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Pour moi, travailler sert à gagner de quoi manger, point. J'ai bien essayé d'arrêter de manger, une fois, mais ça ne marche pas. Elle ne comprend rien à cette attitude. Elle a mille fois tenté de me montré les aspects magnifiques du monde du travail. Malheureusement, quand elle dit "carrière", je vois un tas ce cailloux.

 

De retour à Paris, Myriame, jeune femme marginale, accepte un emploi minable et sous payé dans une multinationale obscure à la direction aristocratique et britannique... Une entreprise semble-t-il très axé sur le contrôle absolu de ses employés tant via une hiérarchie inquisitrice qu'avec un réseau social interne des plus intrusifs.

C'est via celui-ci que Myriame, installée dans un bureau des plus minables, remarque Vane, un cadre très haut plaçé, mystérieux et semble-t-il omnipotent au sein du système informatique de la société.

 

Le soir, je pourrais faire des semelles avec mon moral : une eau glacée transpire des murs, je suis assaillie par des vents coulis et Vane n'est pas venu sur Pretty face de la journée. Tout à mon auto-apitoiement, je me recroquevillle au bord du fauteuil et fixe l'écran avec rancune en soufflant dans mes poings ; Vane est là. Il porte une veste anthracite. Il est beau et sinistre comme mon bureau. D'ailleurs, il a la même couleur cadavérique que les murs. Ses paupières sont noires, sa bouche est violette ; il a l'air concentré. Je suis si contente de le revoir que je tape :

 - Bonjour, Sir Vane. Encore merci. Vous m'avez sauvé la vie.

Il réponds quatre mots :

- Je vous en prie.

Son image disparaît. Ce salaud s'est déconnecté. Encore ?

Fascinée, Myriame apprivoisera petit à petit, l'insaisissable Vane tandis que celui-ci prendra une part toujours plus grande dans sa vie. A la fois omniprésent et insaisissable. Au fur et à mesure de ses investigations et de l'approfondissement de leur relation Myriame découvrira la nature étrange de son employeur et amant, la faisant basculer dans un monde occulte, aussi fascinant qu'inquiétant et dangereux.

 

Est-ce que Vane est ici ? Embusqué derrière cette pierre, ce joint de ciment, cette applique en cuivre ? Je me sens exposée ainsi qu'un papillon entre deux épingles. De toute façon, depuis que je connais ce - cet -, depuis, je suis écartelée entre ma chatte qui miaule et mon estomac qui se retourne. Et tout le reste. Sur fond de vision du monde qui explose. Bien, et maintenant que j'ai cerné mon masochisme, je fais quoi ? Je bois.

Quelle intimité avoir avec ce - avec qui que ce soit, maintenant que je sais qu'elles et ils sont là ? Vane, Coleraine, Clare, Normanby et mille autres, tous aux aguets dans la structure du monde - goules, vampires, fantômes avides lovés derrière toutes les briques, embusqués sous tous mes pas, prêts à couler du plafond ou à jaillir des prises électriques, le visage collé à l'envers des miroirs et de vitres. Les murs ont des oreilles et des yeux, et des queues, et des crocs... Intimité ? Oublie. Tu es désormais sur le plus grand réseau social de la planète, et il n'y a pas d'anonymisation possible. Pas de déconnexion, pas de clôture de compte. Extimité, alors ? Quelque chose de ce genre. Je bois toujours.

 

Pion dans un jeu qui la dépasse, Myriame va ruer dans les brancards et tentera de survivre face aux entités brutales qui s'intéressent à elles. Entre fascination et répulsion, elle mènera sa barque (ou plutôt rampera dans le sous-sol parisien) pour sortir par le haut d'un conflit occulte, bien résolue à ne pas être la dinde de service.

Grâce à sa plume acide Catherine Dufour, donne corps à une protagoniste consciente d'elle-même et de la fascination-répulsion qu'engendre son amant abusif et intrusif. Bien que malmenée, Myriame ne baisse pas les bras et fait preuve d'un caractère à toute épreuve, donnant un ton subversif à cette histoire d'amour contrarié. Un trés bon moment.