La Tour de guet d'Ana Maria Matute

J'avais coutume de préparer ma couche dans la partie la plus obscure et la plus froide de la tour, au-dessus des cachots, cet endroit étant le seul dédaigné par les autres. J'entendais en hiver l'eau courir sur les pierres, et le froid et l'humidité me faisaient sans cesse frissonner. Mais c'était là ce dont je disposais de mieux puisque toute autre place se trouvait en général occupée et défendue à grand renfort de bourrades par les guerriers vagabonds, courtisans de mon père. J'eus la chance - ou peut-être la férocité de mon attitude les contint - de ne pas être rejeté par eux également à coups de pieds d'un gîte aussi inhospitalier.
Les marches d'un obscur royaume à l'est de l'Europe, en bordure de la steppe, les réminiscences du narrateur... Rejeton tardif d'un obscur chevalier qui doutera longtemps de sa paternité. Rejeté par son père, malmené par ses trois frères ainés, son enfance ne sera pas des plus faciles même si sa condition s'améliorera à l'adolescence. Rapidement, il sera envoyé au château du Baron Mohl, seigneur de son père, pour faire ses armes et être à terme adoubé. Un lieu où l'attendent ses frères, toujours haineux. Candide et porté à la pensée magique, notre héros ne voît dans les frasques du couple seigneuriale que possession ou incarnation d'un ogre.
L'hiver prenait fin et la fureur du vent ne revenait plus que de loin en loin. Mais plus d'une nuit, pendant mes clandestines réunions de compères avec la basse soldatesque - gagnant ou perdant soit un gage, soit un harnais - j'entendis le grincement d'une porte jusqu'alors secrète (ou que j'imaginai telle) et quelques pas doux, glissant le long des murs. Le vieux soldat à la barbe grisonnante me faisaient des clins d'oeils malicieux. Lui ou tout autre, car il n'y avait plus de méfiance entre les soldats et moi. Jeunes garçons et tendres fillettes sortaient ou entraient dans la tour à petits pas furtifs ; avides et pervers chatons, rois de la nuit d'une félicité bien éphémère. Puis j'entendais les sabots des chevaux s'éloignant vers les murailles.
"Ils meurent parfois", me dit, ivre, l'ex-soldat de Lazsko.
Mais nul, excepté moi, ne parut écouter ces paroles. Le vent des ogres n'étaient plus un mystère pour personne.
Le temps passe, après avoir eu les faveurs de la baronne, le narrateur gagne l'estime du baron qui voit en lui l'écho d'une époque révolue. Avec la maturité vient aussi l'introspection donnant lieu à des passages hallucinés et ou allégorique entre deux explosions de colère brute.
Enfin, je m'arrêtai, épuisé et couvert de sang, à demi asphyxié dans la satiété et la voracité de ma vengeance, la lance inclinée comme un ultime hommage à celui qui n'était plus que le fantôme d'un temps ; un temps que j'avais possédé comme le plus pur et le plus brillant de ma vie.
Très littéraire et allusif, La Tour de guet n'est un roman facile d'accès. La candeur du narrateur est désarmante de même que certains passages instropectifs ou oniriques. Quoi qu'il en soit, le voyage est des plus mémorables grâce à des scènes particulièrement marquantes, une expérience...