21 mai 2009
Le Glamour de Christopher Priest

Richard Gray, cameraman de la BBC, fait partie des victimes d’un attentat. En plus des dommages physiques, il est devenu partiellement amnésique, perdant les dernières semaines précédant l’explosion. Au cours de la dernière phase de sa convalescence, une jeune femme lui est présentée, Susan, Sue pour lui… Apparemment, elle a occupée une bonne part de ses préoccupations au cours des semaines perdues. Après une séance d’hypnose, quelques souvenirs lui reviennent et notamment sa relation tumultueuse avec Sue. En effet, Niall son ancien amant est particulièrement possessif et insistant tandis que Susan quelque peu veule laisse pourrir la situation. Au fil de ses réminiscences, tout cela se révèle plus complexe. Susan et Niall aurait un don, le glamour, qui leur permet de ne pas être perçu. Les empêchant aussi de s’intégrer au sein de la société, faisant d’eux des parias. Alors que Susan semble avoir du à mal vivre cette situation et s’attache à avoir une existence sociale en réduisant l’ampleur de son glamour, Niall s’épanoui dans son invisibilité particulièrement prononcée. A sa sortie de l’hopital, Richard est confronté au récit de Sue qui diffère quelque peu de ses souvenirs.
C’était toujours comme ça quand on consentait au glamour. Comme se déshabiller devant des inconnus, les rêves où on se retrouvait nue dans un endroit public, les fantasmes sexuels de vulnérabilité et d’impuissances totales. Pourtant, l’invisibilité était synonyme de sécurité, elle cachait, elle dissimulait ; c’était un pouvoir et une malédiction ; la poussée brutale de l’excitation, mêlée de remords, l’envie suave de céder sans aucune protection, le sacrifice de l’intimité, la révélation du désir enfoui, la certitude que rien ne pourrait arrêter ce qui venait de commencer. Il y avait déjà eu une première fois avec Richard, mais parce qu’il avait oublié, parce que son esprit avait été modifié, le destin accordait à Sue une seconde première fois.
Le récit est remarquablement mené, les changements de points de vue donnent lieu à des récits très différents mais pourtant ayant quelques points communs. Encore une fois la réalité semble fluctuée selon le narrateur…
Isolement social, relations perverses et trois approches
face à l’invisibilité, le roman de Christopher Priest est riche, se lit avec
facilité jusqu’à un dénouement surprenant et bien amené. Parmi ses romans, le
Glamour est sans aucun doute mon préféré avec la Séparation. Un roman qui méritera sans aucun doute une relecture ultérieure.
« Où est Niall, maintenant ? me suis-je enquis.
- Quelque part dans le coin.
- Je ne comprends toujours pas comment il a bien pu nous suivre.
- Ne le sous-estime pas, Richard. Il est malin, et têtu quand il veut quelque chose.
- Quoi que tu en dises, il te tient en son pouvoir. J’aimerai bien savoir comment.
- Oui, il a le pouvoir. »
Elle a inspiré profondément, expiré. Peut-être un petit sanglot lui a-t-il échappé. Un long silence a suivi, et son souffle s’est apaisé. J’en ai déduit qu’elle s’était enfin endormie, et je sombrais dans la somnolence quand elle a ajouté tout bas :
« Niall a le glamour. »
04 mai 2009
Le monde inverti de Christopher Priest

J’avais atteint l’âge de mille kilomètres.
Une structure de bois et de métal montée sur rails, elle abrite quelques centaines d’habitants qui la font avancer méthodiquement. Kilomètres après kilomètres des rails sont posés puis enlevés dès que la cité est passée.
Organisée en guildes, la cité préserve le mystère de
l’extérieur pour la plupart de ses habitants. Un environnement déroutant auquel
le jeune Helward Mann, arrivé à l’âge adulte, va être confronté au cours de son
apprentissage au sein des guildes.
L’univers mis en place par Christopher Priest est très étrange comme en témoigne la couverture de Manchu et les notions de temps et de direction : le premier se mesure en distance parcourue tandis que la seconde est nommée futur au nord de la cité et passé au sud.
L’auteur joue avec cette situation pour nous dérouter avant la révélation finale, cruelle et qui pose, encore une fois, la question de la définition de la réalité.
Un excellent roman déroutant et fascinant, parfaitement
maîtrisé.
J’observais de loin la cité, la voyant aussi étrangère qu’elle l’était
dans les faits : étrangère à ce monde, autant qu’à moi désormais.
Kilomètre après kilomètre, elle se traînait, sans jamais trouver, ni même
chercher, un lieu de repos définitif.
Ils en parlent :
Le Cafard Cosmique
19 septembre 2008
Les extrêmes de Christopher Priest

Teresa Ann Simons est agent du FBI, son époux aussi. Appelé sur une affaire de forcené au Texas où il enquêtait, il devient la dernière victime du fou meurtrier. Pour faire son deuil, Teresa bénéficie d’un congé pour se remettre. Au cours de celui-ci, elle apprend qu’un autre forcené a sévit le jour même de la mort de son mari à Bulverton, en Angleterre.
Fascinée par ce fait, elle se rend sur place et commence à reconstituer les faits. Elle apprend ainsi que l’assassin, Grove, a utilisé des services de réalité virtuelle, les extrêmes, le jour même de son périple mortel.
Les extrêmes ne lui sont pas inconnus, vu que le FBI utilise des reconstitutions de massacre « commerciale » pour entraîner son personnel. C’est à partir de là que tout dérape, Teresa est submergée par les possibilités offertes et tentent de trouver la limite de ses réalités virtuelles. A force de s’y immerger, elle en vient à confondre souvenirs réels et expériences tirées des extrêmes.
Sa dépression la fait elle hallucinée ou a-t-elle des
souvenirs d’un extrême qu’elle n’a pas encore testé ? Est elle responsable de
l’efficacité meurtrière de Grove ? A quoi sont dues les incohérences dans
son parcours ? Pourquoi as-t-on retrouvé dans la voiture de Grove un double
de ses armes ? Pourquoi cela est il arrivé le même jour que le massacre du Texas ? Y a t il un lien entre les deux évènements ?
Christopher Priest joue ici avec le concept de réalité et la pertinence des souvenirs. Les ExEx sont plus vrais que nature, on y fait plus attention aux détails au point de se demander quel est le véritable monde. Sa plume est toujours aussi efficace et on est rapidement aussi perdu que Teresa. Le thème semble assez sinistre mais il y a suffisamment d’alternance avec des expériences plus légères pour que le tout passe bien. Un très bon roman, légèrement moins brillant que La Séparation mais qui mérite tout de même le détour.
09 juin 2008
La séparation de Christopher Priest

1936
Jack et Joe Sawyer
sont des vrais jumeaux mais ils ont quand même une différence. Jack ne vit que
pour l’aviron et les jeux olympiques qui approchent tandis que Joe est bien
conscient de la situation politique.
Les jeux seront pour eux le début de la séparation, tandis
que Jack fêtera leur médaille et rencontrera Rudolf Hess, Joe s’occupera de
faire sortir la fille d’amis de leurs parents, Birgit, d’Allemagne.
Quand la guerre éclate Joe se déclare objecteur de conscience
tandis que Jack s’engage dans la
RAF. Le fossé qui les séparait déjà devient alors un abîme.
Le lendemain soir, alors que j’étais rentré à la base, il
m’a appelé d’une cabine téléphonique. Je l’entendais mal, nous ne disposions
que de trois minutes, mais son excitation était quasi palpable.
« Le gars dont je t’ai parlé, c’est un certain Sawyer,
a-t-il crié. J.L. Sawyer. Tu le connais ?
- C’est mon pilote, papa. Je te l’ai déjà dit il y a je ne
sais combien de temps, quand je suis arrivé ici. Il figure sur la photo de
l’équipage que je t’ai envoyée.
- Son nom ne devait rien me dire à ce moment-là. Mais
écoute, je me suis renseigné sur lui dans un livre de la bibliothèque. Il
a remporté une médaille de bronze pour la Grande-Bretagne.
- Une médaille de bronze ? ai-je répété bêtement. Comme
aux jeux olympiques ?
- Exactement. Il était à Berlin en 1936. Les fridolins ont
gagné, mais la course a été serrée, et on est arrivés bons troisièmes. Il en
parle de temps en temps ?
- Non, jamais. Pas à moi en tout cas.
- Pourquoi tu ne lui poserais pas la question ? C’était
quelque chose, aller en Allemagne comme ça et remporter quelques médailles.
- Dans quelle discipline concourait-il, papa ? La
course ?
- L’aviron. Le deux de couple. Ca me revient, maintenant. Je
l’ai entendu à la radio, à l’époque. C’étaient son frère et lui, des vrais
jumeaux, des Sawyer. Ils ont fait honneur à l’Angleterre, ça, c’est sûr.
- Et son frère ? Tu sais comment il s’appelle ?
- Il n’y a pas les prénoms, dans le livre. Juste les initiales.
C’est ce qui est curieux, avec ces deux-là. Ils ont les mêmes : J.L. Ils
s’appellent tous les deux J.L. Sawyer.
- Est-ce que tu sais si l’un d’eux est Jack ?
- Non… Il y a juste J.L. pour les deux. »
La conversation a été interrompue, lorsque mon père s’est
trouvé à court d’argent.
1999
Stuart Gratton, historien, s’intéresse à un certain J.L.
Sawyer brièvement cité dans les mémoires de Churchill comme objecteur de
conscience et pilote de bombardier… Grâce à une annonce, il récupère le journal
de Jack Sawyer conservé par sa fille.
Pourtant un témoignage récupéré auprès d’un membre de son
équipage le contredit quant au dénouement des évènements intervenus au cours de la nuit du
10 au 11 mai 1941.
D’autres documents se succèdent confirmant ou infirmant
cette version jusqu’au journal de Joe, conservé par la Croix Rouge pour qui il a
officié pendant le Blitz.
Ce n’est pas tant le sort de chacun des frères qui
différent que le cours de la guerre suivant la réussite ou non de la mission de
Rudolf Hess. A-t-il rallié l’Ecosse en avion cette nuit là ou a-t-il été
contraint de renoncer du fait de la chasse allemande ?
Dans ce récit très habile, Christopher Priest nous présente deux dénouements à la Seconde Guerre Mondiale, le notre et l’un très différent. Lequel correspond à la réalité de J L Sawyer ? Joe a-t-il disparu à Londres pendant les bombardements ? Jack a-t-il survécu à sa chute dans la mer du Nord ?
Un texte magnifique, deux récits entremêlés, l’un étant le
miroir de l’autre. Pendant que Jack bombarde des villes allemandes, Joe tente
de sauver des vies à Londres. Lequel des frères Sawyer, Churchill a-t-il
rencontré et en quelle occasion ?
Beaucoup d’interrogations menant à un final magistral. Christopher Priest m’avait enchanté et déçu avec Le Prestige, le texte était maîtrisé mais pas la conclusion du roman, ici ce n’est absolument pas le cas. On est mené dans ses deux variations autour d’un même évènement. Le rapport développé entre eux par les jumeaux est fascinant, mélange d’une volonté de ne pas se ressembler et du manque de l’autre en cas d’absence. Un roman très marquant.
06 juillet 2007
Le prestige de Christopher Priest

Andrew Wesley, enfant adopté devenu journaliste pour plaire
à son père adoptif, a toujours eu l’impression d’avoir un frère jumeau. Des
impressions lui arrive et il lui semble en transmettre à son tour quand son
frère en éprouverait le besoin.
Un fait divers
étrange est signalé à son journal et le correspondant insiste pour que cette
affaire soit couverte par Andrew, est joint à l’envoi un livre retranscrivant
le journal personnel d’Alfred Borden. Borden étant le nom de naissance
d’Andrew.
Sur place Andrew est poussé en avant par les impressions
reçues de son jumeau, il rencontre Kate Angier l’instigatrice de cette
rencontre. Elle lui narre alors le conflit opposant leur deux familles depuis
l’affrontement de leur ancêtre, Alfred Borden et Rupert Angier, illusionniste
concurrents.
Le récit est alors transposé à la fin du XIXe siècle au
travers du journal personnel de chacun des deux magiciens. Borden vit par et
pour la magie et son récit en est fortement marqué tandis qu’Angier habile à la
mise en scène ne comprend pas grand-chose à son art si on ne lui en révèle pas
les dessous.
Le récit de ses deux antagonistes est passionnant, leur
vision des choses concernant leur concurrent est biaisée et la rivalité qui se
discerne à travers de nombreuses ellipses n’en parait que plus mesquine et
leurs auteurs antipathiques.
Au terme de ces deux récits, l’action retournera vers Andrew
Wesley pour la résolution du mystère de sa gémellité putative.
Le Prestige est un excellent récit passionnant mais dont la
fin tombe quelque peu à plat.
Les approches antagonistes de la magie de Borden et d’Angier
sont parfaitement décrites et le roman se dévore malgré tout jusqu’à son terme.
Un bilan mitigé donc qui m’incite à conseiller le film plutôt
que le livre, l’adaptation ne mettant en scène que les deux rivaux initiaux et
rendant moins puérile leur conflit (ce qui n’est pas forcément mieux mais ça
passe bien à l’écran).