Les continents perdus
Thomas Day présente ici une anthologie sur le voyage, au
travers de quatre novellas et une nouvelle, assez dépaysantes. Au programme
quelques noms assez prestigieux : Lucius Shepard, Ian R. Mac Leod et
Walter Jon Williams, dans un exercice assez inhabituel pour ce dernier et
deux auteurs qui m’étaient totalement inconnus Michael Bishop et Geoff Ryman
dont les textes sont très marquants.
Walter Jon Williams ouvre le bal avec Le Prométhée invalide,
une uchronie légère mettant en scène le couple Shelley et leur rencontre avec
lord Byron, aristocrate valide et militaire auréolé de gloire. De leurs
rencontres naîtra le Frankenstein de Mary Shelley dans une version quelque peu
différente.
Le récit commence de manière assez verbeuse avec l’affrontement
entre la future madame Shelley, en apôtre des idées progressistes, et lord
Byron résolument conservateur, sur le site même de Waterloo. Les idées pleuvent
ainsi que les références à Jane Austen, sans être désagréable cette partie m’a
parue assez hermétique si l’on ne dispose pas des références culturelles de
l’époque, ce qui est mon cas.
La suite est beaucoup plus plaisante avec l’évolution de
Byron, en quête perpétuelle d’une gloire vaine, l’implication des Shelley dans
ses folies et le récit qui en naîtra finalement.
Dans l’ensemble la narration est très fluide et la condition
féminine de l’époque très bien rendue. Un récit très intéressant et bien mené.
Avec Tirkiluk, Ian R. Mac Leod nous mène sur une île de
l’arctique en 1942 dans un poste météorologique. Le protagoniste recueille une jeune esquimau rejetée par les
siens et se retrouve piégé par la mythologie indigène. Hallucinations ou récit
purement fantastique, la réponse n’est pas aisée dans cette histoire
crépusculaire fascinante.
Viennent ensuite les textes plus imposants et marquants avec
en premier lieu Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana de Michael Bishop.
Une plongée dans l’Apartheid de la fin des années quatre vingt, une
présentation d’une théorie du tout destiné à lié mécanique quantique et gravité
et l’analogie entre les deux. Un afrikaner suite à un accident de la route avec
un éléphant mystérieux est embarqué dans un autobus reliant matin et soirs les
guetto noirs à Pretoria. Il y fera la connaissance de Mordecai Thubana, un
couvreur fasciné par la physique et rêvant d’apporter sa pierre à l’édifice,
avant d’être le témoin intangible de l’oppression aveugle mise en œuvre par le
pouvoir en place.
Un texte dur,
marquant et très intéressant. Un premier contact avec Michael Bishop qui
donne envie de plonger sur ses œuvres traduites, ce que je ne manquerai
d’ailleurs pas de faire.
Lucius Shepard, avec Le train noir, entraîne des vagabonds
du rail dans le Delà grâce à de mystérieux trains organiques. Un monde
fantastique où l’on peut se purger de tout ce qui empoisonne l’âme pour se
reconstruire, une contrée mortelle qu’on n’a pas envie de quitter.
Contrairement à ses prédécesseurs, Billy Aller-Simple, se lancera dans
l’exploration de cette contrée, bien décidé à en savoir plus. Un récit étrange,
très prenant, une magnifique allégorie.
Geoff Ryman conclu le recueil avec Le pays invaincu, une
évocation du conflit et du génocide Cambodgien. Le pays n’est jamais nommé
(sauf dans la préface de Thomas Day) et l’environnement résolument science
fictif : la bio ingénierie permettant de créer des maisons vivantes
domestiquées, le commerce courant d’organes, la gestation d’armes biologiques
auprès de mères porteuses. Le récit présente la vie d’une femme dans un pays
ravagé où les libérateurs se révèleront pires que les occupants. Un récit
marquant où l’horreur quotidienne côtoie l’humanisme et l’espoir.
Une bonne novella de Walter Jon Williams et quatre excellents textes, cette anthologie est incontestablement une réussite que je n’oublierai pas de sitôt.