27 mars 2009
Baroudeur de Jack Vance

Avec ce petit recueil les éditions ActuSF rééditent quelques
nouvelles de Jack Vance.
La princesse enchantée est un
croisement entre intrigue policière et de science fiction. Des films produits
mystérieusement, une jolie aveugle… L’intrigue est assez téléphonée mais pas
désagréable. Un petit texte sympathique sans plus.
Personnes déplacées est plus prenant, après la Seconde Guerre Mondiale des troglodytes émergent en masse en Autriche. Que
faire de ces réfugiés ? Les nations sont divisées à ce sujet tandis que le
nombre de réfugiés augmente rapidement. Le texte est une alternance de
témoignage ou de discours sur la question pour un résultat qui fait fortement
penser à Thomas Disch ou Régis Messac. C’est sombre et cela change des écrits
habituels de Vance.
On porte tout le temps un masque, la philosophie sirénienne
professant que l’apparence d’un homme ne doit pas lui être imposée par des
facteurs échappant à son contrôle. L’homme, dans l’optique sirénienne, doit être
libre d’avoir l’aspect qui s’accorde le mieux à son strakh. Dans les régions
civilisées – c'est-à-dire le littoral titanique – personne ne se montre, au
sens propre, à visage découvert. Le visage est un secret essentiel.
Le papillon de Lune est une petite merveille à la Vance. Edwer Thissel est consul surla
planète Sirène
Un univers riche, dépeint rapidement et efficacement (à la Jack Vance), une
intrigue relativement simple mais traitée avec intelligence, humour et ironie. Un excellent texte dans la même veine qu’un tour en Thaery
ou les domaines de Koryphon. Bonne pioche !
Le bruit est un récit onirique, étrange qui ne m’a pas
spécialement convaincu. Un naufragé spatial soumis à des hallucinations sur un
monde étrange…
Le temple de Han est la confrontation entre une crapule et un
ordre religieux dont il vient de piller le temple. Malheureusement pour lui, il
apparaît que le démiurge vénéré est bien réel. Un texte agréable, amusant mais
avec un héros finalement trop sage par rapport à Cugel.
Ce recueil se révèle donc agréable avec deux pépites, Papillon de Lune et Personnes déplacées, justifiant amplement sa lecture.
05 février 2008
Les baladins de la Planète Géante de Jack Vance

Certaines décisions s’imposaient. Par sa venue, il avait
prouvé à Ashgale la futilité de ses minables tromperies ; mais devait-il
continuer, tenter de gagner l’invitation à Mornune ? Réussir serait
agréable, mais l’échec amer… bien qu’il n’éprouve aucune envie d’effectuer le
long voyage vers l’amont jusqu’au lac Insondable.
Il prit sa décision. Il allait participer au concours, mais
de façon détachée, sans trop y croire. Son principal rival étant Garth Ashgale,
bien entendu, deux méthodes pour l’emporter s’offraient : proposer un
divertissement d’une supériorité manifeste, au prix d’efforts acharnés, ou avec
une égale diligence, s’assurer de l’infériorité du spectacle de l’autre. Il
fallait explorer les deux options sous tous les angles.
Retour sur la Planète Géante sur les conseils de Jmlo ici même. Il n’est plus question de tentative d’acquisition d’arsenal technologique comme dans le roman précédent mais simplement d’une lutte entre entrepreneurs de théâtre flottant itinérant et d’un périple en terres inconnues pour participer à un prestigieux concours.
Lutte entre deux compagnies, coups tordus en tout genre, subtils ou non. Rencontre de peuples variés aux coutumes variées. Un Vance des plus classiques mais qui est assez jubilatoire du fait du personnage d’Appolon Zamp, entrepreneur astucieux et sans scrupules, capable de vengeance mesquine. Une version artistique de Cugel en moins libidineux et implacable, plus sage et mesuré.
La recette de Jack Vance fonctionne assez bien encore une
fois : le thème du voyage, de l’exotisme et de l’humour. Les situations
sont variées, les rebondissements nombreux : on s'amuse à suivre cette compagnie hétéroclite.
Un bon moment sans atteindre toutefois ses meilleurs romans
(tel Emphyrio, le cycle de Lyonesse ou les deux derniers tome de La Geste des
Princes Démons), dont il serait dommage de se passer.
« Au fond d’un cachot, voilà où nous finirons. Non,
Zamp, comme d’habitude, vous courez après une chimère. Notre meilleur espoir d’éviter
un péage exorbitant réside dans la politesse, la coopération, l’amabilité. Si
cela se révèle insuffisant, il n’y aura pas le choix : nous devrons retourner
à Coble. Haskel ! Installez les banquettes ! Ornez-les de banderoles
décoratives !
- Peut-être avez-vous raison, dit Zamp, mais je désire vous
montrer une note importante dans le Guide du Fleuve. »
Il conduisit Gassoon jusqu’à la porte de son bureau, s’effaça
poliment pour le laisser passer, puis
ferma le battant sur le rugissement incrédule du maître du navire. Il bloqua la
porte au moyen de deux perches étayées contre une cloison voisine, ces perches
ayant été mesurées, taillées et préparées le matin même pour cet usage précis.
06 octobre 2007
Un monde d’azur de Jack Vance

« Il entra dans le bungalow et se versa une coupe de
vin, puis retourna rêvasser sur le banc. La sérénité du ciel et le calme des
eaux l’apaisèrent et il finit même par sourire de sa propre véhémence jusqu’au
moment où, son regard venant se poser sur l’endroit dévasté dernièrement par le
Roi Kragen, sa mauvaise humeur le reprit de plus belle.
Il observa pendant quelques instants les signaux
lumineux et cela ne fit que le confirmer
dans son opinion que le style de Zander toujours fort dépouillé se desséchait à
l’extrême. Comme il se retournait il aperçut un remous noirâtre à la surface de
l’eau, tout contre le filet de protection : une masse sombre et luisante,
au milieu des herbes marines et des lianes aquatiques, que les remous de l’eau
entouraient de festons scintillants. Il s’approcha du bord et écarquilla les
yeux pour mieux voir dans l’obscurité, totale maintenant. Un petit Kragen
essayait de pénétrer dans le lagon de Tranque malgré le filet
protecteur. »
Des criminels transférés en vaisseau spatial se
révoltent et échouent leur engin sur une
planète inhabitée totalement dépourvue de terres émergées.
Dix générations plus tard une civilisation s’est constituée
sur les gigantesques plantes aquatiques qui prospèrent le long de l’équateur.
L’absence de terres émergées et le climat doux et constant ont donnés lieux à
une société primitive où le recyclage est un mode de vie, les os humains
constituant la plupart des outils.
Tout irait pour le mieux si les humains n’étaient victime
des kragen, créatures marines intelligentes qui viennent piller et ravager les
cultures. Le pire de tous étant le Roi Kragen, monstre de vingt mètres de long,
dont les humains achètent la protection à coup d’offrandes.
Sklar Hast, jeune homme impétueux, décide que la coupe est
pleine quand un jeune kragen vient roder autour de chez lui et que le Roi
Kragen ne daigne pas se montrer et assurer sa part du Pacte, à savoir protéger
les humains des kragens. Avec quelques autres sous le coup de la colère, ils vaincront
la créature qui les terrifie depuis des générations.
Le temps de la soumission semble terminer mais c’est sans
compter sur la caste des médiateurs qui prospèrent grâce à leur monopole de la
communication avec le Roi Kragen.
Très vite l’adversaire ne devient pas la créature mais les
tenants de l’ordre établi, aussi inique soit il.
Avec « Un monde d’azur », Jack Vance propose un
magnifique récit sur la résistance et les mécanismes de l’autoritarisme. Assez
court, ce roman se dévore en quelques heures et est difficile à abandonner une
fois commencé. Certainement l’un de ses meilleurs textes.
« Vu de loin, le Roi Kragen ressemblait à un ogre difforme en train de nager la brasse. Ses yeux antérieurs au fond de leur tube corné semblaient regarder en direction de l’îlot et se fixer sur la masse mutilée du kragen. Les hommes de leur côté le fixaient fascinés, les muscles aussi raides que la tige d’une plante marine. Le kragen qu’ils avaient capturé et qui leur avait semblé tellement monstrueux, semblait maintenant une miniature, une poupée, un jouet. »
27 septembre 2007
La Planète Géante de Jack Vance

« Il y avait de la place pour d’autres minorités… et de
la place en quantité illimitée. Tous ont donc émigré : les sociétés
misanthropes, les cultes, les primitivistes, les communistes, les monastères,
voire de simple particuliers. Quelquefois, ils ont bâti des villes, quelquefois
ils ont vécus isolés… à quinze cents, trois mille, dix mille kilomètres de leur
plus proche voisin. Les gisements de minerais utiles sont inexistants sur la Planète Géante ;
la civilisation technologique n’avait aucune chance de démarrer, et la Terre a
refusé d’autoriser l’exportation d’armes modernes vers la Planète Géante. Si bien que celle-ci s’est développée en un amas de petites
nations et de localités séparées par de vastes étendues. »
La Planète Géante a été écrite en 1951 et se situe pleinement dans la production de cette époque. Quoi qu’il en soit cette traduction revue et complétée est la bienvenue, procurant au texte une saveur qu’elle n’avait pas auparavant suite à la suppression de la sexualité des personnages (thème pourtant assez présent dans les romans de Vance) et de quelques détails exotiques tel le cannibalisme de certaines tribus nomades. Il convient donc de lire La Planète Géante de la même façon que l’on regarderait le film La Planète Interdite : en effectuant un petit saut en arrière dans le temps.
Comme souvent avec Vance l’action démarre rapidement :
le vaisseau menant une commission d’enquête de la Terre sur la Planète Géante s’écrase suite à une mutinerie.
Les membres de la commission venait enquêter sur des
importations illicites d’armes et de métal à l’instigation d’un royaume
subitement très expansionniste. Enquête d’autant plus urgente que la
contrebande est financée par la vente d’esclaves à tous les tordus de l’univers
qui se sont taillés des mini domaines en dehors de l’influence du pouvoir central
terrien.
De l’aventure, du dépaysement, des trahisons et une
résolution ironique et amusante. Un roman assez classique de Jack Vance mais
qui se laisse lire sans déplaisir mais sans atteindre non plus l’émerveillement
d’un Emphyrio ou la magie de Lyonesse.
Il ramassa un caillou qu’il tourna entre ses doigts. « Un caillou rond, du quartz… un morceau de la Planète Géante, lavé par l’eau de la Planète Géante, du lac Pellitante, poli par le sable d’un rivage de la Planète Géante… » Il le soupesa dans sa paume avec la vague idée de le garder. Toute sa vie, ce simple caillou saurait recréer à ses yeux cet instant précis, quand la paix, la solitude et l’étrangeté l’entouraient, tandis que la nuit tombait sur la Planète Géante.
PS personnel : Yann si tu lis ces lignes et que tu n’a
pas encore lu l’ancienne traduction du texte que je t’ai donné il y a quelques
temps, abstiens toi ! Je te prêterai cette traduction : elle vraiment
bien meilleure.