Le Grand Livre de Mars de Leigh Brackett

Ce recueil se compose en fait de trois romans et d’un recueil de nouvelles ayant pour point commun Mars vue par Leigh Brackett. Ecrit dans les années 50 et 60 ces textes ont en commun cette planète aride et fantasmée au passé plusieurs fois millénaires sur laquelle les premiers terriens viennent d’arriver plein d’arrogance.
Des civilisations cruelles, des ambiances oscillant en
permanence entre science-fiction et fantasy, des héros constamment hors la loi,
rarement au service de l’ordre établi,
des personnages féminins puissants et équivoques : un ensemble qui donne des
aventures avec un grand A loin de tout manichéisme.
L’épée de Rhiannon
Matt Carse est un terrien hors norme pour Mars. Archéologue
de formation, il est en fait pilleur de tombes, parfaitement intégré à la pègre
martienne dans une des villes les plus sauvages. Abordé par un voleur de faible
envergure, le voilà sur la trace du tombeau de Rhiannon le maudit. Une entité
post humaine ayant vécu des millénaires auparavant et d’après la légende
enfermée par ses pairs pour l’éternité, afin de méditer ses crimes…
« Voilà comment je suis tombé sur l’endroit, raconta le voleur. Sur une corniche, ma bête s’est cassé une patte dans un trou et le sable, en s’écoulant à l’intérieur, a élargi la crevasse. La tombe était creusée là, à même la roche de la falaise. Mais quand je l’ai découverte, l’entrée était bouchée. »
Il se retourna et fixa sur Carse son maussade regard jaune.
« C’est moi qui l’ai trouvée, répéta-t-il. Je ne vois toujours pas pourquoi je vous donnerais la part du lion !
- Parce que je suis le lion », répondit gaiement Carse.
Il fit quelques passes avec l’épée, sentit qu’elle convenait
à son poignet flexible et regarda glisser sur l’arme la lumière des étoiles.
L’excitation lui faisait battre le cœur, l’excitation de l’archéologue autant
que du pillard.
Las, l’arrogance et l’avidité de Carse lui joueront un mauvais tour quand son associé le jettera dans la prison intemporelle de Rhiannon… Sans bien comprendre ce qui lui arrive, Carse se retrouve dans la haute antiquité martienne quand l’eau coulait encore à flot sur sa surface…
Aventurier déphasé, il deviendra esclave, chef rebelle, puis
paria craint de tous quand les autochtones comprendront que la malédiction et
l’héritage de Rhiannon sont en lui.
Une aventure hors norme, superbement menée sur les mers de
Mars jusqu’à la confrontation finale face à des êtres immondes. Une lecture
très plaisante et distrayante, pleines de rebondissements.
Le secret de Sinharat
Eric John Stark est un terrien, naufragé sur Mercure au
cours de son enfance, il a été élevé comme un sauvage avant d’être retrouvé par
des terriens. Depuis il est l’éternel rebelle, défenseur de toute les causes
perdues opposant les barbares autochtones des planètes du système solaire à
l’impérialisme technologique terrien.
Exceptionnellement et surtout pour bénéficier d’une remise de peine, Stark accepte de saboter le soulèvement massif des nomades martiens. Sur place, Stark découvre que le chef barbare Kynon s’est rendu sur terre pour s’instruire et en a ramené des gadgets lui permettant de faire croire qu’il détient la technologie maîtresse de la défunte civilisation de Sinharat : le transfert de corps. Ayant uni les tribus nomades avec quelques effets de manches, il s’est aussi adjoint les services de la pègre de la cité de Valkis et de quelques forbans terriens, dont Stark.
Parmi tout ce petit monde, les antagonismes existent et Stark va devoir rester vivant dans ce nid de vipères jusqu’à l’arrivée dans les ruines maudites de Sinharat.
L’ancien lit de la mer s’incurvait en une sorte de gigantesque cuvette dont l’extrémité opposée se perdait dans la distance. Jamais, même sur Mercure, Stark n’avait vu un pays plus cruel, à ce point abandonné des dieux et des hommes. On aurait dit que quelque glacier primordial avait trouvé la mort ici, qu’il avait creusé sa propre tombe à l’aube fuligineuse de l’histoire humaine. Son corps s’était désagrégé mais son squelette demeurait : ossements de basalte, de granit, de marbre et de porphyre de toutes les formes, de toutes les couleurs, de toutes les dimensions concevables, charriés par les glaces descendant du pôle et disséminés ici et là, telles des stèles commémorant leur passage.
Le Ventre des Pierres…
On pouvait lui donner un autre nom, se dit Stark : la
Mort.
Dans ce texte très prenant Leigh Brackett confirme son sens
de l’aventure et des retournements de situations. Les ambiances martiennes sont
particulièrement réussies, on ressent vraiment la déchéance de la planète
rouge.
Le Peuple du talisman
Ils marchèrent vers l’est toute la nuit, la journée du
lendemain et la nuit suivante, ne s’arrêtant que pour reposer les bêtes et
avaler une ration de pemmican. Et Stark, captif des montagnards, réalisa
combien il se trouvait au cœur du Pays Arctique, une région qu’un hémisphère
séparait des lignes spatiales et commerciales de Mars – et des visiteurs venus
d’autres planètes. Le futur n’avait jamais touché ces montagnes sauvages, ces
plaines arides. Le présent lui-même ne les avait pas rejointes. La grandeur de
son passé suffisait à ce pays.
Pour tenir une promesse à un ami qui a pris une balle à sa place, Stark se rend au sein dans l’arctique martien afin de rendre au peuple de son ami, un talisman que ce dernier a dérobé des années auparavant. Voilà Stark dans une région hostile qu’il ne connaît pas, rapidement capturé par les barbares locaux. Ciaran le chef barbare, constamment masqué, porte un intérêt particulier au terrien, n’hésitant pas à le torturer certain que ce dernier possède quelque savoir concernant l’antique cité de Kushat qu’il compte mettre à sac.
Stark, ayant des réserves de sauvagerie digne de mettre en
déroute n’importe quel barbare martien, il parvient à s’échapper et à rallier
Kushat, la cité natale de son ami. Une cité bénéficiant de la protection
accordée par le talisman de Ban Cruach fondateur du site. Las, l’original est
donc en possession de Stark, tandis qu’une imitation repose dans le reliquaire.
Un faux créé par la noblesse locale afin d’éviter toute remise en cause de leur
pouvoir. Ajoutons à cela une population qui ne croit pas à la menace barbare et
voilà Stark tombé de Charybde en Scylla.
Il frissonna. Pas seulement en raison du froid. En fait, il
avait horreur des villes. Les villes étaient des pièges : dépouillant
l’homme de sa liberté, elles l’emprisonnaient entre des murs, le soumettaient à
l’autorité, formaient le lieu d’élection d’une catégorie de gens qu’il n’aimait
pas : les moutons et les petits rapaces qui en usaient. Il avait pourtant
connu des villes qui avaient du caractère, au moins, comme Valkis et Jekkara,
les cités des Bas-Canaux , loin au sud, aussi vieilles que Kushat mais encore
animées par une perversité maléfique. Peut-être était-ce la froidure boréale
qui faisait peser son funèbre linceul sur ces rues.
Face à la horde barbare, Stark s’alliera à la lie de la
ville pour faire face puis fuir l’inévitable défaite. Allant chercher refuge,
là où Ban Cruach trouva le précieux talisman, par delà les Portes de la Mort,
une faille que gardait la cité…
Encore plus réussi et efficace que Le secret de Sinharat, ce
récit est un superbe texte plein de surprises jusque dans son dénouement. Stark
confirmant son statut d’héros définitivement atypique. Un grand moment épique.
Les terriens arrivent
Ce recueil de nouvelles plus tardives que les textes précédents met en scène Mars soumise à l’hégémonie terrienne. La civilisation s’est répandue sans toutefois atteindre les cités des Bas-Canaux où la perversité antique des différentes civilisations martiennes survie, patiemment entretenue par les autochtones. Quoi qu’il en soit le temps des aventuriers à la Carse ou Stark est terminé. Dans l’ensemble ces textes m’ont fait pensés aux Chroniques martiennes de Bradbury avec qui Leigh Brackett était très liée.
Des textes sombres et amers où les terriens sont déstabilisés et soumis à de violents chocs culturels. Changement de registres sans pour autant renoncer au décor planté dans les romans précédents, l’auteur atteint là l’excellence.
Cet ouvrage s’est donc révélé une excellente surprise, même si la conception de Mars parait désuète mais au combien envoutante, les textes gardent leur puissance (comme pour les Chroniques Martiennes de Bradbury) que ce soit le souffle épique des trois romans ou l’amertume des nouvelles.