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Au programme deux romans, une nouvelle, une superbe couverture et deux dédicaces à l'image du contenu : baroque et déjanté.

Féerie pour les ténèbres

Le vent attise l'odeur des rebuts, qui n'est ni agréable, ni nauséabonde, juste bizarre. Il transporte aussi des lambeaux de papier, de plastique, qui s'accrochent aux chevilles des passants, aux angles des murs, qui se plaquent comme une vilaine moisissure sur les facades.

Le plastique, voilà autre chose qu'Obicion déteste. Sentir contre soi cette peau sèche, ni chaude, ni froide, c'est comme caresser la nuque morbilleuse d'un cadavre de cinq jours.

Mais sans doute est-il trop vieux, trop nostalgique pour s'adapter aux changements.

Caquehan, capitale d'un royaume fantaisiste... Le palais est immense, labyrinthique à dessein, des fantômes  y ont droit de séjour dans des appartements spéciaux, le souverain est charcutier de formation. Des chasseurs des confins s'accouplent à des ourses, les magiciens sont nommés féeurs et crachent leurs malédictions sous forme de larves visqueuses... Les sous sols renferment les rioteux une faune dérivé de l'humanité, souvenir d'un règne dément : on y trouve des êtres qui ont soit pas assez soit trop de membres, tous fascinés par la vivisection, en parole pour les esmoignés ou en actes pour les fraselés.

Obicion attrape le blessé par les pieds et le traîne vers la bouche d'égout d'où surgit de nouveau le doigt gracile et impatient du fraselé. L'homme se met à hurler d'effroi, donnant d'inutiles et maladroites ruades que l'officieur n'a aucun mal à éviter.

"Non ! Je vous en prie... Ne faites pas ça... Obicion ! Ayez pitié !

- J'ai pitié, mon brave, c'est pourquoi je vous confie à quelqu'un cédant moins facilement à la compasion."

Mais la particularité de cet univers est l'intrusion de la Technole qui surgit des profondeurs de l'En-Desssous pour former en surface des champs de déchets ou faire émerger des bâtiments entiers... En quelques décennies le monde a été transformé. Des immeubles décrépis investis, des armes modernes rouillées et souvent défectueuses adoptées, des véhicules bricolés...

La machine à écrire mal alphabétisée d'Obicion a été finalement remplacée par une autre qui connaît ses vingt-six lettres, mais que le sort a dépouillé de sa touche "espace".

Qu'importe la lisibilité des rapports. Il n'y a personne pour les lire. La justice est un théâtre sans régisseur et Obicion, l'acteur médiocre et fatigué de farces improvisées. Fêtes des fous, carnavals, monde cul par-dessus tête.

L'officieur est décidé à tirer sa révérence.

Obicion est un vieux policier, peu désireux de s'adapter à tous ces changements confrontés à un cadavre découvert dans un champ de rebuts. Enuclée, le cadavre de la jeune fille se caractérise surtout par ses os en plastiques... L'enquête mènera Obicion sur les traces du féeur défunt Ando et de sa maitresse rembourée (littéralement) Dame Plomard. Les intrigues de ces deux malfaisants le conduiront à rencontrer aussi Malagasta redoutable aventurière et assassin occasionnel, d'Estrec de Gourios  féeur aux origines mystèrieuses, de deux gamins insupportables à des lieux de là, d'un sculpteur provocateur, d'un chien réduit, d'un fraselé...

Un récit choral qui se concluera par la convergence de tout ce petit monde dans les ultimes profondeurs de l'En Dessous... L'ambiance glauque, rouillée, désespérée et malgré tout régulièrement amusante est très prenante. Jérôme Noirez réussit à donner vie à un univers unique, déjanté et attachant. Une superbe réussite. Ce premier roman se suffit parfaitement à lui même mais la nouvelle et le second roman relancent efficacement l'intrigue.

 

Chat écorché ne craint plus l'eau froide

La mer donne soif. Le vent de la mer donne soif. Le sel de la mer donne soif. Les bêtes de la mer donnent soif. Alors, à Aspe, on boit... Le vin de Perruchai, les liqueurs de Lulle, l'eau-de-macchabée de Mortelayras, la Joyeuse Bière de Joie de l'En-Dessous, la tisane de belladone de Bobancié. De mémoire d'Aspien, on a toujours bu à Aspe. Il y a quelque siècles, lorsque les tempêtes équinoxiales atteignirent de faramineuses intensités et qu'Aspe fut en partie arrachée à la côte, on fît même de l'alcool de méduse.

Des Aspiens particulièrement pervers continuent d'ailleurs à en consommer.

Interlude dément, étrange nouvelle dont on ne discerne pas les aboutissements, Chat écorché ne craint plus l'eau froide prend du sens au cours du Sacre des orties. Un petit texte inondés par une marée de folie.

 

Le sacre des orties

Le sous-sol du second Palais a été transformé, peu après le début du règne d'Orbarin Oraprim, en un immense garage où s'entassent les épaves arrachées aux rebuts : camions, voitures, motos, engins de chantier, avions ; et Bruchedos est le maître de ce territoire de rouille.

Il va et vient, vêtu d'un pantalon de cuir à peine tanné et d'une chemise synthétique. Ses mains plongent dans les entrailles d'une épave et en arrachent quelque organe mécanique hors d'usage. L'abondance des modèles ne l'effraie pas. Après tout, lorsqu'il était maréchal-ferrant, on ne lui apportait jamais deux chevaux identiques. Par le feu et la masse, il fait de n'importe quelle pièce une pièce standard. Il apprend aux carburateurs à brûler toutes sortes de liquides et pas seulement de l'essence. La mécanique ne dicte pas sa loi au mécanicien, c'est le mécanicien qui dicte sa loi à la mécanique. Tout ce qui est inutile est jeté. Tout ce qui se rebelle est maté.

Dame Plomard et sa bande n'étaient pas les seuls à mener leur petits complots déments dans Féerie pour les Ténèbres. Des personnages secondaires dans le premier tome entre en scène... Orbarin aiguilloné par Malagasta réagit et envoie ses trois conseillers les plus hors du commun et le fraselé Mesvolu enquêter sur l'apparition d'une route étrange.

La route ne cesse de virer. A croire qu'elle hésite sur la direction qu'il serait bon de prendre, et qu'en définitive, elle ne désire qu'une chose : rebrousser chemin. L'asphalte gris plisse sous l'effet de cette épouvante.

Car en ces lieux isolés, même les routes ont peur.

Le long de celle ci, Gourgou et Grenotte, les deux gamins turbulents sont à nouveau enlevés... Sur leurs traces un poète chanteur guéri de sa démence et une féeuse d'un genre nouveau. Quant à Malgasta, elle accompagnera le pirate Lentise sur la plus hargneuse des mers vers une menace atroce.

Esbrofe, traînant derrière lui Gourgou qui traîne à son tour Grenotte - qui ne traîne rien excepté une féroce fringale -, court le long de la muraille d'orties à la recherche d'un passage. Il ne s'attendait pas à se heurter à cette enceinte urticante, et il enrage. Alors il mâche nerveusement des poils de sa barbe en écrasant involontairement la main de Gourgou. Le garçon ne se plaint pas, car Grenotte écrase son autre main avec bien plus de force, et elle, elle le fait exprès.

Une bonne partie des protagonistes de ce récit se retrouveront finalement en un étrange lieu entouré des pires orties de la création pour découvrir que la Technole ne vomit pas que des rebuts physiques... De quoi alimenter l'humeur taquine d'un certain fraselé.

Le pire est peut-être que cette bête sanguinaire semble prendre un plaisir infantile à pratiquer cette chirurgie de masse. Non, le pire est sans doute que plus ses ongles s'émoussent, plus les blessures qu'elle inflige sont horribles. A moins que le pire soit cette absence totale de haine qui donne l'impression qu'elle ne tue ni ne massacre mais qu'elle fait une excellente farce en s'étonnant que tous n'en rient pas. En matière de pire, les avis divergent.

Excellente suite, Le sacre des orties rebondit agréablement sur l'intrigue initiale et ouvre de nouvelle pistes à suivre dans une drôle d'ambiance baroque. A suivre... En effet ce récit appelle une suite, le second tome de cette intégrale...

 

Dans Féerie pour les ténèbres, Jérôme Noirez déploie pleinement son style caractéristique : fantasy baroque, noirceur et tendresse entre deux piques d'un humour grinçant. Excellent texte, très immersif, une réussite et un incontournable.

L'avis de Philippe Boulier.