Avaleur de mondes de Walter Jon Williams

« Moi seul suis en cause. J’ai accompli des merveilles
durant mon premier siècle d’existence, puis je me suis laissé aller avec les
années. J’ai abandonné ma carrière parce que les Onze m’étaient de loin
supérieures, me réfugiant dans des contes issus des Mille et Une Nuits. Huit
cents ans d’entrainement aux arts martiaux, et tout ça pour rien. Une litanie
de relations amoureuses dénuées de passion et débouchant sur de banales
séparation à l’amiable. »
Aristide a connu l’heure la plus sombre de l’humanité et a
contribué à l’avènement de la société actuelle. Une société qui créé des
univers de poche, aux lois physiques arbitraires, afin de satisfaire aux
caprices de l’humanité. Tout est possible de l’univers hyper technologique à
celui éternellement bloqué à l’âge de pierre. Le seul point commun de ses
univers étant leur accroche dans le notre et le système de sauvegarde rendant l’être
humain quasiment immortel, la question du moi n’étant pas tranchée… A tel point
qu’un même individu peut exister en plusieurs exemplaires afin de mener des
expériences extrêmement opposées : ainsi Aristide explore en dilettante
les univers de poches tandis que plusieurs de ses avatars se sont lancés dans l’exploration
spatiale ou participent à des expériences radicales de post humanité. L’humanité n’est en effet qu’apparente, libre à chacun de se
faire modifier pour adopter une forme amphibienne ou aérienne dans l’univers
adéquat. Et tout cela dans des buts totalement futiles….
« Quinze cents ans, murmura-t-il. Des siècles riches d’étonnants
progrès… l’immortalité ou quasiment, le voyage interstellaire, la création de
plusieurs dizaines d’univers de poche taillés sur mesure pour le genre humain. Mais
aussi quinze cents ans de délires, de gaspillages, d’occasions manquées et de
stupidité. Quel est le bilan ? L’univers abrite plus de milliards d’êtres
humains indignes et inutiles que jamais, et tout ce que je trouve à dire pour
le justifier, c’est qu’au moins nous n’avons plus connu de guerre… je veux dire
de vraie guerre. » Il soupira. « Et voici qu’il nous en arrive une.
Et j’ai vu tellement d’absurdités que cela ne me surprend même pas. Ca fait une
éternité que je m’attends à ce moment. »
Aristide joue donc à l’aventurier, avec pour prétexte d’étudier les espaces implicites des univers de poches, des zones non désirées résultantes des créations volontaires : des randonnées dans le désert en fait. Dans ces univers l’humain côtoie l’entité artificielle limitée, permettant quelques délires jeu de rolesques notamment dans la simplification de la société... Aristide résout ainsi des situations bloquées en se contentant de parler à chaque partie en présence comme dans les jeux informatiques actuels…
Quoi qu’il en soit, il découvre par hasard, la présence d’intrus dans ce monde, qui passent leur temps à capturer des humains pour les envoyer dans un autre univers de poche.
En y mettant bon ordre, il met en lumière un conflit d’une
ampleur insoupçonné qui frappera très durement cette société tant dans l’univers
originel que dans les mondes de poches.
Trou de ver, univers alternatif artificiels, sphère de
Dyson, sauvegarde de la mémoire et maîtrise du corps, intelligence
artificielle, Walter Jon Williams déploie l’artillerie lourde de la science
fiction pour donner naissance à un univers franchement déjanté où l’existentialisme
demeure l’unique problème et encore pour une minorité.
« La crise existentielle l’avait profondément marquée. Nos
IA pouvaient accomplir des calculs phénoménaux, mais quel en était le but ?
Nous pouvions créer la vie et nous dupliquer à l’infini, mais dans quel but ?
Si nous persistions à ignorer les réponses à ces questions, alors nous n’étions
que de vulgaires automates, suivant aveuglément les impératifs de notre
programmation biologique. »
Dans cet univers, Aristide est un privilégié disposant d’une réputation, d’amitiés et de gadgets exceptionnels, de quoi le rendre quelque peu agaçant. Par ailleurs, Williams prend son temps pour déployer son univers et son intrigue, ils se passent plus de choses dans les cinquante dernières pages que les deux cents premières ! Sans compter pas mal d’emprunts ou de clins d’oeils dans des scènes d’actions qui tirent en longueur.
Bref Avaleur de Mondes (beuh c’est quoi cette traduction de titre) est à rapprocher d’Aristoï avec un traitement des états d’âmes de ces surhommes plus en profondeur.
Bilan mitigé donc, le concept de base est intéressant mais
Williams semble avoir voulu faire passer sa réflexion existentialiste à grand
coups de pages d’actions et de clichés ce qui nuit à l’ensemble. Un roman qui
se laisse lire mais indéniablement pas le meilleur de l’auteur.
Nous sommes des êtres implicites vivant dans un espace implicite.