Orphelins de Dieu de Marc Biancarelli

L'absinthe, c'était nécessaire. Pour oublier tout ce qu'il avait fait. Pour soigner aussi les maux qui lui brisaient le corps, les fatigues, depuis qu'il avait pissé rouge. Ce contrat, ça pouvait être de la bonne aubaine. Elle le regardait, maintenant, d'en bas de la monture où il trônait comme un vieil épouvantail. Inquiète, impatiente. Peut-être prête à abandonner, à lâcher le morceau. Stupide et un peu belle. Un drôle de mélange. Un regard d'enfant dingue. Dangereuse. Il finit par ouvrir la bouche, sans même s'entendre lui-même.
La Corse au terme de la première moitié du XIXeme siècle, un berger isolé, une poignée de bandits en déroute... Le jeune homme a été brisé, défiguré, la langue tranchée. Les années passent, sa soeur, Vénérande, finit par obtenir une description sommaire de ses agresseurs. A la tête d'un bon pécule, elle se met en tête de réclamer vengeance... Elle cherche un fusil à vendre, elle trouvera une légende qui cherche à se faire oublier : Ange Colomba, l'Infernu, désormais vieillard malade.
Entre l'ex rebelle au levées d'hommes de Louis XVIII, devenu mercenaire contre les turcs en Grèce puis bandit et Vénérande une relation mêlée de crainte et de colère se noue. L'Infernu a reconnu les cibles décrites, ne crâcherait pas sur l'argent qui lui manque mais surtout admire le caractère obstiné de la jeune femme. Elle de son côté, voit encore en lui le rebelle idéaliste... Il se chargera de la détromper en lui narrant les épisodes les plus marquants de sa vie au cours de leur pérégrinations.
Alors ce sentiment, cet ignoble sentime de supériorité, et d'invulnérabilité, c'est nous qui nous sommes mis à l'éprouver. Et comme notre ennemi n'en était plus un, que nous le sentions à genoux et prêt à lâcher prise, nous sommes allés chercher d'autres ennemis, et d'autre guerres, et nous avons inventé des dangers là où ils n'étaient plus. Sublimés, transcendés par la puissance, nous avons exercé la puissance. Et nous nous sommes retournés contre ce peuple que nous avions imaginé libérer, et qui était le nôtre.
Eclaté et dans le désordre, le récit d'abord provocateur prend forme au fil de l'avancée de la traque et du point de non retour pour Vénérande. Le tueur parait petit à petit, plus profond, plus tourmenté, résigné...
Cette décision qui, avait-il dit, n'appartenait qu'à elle, ce fardeau qu'il lui laissait, tel était peut-être son secret : n'être que l'instrument d'un mal qu'il ne commandait pas. N'être rien, au fond, sinon le dernier exécutant au bout d'une chaîne de haines qui n'étaient pas les siennes. Pas plus important que l'outil qui se remplace, un outil ça ne pense pas, et il y aura toujours un outil au bout du bras de l'homme qui a décidé de sa belle ouvrage. Décider. Celui-là seul qui décide, pensa-t-elle, porte à jamais le fardeau de ses choix. Et elle avait décidé, quant à elle, depuis trop longtemps.
De la Maremme toscane aux montagnes de Corse, des récits de traque et de violence sans issues, la comparaison avec le western fait en quatrième de couverture n'est pas usurpée. Roman crépusculaire, Orphelins de Dieu se révèle très prenant, grâce à ses deux protagonistes très bien plantés et nuancés. Un très bon moment.