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Pas facile de voir clair dans l'affaire Kerviel tant la communication l'a emportée dans cette affaire. La thèse plaidée par la Société Générale semble ahurissante et difficile d'avoir de l'empathie pour un trader ayant émis des faux. Sans parler du bruit de fond des discussions de comptoirs qui saute à pied joint sur la victimisation de Kerviel.

Journaliste et blogueuse, Olivia Dufour a suivie de près cette affaire qu'elle résume dans cet ouvrage. Un récit qui épargne au lecteur le jargon de la profession qui emprunte aussi joyeusement à l'anglais qu'à allemand.

Il me fallait donc résoudre cette énigme, chercher la vérité entre l'image de héros que se faisait le public de Jérôme Kerviel, celle qu'il avait dans la finance de "petit con", mais aussi de lampiste, et celle que servait la banque et que s'étaient appropriée les juges : un génial fraudeur, un manipulateur hors pair. Le prince des voyous.

Après avoir présenté le rapport personnel qui l'attache à cette affaire dans son avant propos, l'auteur se lance sur une rapide exploration de l'environnement de Kerviel, l'occasion de quelques effets littéraires, pas désagréable d'ailleurs, avant de se plonger dans l'affaire plus aride.

Voilà, le décor est planté. Balzac était convaincu que les lieux influençaient les âmes autant que les êtres marquaient les lieux de leur empreinte. Dis-moi où tu vis, je te dirai qui tu es. A la Défense, on gagne de l'argent. A Neuilly, on le montre. Lieux où la fortune est l'unique mètre-étalon. Je peux maintenant imaginer Jérôme, tenter de retracer son parcours, décrypter la subtile mécanique qui a changé un étudiant en finance moyen en un trader qui a failli faire sauter le système financier mondial et essayer de répondre à cette lancinante question : qui êtes-vous, monsieur Kerviel ? Comment avez-vous pu investir des sommes folles au nez et à la barbe de vos supérieurs et des systèmes de contrôle de l'une des plus grandes banques du monde ?


De manière très factuelle, Olivia Dufour aborde sucessivement le parcours de Jérôme Kerviel, les faits constituant l'affaire de 2005 à 2008, l'enquête, l'instruction, le procès et le jugement. Tout est abordé de manière concise et efficace, on comprend, les termes techniques sont présentés pour bien comprendre le côté hermétique de ce scandale.

Les risques encourrus par la Société Générale et le système financier mondial sont présentés, on comprend mieux la colère du gouvernement tenu à l'écart au coeur de l'affaire. La personnalité ambivalente de l'accusé est aussi décrite soigneusement, l'auteur l'ayant rencontré en deux occasions et observé pendant le procès. De même les effets de manche et de communication sont décryptés tant du côté chaotique de l'accusé que de celui monolithique de la banque. Le récit est fluide, prenant, dur de décrocher.

Au final, on est très surpris tant par la posture de Jérôme Kerviel que la désorganisation des contrôles internes de la banque. Le jugement est explicité rendant compréhensible la loudeur des dommages et intérêts.

Au fond, cette affaire est très ordinaire. On serait même tenté de dire "médiocre" si elle n'avait mis en péril une très grande banque, ses salariés, ses clients, ses actionnaires, et le système financier mondial avec elle. En réalité, on a frisé le cataclysme au nom d'une somme de rêves absurdes, de négligences et de lâchetés. Des deux côtés.

En guise de conclusion, Olivia Dufour revient sur un système financier qui rend possible de tel excès ainsi que le devenir des différents acteurs. En annexe, totalement indispensable, un petit retour chronologique sur les différentes affaires similaires qui ont secoués le monde de la finance. Jérôme Kerviel est certes au coeur du plus gros scandale mais n'est ni le premier, ni surtout le dernier.

Avec ce livre, factuel, synthétique, documenté et clair, on obtient une bonne vue d'ensemble des dérives de la finance et de l'affaire Kerviel. Loin des stratégies de communication et des a priori. A lire.