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Elle se tourna vers l'est et son reflet acquit de la netteté... pour lui renvoyer de nouveau l'image d'un machin-trouvé-au-fond-d'une-poubelle. Elle pivota du côté opposé et fut transportée de joie par l'éclat du sourire de soulagement de celle qu'elle avait été et qu'elle voyait cette fois bien plus distinctement. Elle se tenait face au rond-point. Les yeux rivés sur l'image de plus en plus précise que lui renvoyait le miroir, elle poussa son caddie vers l'ouest sans remarquer les silhouettes grises privées de visage qui se laissaient choir avec agilité des arbres ou sortaient des avaloirs des caniveaux dans lesquelles elles se délovaient avant de bondir vers l'intersection.

Le fantastique a la sauce Tim Powers est assez léger, onirique ou perturbant à coup de décalages temporels. L'écriture est tout en retenue dans une ambiance mélancolique ou désenchantée. Ainsi les vampires psychiques de Vers le bas de la colline n'ont pas grand chose à voir avec ceux de Dan Simmons ou Stephen King. Ca discute devant un verre et agit perfidement en douceur, à la Partie de Chasse. Un texte doux amer très plaisant.

Le Santa Anna s'est levé dans Turbulences, l'occasion pour une amie imaginaire de revenir en force auprès d'un quadra abandonné jadis vers ses parents. Quelques instants nocturnes mémorables, enchanteurs pour certains glaçant pour d'autres. La prise de position de Powers n'est pas consensuelle mais le texte ne perd rien de sa force et de son efficacité pour autant. Un très bon moment.

Histoire de protection de tomates et de pantalon arraché par un chauffard dans La Better Boy. Sans omettre un protagoniste persuadé que les théories d'Einstein sont fausses et que son piège à chenilles le prouvera. Gentilment délirant, un texte ironique, le protagoniste découvrant le merveilleux là où il ne l'attend pas.

Par longs chemins est un conte de Noël, narguant les postures théoriques d'une église. Court, efficace et bien vu.

Où ils se cachent est un assemblage de paradoxe temporel, pas facile ni évident de rentrer dans ce texte mais le dénouement vaut le détour.

Sentiment de perte et nostalgie sur fond de cache cache dans Itinéraire.

Avant que le premier être doué de raison quitte le jardin d'Eden et le découvre, le monde n'avait pas encore été défini par l'observation... il s'était agi d'un creuset de choses potentielles n'incluant pas l'humanité, un nombre infini de possibilités, mais le temps qu'Adam sorte du paradis pour baisser les yeux sur tout cela, il avait commis un péché mortel et condamné l'histoire actuelle à devenir une succession de souffrances et de morts imméritées. Quand le pied d'Adam avait foulé le sol, quand ses yeux avaient embrassé le paysage, le monde était devenu unique et concret : le décor d'un jeu de massacre cruel qui se poursuivrait des millénaires.

La lumière se compose de particules pour celui qui cherche des particules, d'ondes pour qui cherche des ondes. Adam avait malgré lui cherché la souffrance. Quel monde aurait pu découvrir un premier homme n'ayant pas commis le péché originel ? Un lieu idyllique où nul animal ne serait mort de faim, où les chats n'auraient tué aucune proie ?

J'ai quant à moi cherché... à fuir mes responsabilités, conclut-il. Même ici, la semaine dernière.

Au tréfonds de mon être met en scène l'étrange séance de confession d'un prêtre, porté sur la bouteille, qui envisage sa religion de manière originale. Un texte en deux temps très réussi.

Dix minutes plus tard il vit la silhouette d'un autre auto-stoppeur ondoyer dans les ondes de chaleur et, sans réfléchir, il leva le pied - une fois de plus il n'y avait aucun véhicule en vue sur l'accotement - et, lorsqu'il eut ralenti et ne fut plus qu'à quelques dizaines de mètres, il reconnut le blouson en jean et les cheveux bruns filandreux. Ce n'était pas un autre auto-stoppeur mais toujours cet Albert Erlich.

Trajet étrange sur une portion de route avec Cinquante cents, peu de monde sur le bord de la route mais souvent les mêmes têtes... Prenant et efficace.

Histoire de fantômes et de possession avec Pat Moore, un homme étant confronté au fantôme amnésique de sa femme. L'intrigue tournera au bras de fer avec un tiers.

Il avait en outre à personnaliser deux bibles, qui lui rapporteraient facilement cinquante dollars chacune... Il n'aurait qu'à caler la page dans le cadre en contreplaqué prévu à cet effet pour brûler les versets qui incommodaient ses clients à l'aide d'une pointe à pyrograver. Un bon vieux rasoir n'avait pas l'effet purificateur d'un fer rouge. Ne resterait ensuote qu'à tremper le livre ainsi amputé dans l'eau bénite pour valider le texte revu et corrigé. Matthieu 19:5-6 et Marc 10:7-12 étaient les passages qu'on lui demandait le plus souvent d'autodafer, vu qu'ils jetaient l'anathème sur le remariage après un divorce, mais on lui demandait aussi de faire disparaitre Matthieu de 25:41 à 46 où Jésus promettait l'enfer à tous les pingres. Il proposait en outre un forfait garantissant l'éradication de toutes les références à l'adultère, une trentaine de passages environ. Certaines de ces bibles ne pesaient guère plus que leur couverture, après être passées plusieurs fois entre ses mains.

Sorcellerie, fétichisme, morale à la carte et kidnapping de spectres dans Le réparateur de bibles, dans une ambiance désenchantée. Un des meilleurs textes du recueil.

Nouvelle histoire de fantômes et de paradoxe temporels avec Une âme dans une bouteille. La rencontre improbable entre un professionnel du livre rare et d'une poète défunte.

L'heure de Babel puise son inspiration dans la partie la plus dépourvue de tentacules du bestiaire de Lovecraft. Le temps et les époques s'entrecroisent dans un bar miteux. Sympathique.

Dans l'ensemble, les nouvelles du recueil sont assez lentes, Tim Powers mettant en place l'ambiance avant l'intrigue. Au fil des pages ces dernières sont renouvelées efficacement, le soleil californien n'étant finalement le seul point commun à ces histoires.  J'ai passé un trés bon moment sur ces Itinéraires nocturnes.

 

Les avis de Hugin et Munin et du Pendu.