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Sturkeyville, ville posée à flanc de montagne, vivant de sa mine, fonderie et banque. Une ville sous la coupe de l'aristocratie locale issue des trois industries précédentes. Ville prospère au XIXe siècle et tombant dans la décadence, l'abandon suite à la chute progressive des trois familles... ou pas... Tout est question de perspective, de coups du destin ou de caprice du temps...

Visite d'un lieu étrange et changeant via six nouvelles où le fantastique se mêle à l'ironie...

La Saison du ver, une famille s'installe sur un terrain de mauvaise réputation mais bon marché. Mal leur en prendra quand ils tomberont sous la coupe de l'entité occupant les lieux avant eux.  Efficace, un peu claustrophobique et avec une fin violemment ironique.

La Quête de Clifford M. voit une redéfinition du vampire... Seul rescapé de sa portée, Clifford M vivra parmis les humains conscient de sa différence et curieux de retrouver ses semblables. Parfaitement éduqué et intégré, à la tête d'une immense fortune, il enquêtera avec opiniatreté sur le mythe du vampire, jusqu'à un dénouement toujours ironique mais là plein d'humanité. Un excellent moment, sans doute un des meilleurs textes du recueil.

Le lac était posé telle une plaque d'anthracite poli, parfaitement noir, parfaitement immobile et parfaitement dénué de vie, hormis la profusion d'herbes grossières qui recouvraient telle ne toison la centaine de mètres séparant le bord de l'eau de l'orée du bois. La maison se trouvait sur la berge opposée : un bâtiment de trois étages à la base trop étroite, fait de blocs de pierre noire qui auraient convenu à un manoir aux proportions ducales, mais qui donnaient ici l'impression pénible d'un matériau mal utilisé et d'un déséquilibre entre leur poids et les dimensions de la construction. Elle ne possédait pas de dépendances, et la végétation l'enserrait de tous côtés. Elle se dressait à proximité de l'étendue sombre et morte du lac, tel un paradoxe muet, à la fois grotesque et menaçante.

Les Créatures du lac, aurait pu n'être qu'une variaiton sur Le Cauchemar d'Innsmouth de Lovecraft, mais Bob Leman réussit à y mêler une vaste fresque familiale sur fond de déception amoureuse... Un texte en deux temps, efficace et prenant avec une fin ouverte des plus agréables. Un très bon moment.

Quand mon oncle me contait une histoire, je ne mettais jamais son authenticité en doute. Il ne m'est jamais venu à l'idée de lui demander comment il était au courant du voyage désastreux du capitaine Elihu Feester et des évènements qui avaient précédé son arrivée à Sturkeyville, ou comment il pouvait décrire avec un tel luxe de détails les métamorphoses épouvantables subies par sa famille. Les faits avérés et les broderies contribuaient de la même manière à la magie de son récit. Tandis que je l'écoutais, captivé, il me semblait voir les malheureuses fillettes et leur mère folle, emmurées dans la pénombre d'une maison dont on avait condamné toutes les issues ; ramper avec des bruits visqueux à travers les pièces immenses où règnait une moiteur étouffante, en luttant contre l'attraction des eaux noires du lac, juste derrière la porte... Elles étaient innonçentes alors, et leur infortunée mère aussi. Même leur père n'était coupable de rien, hormis d'avoir volé des sauvages, ce qui comptait à peine pour un crime à l'époque.

 Avec Odila, on s'éloigne de Sturkeyville pour découvrir un hameau dans les montagnes, perdus, miséreux, à la population décadente, dégénérée mais dôté d'une longévité hors norme, à moins qu'il ne s'agisse simplement d'un tel niveau de consanguinité que la nouvelle génération ressemble à la suivante... L'intrigue tournera autour de la fascination ressentie par un membre en vue de la communauté de Sturkeyville envers une femme intemporelle de cette étrange communauté. Sympathique.

Apparemment, aucun nouveau bâtiment n'était sorti de terre depuis ma première visite, près d'un demi-siècle plus tôt. Ceux que j'avais vus alors étaient toujours aussi délabrés et donnaient l'impression d'être squattés. Si les détritus parmi les mauvaises herbes qui tenaient lieu de pelouses - épaves de voitures et de pick-up, cuisinières et réfrigérateurs réformés, montagnes de pneus usés - apportaient une touche de modernité au décor, les pyramides de canettes et de bouteilles vides étaient intemporelles.

Pour sa part Loob nous fait visiter Sturkeyville par le prisme d'un étrange paradoxe temporelle, l'accroche et la narration servent cette histoire avec merveille, on a l'impression de se perdre dans ce récit désanchenté avant d'apercevoir une lueur d'espoir. Un très bon moment.

Enfin Viens là où mon amour repose et rêve, mêle deuil, regrets et hantise pour un étrange récit élégiaque.

Ce voyage aux frontières de l'étrange constitue un très bon moment, Leman savait jouer avec les codes du fantastiques ou du mythe lovecraftien pour les renouveller ou les agrémenter à la mode de Sturkeyville. Bonne pioche !