Désert Américain de Percival Everett

Ted Larue est un raté, universitaire apprécié pour ses qualités d'enseignants mais regardé de travers pour son incapacité à se faire publier, époux volage et lâche, embringué dans une vie qu'il ne s'est pas franchement choisi. En route pour son suicide, il est victime d'un accident de la circulation qui lui arrache la tête...
Après quelque péripéties, la tête est rattachée au corps par les pompes funèbres. Trois jours plus tard lors de la cérémonie funèbre, Ted se relève...
Parmi les clameurs, les cris et les pets, Ted Larue sortit de son cercueil et fit face à l'assemblée. Son pantalon s'étant trouvé être juste à la taille du sieur Sandre, il était nu à partir de la ceinture, ses organes décrivant devant lui une courbe élégante. Ted Larue les dévisagea tous un à un avec minutie, se rappelant leurs voix, leurs regards, engageants olu fuyants. Il était bien possible que dame Beowulf fût la plus terrorisée du lot.
S'en suit une émeute et l'attention des médias sur la famille Larue. Tout ce petit monde est déboussolé d'autant plus que Ted est bien mort d'un point de vue clinique et scientifique... Doté d'un nouveau sens de l'empathie, il dresse rapidement son autocritique et aborde différemment son épouse, lui devenant enfin agréable. Mais les évènements se précipitent, les médias deviennent vite insupportables et manipulateurs. Malgré un premier échange en faveur de Ted, ceux ci ne le lâche plus de même que les siens.
En voulant leur échapper dans un accès de normalité, Ted est enlevé en plein supermarché par les membres d'une secte chrétienne. Alors que pour lui commence un nouveau périple initiatique, Gloria, son épouse, est abandonnée à elle même, face à des autorités finalement peu concernée.
"Que puis-faire pour vous, demanda-t-il, baissant les yeux sur le dossier ouvert devant lui, madame Larue ?
- Je viens toucherle montant de l'assurance vie de mon mari, monsieur Akers. Il y en a pour cinq cent mille dollars.
- Mais votre mari est en vie, fit-il en riant.
- Je me trouve être en possession d'un acte de décès délivré par le médecin légiste. C'est la pièce requise pour toucher l'assurance, n'est-ce pas ?
- Mais j'ai vu M. Larue à la télé.
- D'après le coroner, il est mort. Un chèque, ce sera parfait.
- Mais...
- Montrez-le-moi vivant, et je renonce à ma requête." Gloria n'était pas mécontente de mener le jeu après avoir depuis si longtemps subi la situation. "Je préférerais mon mari à l'argent, mais je suis déterminée à obtenir l'un ou l'autre. Je suis sûre de trouver un avocat qui m'aidera.
- Vous ne croyez quand même pas que votre mari est mort ?
- Tout ce que je sais, c'est que le coroner, représentant de la loi dûment nommé, l'a déclaré mort, et que je le vois nulle part. Vous le voyez, vous ?"
Le cheminement de Ted, d'une secte à une autre, avec en intermède une escale dans une agence gouvernementale occulte, gardera un ton sarcastique, légèrement délirant et comique pendant la majeure partie du récit. Entrecoupé toutefois de moments plus posés quand son empathie lui permet d'appréhender le moment déterminant dans la vie de son interlocuteur.
"Est-ce qu'aucun de vos clones de Christ a manifesté des attributs..., Ted chercha ses mots - divins ?
- Je ne m'y connais pas en attributs divins, dit-il en mordillant le tuyau de sa pipe, les yeux rivés sur l'échiquier. La plupart sont des débiles au cas où vous ne l'auriez pas remarqué. Dont certains vraiment adorables. J'ai eu comme ça un débile surdoué, même, capable d'évaluer le nombre de cure-dents dans un bocal en quelques secondes, et pourtant abruti au dernier degré. Alors on essaie de me prendre mon cavalier, monsieur Frankenstein ?"
Le surnom frappa Ted de plein fouet. Il prit conscience qu'il était un monstre, en effet, plongeant dans l'effroi quiconque croisait son chemin - sa fille, les fanatiques, le docteur Lyons, les gardes, tous sauf celui qu'il s'apprêtait à faire échec et mat. Le seul à ne montrer aucune crainte envers lui était lui-même un créateur de monstres, qui cherchait à réincarner le sauveur de tant d'hommes à partir de restes de tissus humains."
Au terme de l'odyssée de Ted, le récit prendra un ton plus grave dont on trouvera un écho dans celui de Gloria et des enfants. On s'attache facilement à Ted, lâche et raté cherchant un sens à sa vie, de ses début tatonnants de mort vivant jusqu'à la conclusion logique de cette intrigue. Les personnages secondaires, souvent haut en couleurs, sont attachants, notamment les deux enfants du couple bien déboussolés par cette histoire. Récit tragicomique, doux amer, Désert Américain est une réussite, un roman qu'il est difficile de refermer une fois ouvert.