoussi. Audin est charmante, Dia aussi, je ne vais pas refaire la liste : aucune de mes femmes remarquables n'est prétentiarde. Je dirais même : « Femmes ! Il est grand temps d'apprendre à frimer. » Au moins un peu. Ne pas dire : « Non mais tu ne peux pas me mettre dans ton guide au même niveau que Marie Curie, quand même ! » Si, je peux. Ne pas dire : « Vous savez, mon métier, c'est quand même plus d'heures devant un ordinateur que dans un avion entre deux continents. » Ca m'est égal. Frimer, là est la clef ! Pour donner envie aux petites filles, il faut un peu leur dorer la pilule.

Par contre, des « et dites bien que je veux un enfant / ai trois enfants / adore mes enfants / ai réussi une belle carrière tout en élevant des enfants », ça, je l'ai entendu un nombre considérable de fois. Colle : Einstein a-t-il eu des enfants ? Combien ? Souffraient-ils des équations de leur père ? (Oui. Trois. Beaucoup.). Les freins sont en nous et il va falloir encore quelques années avant qu'ils ne se desserrent complètement. Disons que j'essaye d'apporter ma goutte d'huile au processus.

 

Audin


Quelles sont celles qui t'ont le plus marqué ?

Clairement, quand Rabiatou Serah Diallo m'a répondu, j'en avais les larmes aux yeux. C'est une forte femme guinéenne qui s'est pris des balles dans la peau et qui tient encore debout malgré tout. Je garde aussi des souvenirs émus de mes après-midi dans des bars parisiens avec Dominique Gonzalez-Foerster, de toutes les heures passées à écouter sa voix douce m'ouvrir des horizons immenses. Tout en parlant, elle dessinait la forme de ses rêves du bout des doigts au dessus de la table en formica, c'était magique.

 

Ce guide s'inscrit un peu dans la même démarche que "L'histoire pour ceux qui n'aiment pas ça ", as tu d'autres projets similaires ?

Je rêve – mais comment faire ? Là est le point – de tendre le miroir du sexisme aux femmes. Je suis persuadée que la femme est la pire ennemie de la femme et que sans une vraie solidarité, malgré toutes les campagnes de sensibilisation contre le sexisme, nous n'arriverons à rien. Je parle de solidarité au quotidien, pas sur scène. Je parle de vraie détestation, de belles-mères qui flambent leurs belles-filles, je parle de ça. Le jour où les femmes se soutiendront et se coopteront comme les hommes le font si bien entre eux, nous serons les maîtres du monde. Alors que pour le moment, nous sommes si misogynes que nous sommes réduites au rôle ingrat de maîtresses des maîtres du monde.

Bon, bref, quand on veut changer un truc, il faut commencer par changer soi-même et si j'arrivais à écrire là dessus, ça me plairait.

Bien sûr, il y a d'autres choses qui entravent la marche des femmes, je veux dire : autres que quelques connards violents + un vaste mépris mental millénaire + l'autodépréciation + l'autodétestation. Mais déjà, s'attaquer à ces quatre liens là – et c'est ce qui est en train de se passer aujourd’hui, youpi ! Bon sang, dans ma vie, j'aurai au moins vu ça, une prise de parole féminine vaste et variée – ça va nous demander un bon petit siècle.


Fantasy, Science Fiction, Fantastique, essai historique, tu as désormais beaucoup de cordes à ton arc, tenté par un autre genre ?

En réalité, je ne choisis pas ce que j'écris. C'est le livre qui me tape sur l'épaule et me dit : « Hé ? » Et en ce moment, celui qui me tape sur l'épaule est un thriller si affreux que je fais semblant de ne pas l'entendre. Ou alors, je lui explique : « Franchement, chou, ton truc avec une folle qui découpe des pauvres garçons pour faire des boules de noël avec la peau de leurs yeucs, est-ce vraiment nécessaire ? »

robion1


Un mot de la fin ?

Merci à toi de m'accueillir parmi tes gigabytes. Je rappelle que, pour se faire une idée du livre, il suffit d'aller sur catherinedufour.net où j'ai mis une masse d'extraits – et quelques remarques personnelles que je ne me permettrais pas sur papier. Ami-es lecteurices, mille bises.