L'homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk

Je lui ai donné à boire, à cet élan, je lui ai caressé la tête, il a frotté son museau à mon pourpoint. Le vieux monde n'est donc pas tout à fait mort. Tant que je serai là, tant que cette vieille bête existera, il y aura quelqu'un dans la forêt pour se rappeler, quelqu'un qui saura la langue des serpents.
Je l'ai laissé partir. Qu'il vive encore longtemps. Qu'il se souvienne.
Leemet est le dernier estonien à vivre selon les moeurs ancestrales. Le dernier à vivre dans la forêt, pliant la faune grâce à sa connaissance de la langue des serpents. Les autres ont renoncés aux forêts et à leurs anciennes croyances pour adopter le mode de vie rural, basé sur l'agriculture des chevaliers allemands, envahisseurs finalement victorieux. Leemet est seul, amer et revient sur son existence, riche en bouleversement.
La forêt n'est plus la même. Jusqu'aux arbres qui ont changé, ou peut-être tout simplement que je ne les reconnais plus, peut-être qu'ils me sont devenus étrangers. Je ne veux pas dire que leurs troncs se sont épaissis, que leurs couronnes se sont élargies, que leurs cimes sont de plus en plus hautes : tout cela est naturel. Il y a autre chose - la forêt s'est faite nonchalante, négligée. Elle pousse au hasard, elle se glisse là où elle n'était pas, elle me traîne dans les jambes. Elle est échevelée, ébouriffée. Ce n'est plus chez moi, c'est une chose en soi qui vit sa propre vie et respire à son propre rythme. On pourrait presque penser que c'est elle qui est à l'origine de la fuite des hommes, car elle se comporte en vainqueur qui s'étale sur les traces de son ancien maître. Mais c'est autre chose : en vérité, elle s'est simplement approchée comme un charognard, avant de s'étaler comme un oiseau qui se met à couver. Ce sont bien les hommes qui lui ont laissé la place libre : de même qu'ils ont libéré leurs loups, ils l'ont délivrée de ses entraves et elle s'est étendue comme un tas de pourriture.
Leemet élevée dans l'orthodoxie du peuple de la forêt est né trop tard, la plus grande partie des hommes ont déjà quitté la forêt. Sa propre famille a même brièvement vécue au village. Bien qu'ayant peu de pairs de son âge, il vit une enfance heureuse trouvant même l'occasion de percer quelques mystères féminins, à défaut de découvrir la Salamandre, dragon mythique protégeant son peuple. Au fil des années, ses compagnons de jeux et leurs familles quittent la forêt. Ne reste plus que les irréductibles comme son oncle, son mentor es langue des serpents et des nostalgiques vivant dans un passé idéalisé tel Ulga, le vieux sage du bosquet sacré.
C'est seulement plus tard que je compris que même si Ulgas et Tambet haïssaient tous ceux qui étaient partis au village, eux non plus ne vivaient plus vraiment dans la forêt. Ils vivaient dans l'amertume et l'aigreur au spectacle de l'agonie du bon vieux mode de vie sylvestre et, par réaction, s'accrochaient aux coutumes et formules magiques les plus antiques et les plus secrètes : ils cherchaient une issue dans le monde imaginaire des génies au lieu de s'intéresser à la langue des serpents. C'est qu'elle leur semblait banale, et surtout inefficace : des mots qui n'avaient su retenir les gens dans la forêt n'étaient bon à rien. lls ne croyaient qu'en la vertu des sortilèges, et comme les serpents savent bien que les sortilèges n'existent pas, ils ne voulaient plus rien avoir à faire avec eux. Même la Salamandre n'aurait peut-être pas suffi à les satisfaire. Ils croyaient avoir trouvé une force supérieure et passaient leur temps à radoter au sujet de leurs génies et de la Mère des Bois, en s'imaginant maintenir en vie de très anciennes vertus : en réalité, ils s'en étaient tout autant éloignés que les villageois, mais ils n'en avaient nulle conscience.
Initié à la langue des serpents, Leemet découvre un nouvel univers, notamment grâce à Ints, une vipère royale, qui sera sa meilleure amie. Un animal à la philosophie pragmatique qui partage l'incompréhension de son ami humain quant aux nouvelles coutumes des villageois, notamment sur la pénibilité et l'abrutissement des travaux agricoles.
L'occasion pour l'auteur de délivrer une satire féroce de l'idéalisation actuelle du mode de vie rural, ainsi que des réactions face aux changements. Mise en perspective d'autant plus efficace qu'une mise en abyme est effectuée avec la critique délivrée par deux rescapés du néolithique quant au mode de vie de Leemet et des siens. Entre deux farces, Kivirähk laisse toutefois entrevoir une montée de l'obscurantisme à tout les niveaux tant chez les modernes que les réactionnaires.
"Cher vieux voisin", répondit le moine paisiblement en se frottant lentement les paumes l'une contre l'autre, comme s'il se lavait les mains avec des rayons de soleil, "tu pourrais quand même faire preuve d'un peu plus de souplesse. Ce genre de musique est aujourd'hui fort en vogue dans la jeunesse. Tu es agé, tu as d'autres goûts, mais tu devrais comprendre que le temps va de l'avant et que ce qui ne te plaît pas peut procurer du plaisir à la jeune génération qui prend exemple sur Jésus-Christ."
Satire efficace, farce, chronique douce amère, récit d'un inéluctable déclin et tragédie personnelle, L'homme qui savait la langue des serpents est un roman riche, à plusieurs niveaux de lectures, bien complété par la postface du traducteur. Une oeuvre raffraichissante, dépaysante, originale et finalement marquante. Un excellent moment.