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D’après la courte biographie accompagnant ce roman, Arturo Perez-Reverte a été correspondant de guerres pendant une vingtaine d’années avant de devenir écrivain.
Ce roman semble donc une œuvre très personnelle et sans concession.
Faulques est un photographe de guerres à la retraite, retiré dans un coin perdu de la côte espagnole il se consacre désormais à une fresque circulaire sur laquelle il peint ce qu’il n’a pu exprimer avec ses  photos. Une manière de s’affranchir aussi de quelques spectres notamment celui d’une compagne photographe, morte en Yougoslavie sous ses yeux.
Une vie tranquille, rangée et monotone jusqu’à l’arrivée d’un homme, ancien soldat croate qui vient apurer un contentieux qui existerait entre eux. Une photographie peut elle tuer ?

Markovic n’est pas pressé et a fait beaucoup de chemins tant intellectuellement que géographiquement pour retrouver Faulques. Avant de régler ses comptes, il veut connaître et comprendre le photographe.
S’en suivent alors un échange de souvenirs et un voyage introspectif de la part de Faulques.
Les fantômes qui hantent Faulques et Markovic le poussent à se remettre en question sur les années passées à photographier des massacres : était il simple témoin ou protagoniste ? 

« Sans quitter la peinture des yeux, Markovic hocha la tête.

- Je dirais, moi, que vous vous êtes trompé. Personne n’est indifférent. Vous aussi, vous êtes dans le tableau… Mais pas seulement comme une partie de lui ; vous y êtes aussi comme un agent. Comme une cause.

 - C’est étrange que vous disiez cela.

 - Qu’est ce qui vous paraît étrange ?

Faulques ne répondit pas. Il se souvenait maintenant, un peu troublé, de ce que son ami le scientifique avait ajouté à la fin de leur discussion sur le chaos et ses règles ; qu’un élément de base de la mécanique quantique était que l’homme créait la réalité en l’observant. Avant l’observation, ce qui existait véritablement, c’étaient toutes les situations possibles. Il fallait ce regard pour que, enfin, la nature se concrétise : elle prenait parti. »

 

Au-delà de cette simple interrogation, Arturo Perez-Reverte évoque nombre de toiles, chère à Faulques, portant sur la guerre. Quel rapport l’art entretient il avec la guerre ? Y a-t-il des encore des innocents ? 

« Si toute guerre signifiait une marche vers l’enfer, l’Afrique était sûrement le chemin le plus court. Chac ! Chac ! Ce bruit des machettes taillant dans la chair et l’os, c’était, là aussi, quelque chose d’impossible à photographier, ou à peindre. Certains sons ne posent pas de problèmes, ils sont parfaits et ont leur couleur : vert tendre pour les accords brefs ou longs du violon, bleu sombre pour le vent nocturne, gris pour la pluie tambourinant sur les vitres. Mais ce bruit-là était impossible à composer sur la palette. Ses contours se perdaient comme les touches dans la couleur de Cézanne. » 

Un roman dérangeant et intimiste qui renvoie à beaucoup d’autres œuvres, beaucoup de conflits et d’horreurs : les réflexions sur l’art et la responsabilité sont mêlées au récit de carnages, de champs de bataille ou d’amours. Court mais dense, ce livre ne laisse pas indifférent et nous emmène sur des chemins insoupçonnés.