Le Diable est au piano de Léo Henry

Derrière cette couverture, très réussie, de Stéphane Perger se cachent une vingtaine de nouvelles de Léo Henry, réunies par Richard Comballot et préfacées par Mélanie Fazi.
Le marin s'assit, jetant loin le bras pour saisir au vol le dernier quart de Martell. Après une copieuse rasade : Dans vos rêves, dites-vous ? Je sais comment nous devons procéder. Les enquêtes résolues par les songes, voilà ma spécialité. Apaisez-vous. Nous sommes prêt du but. Et, dans les yeux cernés de Corto, Blaise se devina en silhouette et sut que, s'il n'était pas sauvé par cet homme au moins sortirait-il grandi de cette rencontre.
Dans Révélations du Prince de Feu, Corto Maltese rencontre Blaise Cendrars au Brésil. Le premier chargé de passer quelques fournitures à une figure de l'occultisme, le second préoccupé par une série de meurtre qui semble prendre leur origine dans ses rêves. Une aventure hallucinée et onirique, au style très particulier, qui rend bien les ambiances d'Hugo Pratt. Efficace et très plaisant.
Avec la tout aussi plaisante Quand j'ai voulu ôter le masque, il collait à mon visage, Léo Henry joue avec le personnage et l'oeuvre de Poe. Un texte étrange dans lequel on s'immerge très facilement.
Dans le crépuscule, le Sahara se pare d'orange et de mauve. Assis sur une pierre tiède, l'aviateur regarde la terre s'habiller pour la nuit. Il y découvre une tache, au loin, qui danse contre l'horizon. On dirait la silhouette d'un petit homme, d'un enfant vêtu d'une longue cape. Ce n'est sans doute que l'ombre d'un fennec étirée par le couchant, mais cette vision réjouit Antoine sans qu'il cherche à comprendre pourquoi.
Hommage à Saint-Exupery au fil des pages de Je suis de mon enfance comme d'un pays. Sans doute un des meilleurs textes de ce recueil, jouant avec le personnage, les faits marquants de sa vie et de son oeuvre.
N'ayant pas les clés pour aborder L'invention de Guthmann, je suis resté en dehors du récit ayant du mal à discerner le jeu entre l'auteur et sa création.
Indiana Jones et la phalange du Troisième Secret permet la rencontre entre l'archéologue de choc, Orwell et Capa en pleine Guerre d'Espagne. Un petit clin d'oeil amusant mais anecdotique, peut être trop hollywoodien.
Kiss kiss, bang bang joue avec James Bond mais là, réussit son coup, en brouillant les cartes et présentant une facette inatendue de l'agent secret britannique. Sympathique.
Fragments retrouvés dans une poubelle de salle de bains, hôtel Venceslau, chambre 604 clôt le cycle des reprises ou hommages du recueil, avec un clin d'oeil réussi à Kafka.
Un festin de pierre évoque agréablement l'essence d'une ville, court et efficace, un bon moment.
Soixante-dix-huit pin-up, histoire d'un taulard et de la collection de photo qui orne son mur. Un texte qui se lit sans déplaisir mais laisse un peu sur sa fin. A bord du Gergelim ne m'a pas marqué plus que cela, récit d'aventure marine réaliste mais auquel je n'ai pas adhérer.
Nataraja est un conte hindou transposé dans le monde moderne, efficace et plaisant.
- Vous vendriez votre âme au diable, vous ?
- En échange de quoi ?
- Je ne sais pas moi. Le talent, par exemple... Vous vendriez votre âme contre du talent ?
- Le talent, je l'ai déjà.
Contre toute attente, l'homme partit d'un grand éclat de rire qui manqua de faire basculer son verre sur mes genoux. J'avais rarement été aussi sérieux de ma vie et sa réaction me figea un instant. Au fond de moi, je ne savais plus si je devais me sentir vexé ou rire de bon coeur avec lui.
"Et l'inverse ? Vous feriez l'inverse ? dit-il en se tapotant les yeux avec une serviette de papier.
- Pour quoi faire ?
- Je ne sais pas. Pour rendre service, pour rigoler. Vous savez :"rien ne se perd, rien ne se crée". Les âmes aussi sont en transit... Vishnu lui-même le dit."
Un rocker fait une étrange rencontre dans un bar dans L'envers du diable, peu de temps après commence pour lui une descente aux enfers inexorable... Un texte bien construit au dénouement des plus sympathiques. Une réussite et un très bon moment.
Arbre sec, arbre seul est une descente au coeur de la solitude et de la folie, étrange, dérangeant et réussi.
Supplément au Bibliophage (1994 -2003) est une succession de portrait dans ce qui se révèle au fur et à mesure, un univers d'escroc et de fantasy urbaine tournant autour du commerce de livres rares. Une bonne partie de ses portraits est réussie mais je suis resté là aussi sur ma fin, un peu déçu par cette fin peut être trop cryptique.
Absalon Nathan est un tipi solitaire. Ses montants de bouleau sont recouverts de peaux tannées de bisons blancs.
Sur le pas de la tente, deux chiens de traîneau somnolent dans la neige, soufflant l'air chaud de leurs naseaux. Il n'y aque le crissement nolir des arbres, l'haleine lente de l'hiver sur le permafrost. Absalon Nathan est un tipi isolé, au milieu de nulle part. Je l'imagine promené de-ci, de-là, par les animaux qui gardent son ermitage. Toujours ailleurs et toujours au même endroit.
Redécouverte des Trois livres qu'Absalon Nathan n'écrira jamais, déjà croisée dans Retour sur l'horizon. L'univers, le rapport à la création, les trois histoires en une. Une excellente nouvelle qui mérite amplement son Grand Prix de l'Imaginaire. Mon avis n'a pas changé à la relecture.
Jacques n'était pas mort depuis trois semaines quand je suis monté dans le car, monument blanc et noir et haut sur roues, polishé à l'allemande ; j'en ai changé plusieurs fois, à plusieurs frontières, jusqu'à ce tape-cul à gros museau qui est venu caler au milieu d'un terrain vague derrière la gare routière, avec des sifflements aigus et comme soulagés : Yirminadingrad, pour la première fois, par un froid après-midi de décembre. Dans la vitre grise de saloperies, de halos graisseux laissés par des centaines de nez et de mains, le soleil venait se prendre et couler. J'étais parti soudainement. Etait-ce avant ou après qu'aient commencé les rêves ?
Goudron mouillé, prière dérisoire, Léo Henry se rend à Yirminadingrad, hanté par le souvenir de Jacques Mucchielli. Nouvelle escapade dans leur création commune mais surtout dernier adieu et hommage d'une rare finesse. Un des grands moments du recueil.
Après ce texte, Laisse couler, bonhomme et La Pelle et le Pétrin paraissent quelque peu fades et obscurs. Je n'ai pas réussi à entrer dedans.
Sur le chemin du retour relance l'intérêt avec cette histoire de soldats perdus à qui chaque mission donnent droit à des privilèges, jusqu'à celui de commettre un meurtre en toute impunité dans le monde civil. Plusieurs histoires en une, un texte prenant et sans concessions, une réussite.
Au carrrefour agenouillé ouvre une porte sur un nouvel univers SF dans lequel Léo Henry compte retourner d'après la postface. Un petit texte cynique mais qui de contexte pour être totalement convainquant, on n'en apprend pas assez sur cette société à mon goût pour permettre une immersion satisfaisante. Dommage.
Au final, un recueil dont les deux tiers des textes m'ont plu, avec quelques pépites plus que recommandable. Léo Henry est à l'aise en tant que novelliste et le prouve ici, même si ses univers ne sont pas toujours accessibles. Une réussite et un très bon moment mais pas forcément la bonne porte d'entrée dans on oeuvre, un petit détour préalable par Yama Loka Terminus ou Rouge gueule de bois est à mon avis un petit plus.
L'avis de Cédric Jeanneret.
Une lecture dans le cadre du challenge "Je lis des nouvelles et des novellas".
