08 novembre 2009
Monnayé de Terry Pratchett

Tu viens d’ouvrir la porte à un vieux chat qui a perdu la
notion de contourner les obstacles, se dit-il tandis qu’il remontait
Oui, mais le travail malhonnête a failli me faire pendre ! protesta-t-il.
Et alors ? Une pendaison, ça ne prend que deux minutes. Une commission de la caisse de retraite, ça prend toute une vie !
Moite Von Lipwig a réformé la Poste de fond en comble, elle fonctionne désormais sans accroc tandis que lui-même s’embourgeoise. Sa fiancée, émancipatrice de golems, étant loin pour une grosse affaire, il s’ennuie. Passant le temps en s’introduisant par effraction dans ses propres locaux… Heureusement Vétérini veille !
- Un banquier ? Moi ?
- Oui, monsieur Lipwig.
- Mais je ne sais pas diriger une banque !
- Tant mieux. Pas d’idées préconçues.
- J’ai dévalisé des banques !
- Epatant ! Il vous suffit de raisonner dans l’autre sens, répliqua un seigneur Vétérini à la figure épanouie. L’argent doit rester à l’intérieur.
Et voilà, Lipwig qui replonge dans le milieu de requins du capitalisme suite aux manigances d’une veuve rouée, d’un tyran bienveillant et d’un chien affectueux. A la tête d’une organisation poussiéreuse qu’il ne comprend pas et face à des adversaires puissants, Moite va encore une fois foncer tête baissée et produire une petite révolution dans les mentalités.
- Si vous étiez naufragée sur une île déserte, qu’est-ce que vous préféreriez ? Un sac de patates ou un sac d’or ?
- Oui, mais Ankh-Morpok n’est pas une île déserte !
- Et ça prouve que l’or n’a que la valeur qu’on veut bien lui accorder, non ? Ce n’est qu’un rêve. Mais une patate, ça vaut toujours une patate, n’importe où. Une noix de beurre et une pincée de sel, et vous avez un repas, n’importe où. Enterrez de l’or et vous craindrez pour toujours les voleurs. Enterrez une patate, et, à la bonne saison, il se peut que vous touchiez un dividende de mille pour cent.
- Vous n’allez tout de même pas me faire croire que vous comptez nous instaurer l’étalon patate, dites ? » lança sèchement Sacharissa.
Moite sourit « Non, pas du tout. Mais, dans quelques jours, je vais distribuer de l’argent. L’argent n’aime pas rester immobile, vous savez. Il aime sortir et se faire de nouveaux amis. »
Le recoin du cerveau de Moite qui s’efforçait de suivre sa langue songea : Dommage que je ne puisse pas prendre ça par écrit, je ne suis pas sûr de pouvoir tout me rappeler.
Bien que moins touffu que Timbré, ce roman est bien rempli, jonglant avec le caractère turbulent de Moite, les intrigues alambiquées de Vétérini, la condition des golems, des cas de démence et de stupidité dans la haute société, un chien, les enquêtes du guet, des comptables, des Igors, des génies à moitié fou, un fantôme nécromant, des sex toys, un risque de guerre et des comptables…
Bien mené, prenant, Monnayé est indéniablement une grande réussite se
hissant sans problème parmi les meilleurs tomes de
31 décembre 2008
Timbré de Terry Pratchett

- Ecoutez, dit Moite, je ne sais pas ce qui se passe ici, mais je n’y connais rien en distribution du courrier !
- Monsieur Moite, ce matin vous manquiez d’expérience pour faire un défunt, et pourtant, sans mon intervention, vous vous seriez quand même révélé un expert, lança le seigneur Vétérini, d’un ton cassant. Ce qui prouve qu’on ne sais jamais tant qu’on n’a pas essayé.
Albert Paillon est un escroc, capturé, emprisonné, jugé et condamné à mort. Las, le seigneur Vétérini à d’autres projets pour lui et après un merveilleux simulacre de pendaison, le voilà de nouveau en selle mais sous son véritable patronyme, Moite Von Lipwig, cette fois.
Sa mission relancer la poste d’Ankh-Morpork. Une institution vénérable tombé à l’abandon et dont les quatre précédents receveurs ont trouvés la mort au cours des cinq semaines précédentes…
Sans parler des deux employés actuels qui survivent dans les locaux délabrés, de l’ambiance inquiétante qui émane du bâtiment et de la concurrence du réseau de sémaphore (bien que lui-même croulant du fait des requins de la finance qui se le sont appropriés).
Bon dieux, la folie est contagieuse, songea Moite tandis que la lueur du golem sortait et disparaissait dans l’obscurité. Je ne suis pas le ministre des Postes, je suis un pauvre type victime d’une… expérience merdique. Tu parles d’une poste ! Tu parles d’un poste ! Quelle espèce d’homme mettrait un malfaiteur notoire à la tête d’un service essentiel de l’Etat ? En dehors de l’électeur moyen, disons…
Ce roman est très dense, à l’introduction du personnage d’escroc de Moite succède l’exposition de la situation actuelle de la poste et de ses causes, l’initiation de Moite à la confrérie postale, l'invention du timbre, les méfaits du capitalisme, la guerre entre la poste et le sémaphore, une romance, de l’héroïsme, la justice, des golems, les mages, l’usage du pouvoir selon Vétérini, le tout sur le fond habituel d’humour et de noirceur. Il est assez étonnant de voir autant de choses en aussi peu de pages. Pratchett signe ici un de ses meilleurs romans dans la lignée de ses meilleurs (La Vérité, Ronde de Nuit, Les Petits Dieux, Le Faucheur), toujours magnifiquement traduit Patrick Couton. Timbré est incontournable pour tout amateur du Disque Monde.
NB pour Nébal : et meilleur que Jeu de Nains. ;)
On aurait dit que quelque chose avec des griffes lui avait balancé une gifle, et seul l’épais manteau de son uniforme l’avait empêché de se faire ouvrir comme une palourde. Mais ça ne ressemblait pas à l’œuvre d’un vampire. Ils n’opéraient pas aussi salement. C’est un bon repas de gâché. Moite ramassa quand même un morceau de chaise fracassée. Elle s’était commodément brisée. Et l’avantage d’un pieu planté dans le cœur, c’est que ça ne marche pas seulement sur les vampires.
22 décembre 2008
Jeu de nains de Terry Pratchett
Samedi, c’était le jour de la commémoration de la vallée de Koom. Ankh-Morpok grouillait de
trolls et de nains et, devinez quoi ? Plus les trolls et les nains
s’éloignaient de leurs montagnes, plus cette putain de saleté de vallée prenait
de l’importance. Les parades, ça allait ; le Guet savait désormais éviter
qu’elles ne se croisent, et, de toute manière, elles défilaient le matin quand
tout le monde était encore à peu près à jeun. Mais, quand les estaminets de nains
et les bistros de trolls se vidaient le soir, l’enfer partait en maraude, les
manches retroussées.
Les annales du Disque Monde comptent quelques pépites (Les petits Dieux, Le Faucheur, La Vérité) et un joyau : Ronde de nuit. Ce dernier roman m’a poussé à explorer plus avant les aventures du Guet et permis de découvrir cette autre pépite qu’est Pieds d’argile. Jeu de nains, chroniqué sur ActusSF lors de sa parution en VO, propose un synopsis des plus alléchants.
A Ankh-Morpok, les communautés naines et trolls ont prospérés, chacun vie dans son coin sous la surveillance du guet. Une ombre vient ternir ce tableau : un fondamentaliste nain haineux est découvert assassiné, à coup sur par un troll, dans les tréfonds de la ville, les nains cachent ce fait le plus longtemps possible. La tension monte à l’approche de la date anniversaire de la mythique bataille de Koom dont plus personne ne se rappelle les tenants et aboutissants exacts. A part le fait qu’il n’y a eu aucun survivants tant dans les rangs trolls que nains.
Face à une situation insurrectionnelle, Sam Vimaire est sur les dents d’autant plus que Vétérini lui a imposé un audit et l’intégration d’un vampire dans ses rangs. Fred Colon de son côté constate le vol de la fresque de quinze mètres sur la bataille de Koom dans l’indifférence générale. Fresque pourtant mystérieuse avec son artiste dément et les rumeurs concernant un secret inclus dans la toile.
Enfin, il est hors de question pour Vimaire de rater son rendez vous quotidien avec son fils afin de lui lire le livre enfantin « Où est ma vache ? ».
Tension inter ethniques dans la rue et au sein du guet (nains / trolls, loup-garou / vampire), extrémiste religieux haineux, graffitis trolls sibyllins, malédiction naine, enjeux dépassant le cadre de la ville, les intrigues semblent nombreuses mais peu à peu les pièces du puzzle vont s’assembler pour un tableau d’ensemble efficace.
Moins sombre que Ronde de nuit, Jeu de nains se situe dans
la veine de Pieds d’argile et rejoint mon panthéon personnel des bons Pratchett.
Un excellent moment aussi grinçant qu’amusant, la recette fonctionne toujours.
« Rien qu’une question, d’accord ? Et pas de réponse à la noix, si ça ne vous fait rien, ajouta-t-il. Dites-moi pourquoi vous avez aidé Brique. Pourquoi vous soucier d’un troll du ruisseau complètement défoncé ?
- Et vous, pourquoi vous soucier de quelques nains morts ? répliqua Monsieur Brillant.
- Parce que quelqu’un doit le faire !
- Exactement ! Au revoir, monsieur Vimaire. »
27 juillet 2008
Le père Porcher de Terry Pratchett

« Nous aurons besoin de savoir où, quand et bien sûr
qui », dit-il au bout d’un moment.
Le capuchon opina. Le lieu ne figure sur aucune carte. Nous
aimerions que le travail soit terminé avant une semaine. C’est primordial.
Quant à qui…
Un dessin apparut sur le bureau de Sédatiphe tandis que lui
arrivaient dans la tête les mots : Appelons-le « le Gros ».
« C’est une blague ? » fit Sédatiphe.
Nous ne blaguons jamais.
Non, ça, c’est sûr, se dit Sédatiphe. Ses doigts tambourinèrent
sur le bureau.
« Beaucoup diraient que ce… cette personne n’existe
pas », fit-il.
Il existe forcément. Sinon, comment avez-vous pu reconnaître
aussi facilement son portrait ? Et des tas de gens entretiennent une
correspondance avec lui.
« Ben, oui, évidemment, en un certain sens il
existe… »
En un certain sens tout existe. C’est une interruption
d’existence qui nous intéresse présentement.
Je me rappellerai longtemps Noël dernier car notre fille
nous avait fait un plan digne du dieu de la gueule de bois et parce que j’avais
enregistré (et regardé dans les jours suivants) l’adaptation télévisée du Père
Porcher de Pratchett.
Etant loin d’avoir lu tout Pratchett, il m’a fallut faire
des recherches pour trouver le livre présentant le personnage de Suzanne
(Accrocs du Roc chroniqué récemment) avant de me lancer dans Le père Porcher.
Pratchett s’empare donc du mythe de Noël et le met à sa
sauce. Les contrôleurs (les connards en gris selon Albert) veulent en
finir avec lui et prennent un contrat sur sa tête auprès de la guilde des
Assassins. Sédatiphe confie le dossier à un membre dont il aimerait
bien se débarrasser : le psychopathe dément : Leureduthé. Aussi
improbable que soit la mission, il trouve un moyen de l’accomplir.
Constatant la situation, la Mort prend la relève au pied
levé et implique sournoisement Suzanne. Tandis qu’il distribue des présents et
découvre peu à peu la nature contradictoire de cette fête, Suzanne en apprendra
la sombre genèse avant de se mettre sur la piste de l’assassin.
Pendant ce temps à l’Université de l’Invisible, le manque de
croyance crée par la disparition du père Porcher est comblé par toutes les
divinités farfelues probables pouvant passer dans l’esprit des mages.
Ce coup ci la recette de Pratchett fonctionne pleinement,
les idées développées sont intéressantes qu’elles soient sombres, tendres ou
rigolotes. Un bon épisode des annales du Disque Monde.
- J’ai rien dit parce qu’il fallait assurer le boulot, mais
vous pouvez pas continuer comme ça. A quoi ça rime, un dieu qui donne tout ce
qu’on veut ?
- AUCUNE IDEE.
- C’est l’espoir qui compte. Une part importante de la foi,
ça l’espoir. Donnez aujourd’hui d’la confiture aux gens, et ils s’attablent
pour la manger. Mais
promettez-leur d’la confiture pour demain… et vous les faites cavaler jusqu’à
la fin de leurs jours.
- ET TU VEUX DIRE QU’A CAUSE DE CA LES PAUVRES REVOIVENT DES
CADEAUX SANS VALEUR ET LES RICHES DES CADEAUX DE PRIX ?
- ‘xact, fit Albert. C’est le sens de la fête du Porcher.
26 juin 2008
Accros du roc de Terry Pratchett
« Il est deux heures du matin passées ! Quel genre
de magasin est ouvert à deux heures du matin ? » Nore gratta une
allumette.
Le cimetière poussiéreux de vieux instruments les entourait,
menaçant. On aurait dit qu’une crue subite avait surpris une bande d’animaux
préhistoriques qui s’étaient ensuite fossilisés. […]
Nore se sentait mal à l’aise. Il avait été musicien la
majeure partie de sa vie. Il détestait le spectacle d’instruments morts, et
ceux-là l’étaient, morts. Ils n’appartenaient à personne. Personne n’en jouait.
C’étaient des corps sans vie, des êtres sans âme. Ce qui les avait habités
était parti. Chacun d’eux représentait un musicien dans une mauvaise passe.
Un jeune homme débarque à Ankh-MorpokAnkh-MorpokAnkh-MorpokAnkh-Morpok, tente de se lancer
dans la musique, met la main sur une étrange guitare dans un magasin tout aussi
improbable : une nouvelle ère musicale commence ! Le public est en
délire et la guilde des musiciens sur les dents.
Ailleurs la Mort traverse une nouvelle période de dépression
et cherche l’oubli. Suzanne, la fille d’Ysabel et Mortimer est recrutée au pied
levé par la Mort aux Rats pour assurer l’intérim.
Deux intrigues pas inintéressantes mais qui peine à
démarrer, l’ensemble est souvent drôle mais il manque pendant un bon moment des
éléments de sa recette. Le final sauve toutefois ce roman.
Un épisode du Disque Monde en demi-teinte, la parodie de
l’hystérie provoquée par le rock est amusante mais l’ensemble est trop léger
pour marquer durablement. Pas désagréable mais vite oublié.
La Mort se pencha encore jusqu’à descendre son crâne au
niveau du visage de la jeune fille.
« MAIS LA PLUPART DES GENS
NE SONT PAS BIEN MALINS ET GÂCHENT LEUR VIE. TU NE T’EN ES PAS APERÇUE ?
TU N’AS PAS REGARDE UNE VILLE DU HAUT DE TON CHEVAL EN TE DISANT QU’ELLE
RESSEMBLE A UNE FOURMILIÈRE GROUILLANTE D’INDIVIDUS AVEUGLES QUI CROIENT A LA RÉALITÉ DE LEUR PETIT MONDE RIDICULE ? TU VOIS LES FENÊTRES ÉCLAIRÉES ET TU AIMERAIS
PENSER QUE DES TAS D’HISTOIRES PASSIONNANTES SE DÉROULENT PAR DERRIÈRE, MAIS TU
SAIS EN RÉALITÉ QU’ELLES N’ABRITENT QUE DES ESPRITS OBTUS, BORNES, DE VULGAIRES
CONSOMMATEURS QUI SE REMPLISSENT LA PANSE, QUI PRENNENT LEURS INSTINCTS POUR
DES ÉMOTIONS ET SE FIGURENT QUE LEURS EXISTENCES DÉRISOIRES COMPTENT DAVANTAGE
QUE LE MURMURE DU VENT. »
05 mai 2007
Pieds d’argile de Terry Pratchett

« Ces noms ne me disent rien, j’en ai peur. »
Le doigt de Vimaire se crispa sur la gâchette de l’arbalète.
« Non, dit-il en respirant profondément. Sans doute.
L’enquête se poursuit et on risque de trouver d’autres chefs d’accusation.
Votre tentative d’empoisonnement du Patricien est pour moi une circonstance
atténuante.
- Vous voulez vraiment me mettre sous le coup d’une
inculpation ?
- Je préférerais vous
mettre des coups tout court, dit Vimaire d’une voix forte. Mais je vais devoir
me contenter d’une inculpation. »
Retour sur le Disque Monde à Ankh-Morpork exactement pour
suivre une nouvelle enquête du guet. « Guet des Orfèvres » était
quelque peu brouillon, ce dix neuvième livre des annales du Disque Monde efface
les défauts de cette précédente aventure des policiers les plus déjantés mais
aussi les plus attachants de la fantasy.
Vimaire revient sur le devant de la scène et les autres
membres du guet se partage équitablement les seconds rôles.
De l’héraldique, une tentative d’empoisonnement du
Patricien, des assassinats, des Golems au comportement étrange et un complot
composent la trame de ce roman. Les thèmes abordés sont nombreux aussi bien le
sexisme chez les nains, les doutes d’Angua à propos de sa double vie, l’intolérance
latente et maîtrisée de Vimaire, l’aveuglement candide de Carotte…
Tout cela est passionnant et le livre se lit quasiment tout
seul et sans effort ce qui n’est pas sans rappeler le cultisime et récent
« Ronde de Nuit ». A bien des égards, ces deux romans se ressemblent
même si le dernier conserve une légère longueur d’avance.
La recette d’un Pratchett au mieux de sa forme fonctionne
donc parfaitement : de l’humour, un univers délirant, de la noirceur, une
pointe d’angoisse, de l’espoir et un regard lucide sur le monde. Mission
accomplie, « Pieds d’argile » est un des meilleurs moments des
annales du Disque Monde et tient son rang sans problème à côté de « Ronde
de Nuit », « Le Faucheur », « La Vérité » et
« Les Petits Dieux ».
« Vous êtes sur pour Cerceau, monsieur ? demanda
Côlon en le rattrapant.
- Eh bien, est-ce que vous lui
faites confiance ?
- A Cerceau ? ‘videmment
qu’non !
- Voilà. Il n’est pas fiable,
donc on ne se fie pas à lui. Alors on sait à quoi s’en tenir. Mais je l’ai vu
requinquer un cheval que tout le monde disait bon pour l’équarrisseur. Les
vétérinaires sont obligés d’avoir des résultats, Fred. »
La stricte vérité. Quand un docteur, après force saignées et
ventouses, s’aperçoit qu’un patient est mort de désespoir pur et simple, il
peut déclarer « Crénom, la volonté des dieux, ça fera trente piastres s’il
vous plaît. » et s’en repartir en homme libre. C’est parce que l’être
humain, techniquement, ne vaut rien. En revanche, un bon cheval de course peut,
lui, valoir vingt mille piastres. Le vétérinaire qui en laisse un partir trop
tôt pour le grand paddock céleste risque d’entendre, s’échappant d’une ruelle
sombre, une voix lui glisser quelques mots comme « Monsieur Chrysoprase
est très contrarié » et connaître une fin de vie fertile en incidents.
25 avril 2007
Le guet des orfèvres de Terry Pratchett

Retour dans le Disque monde avec ce quinzième tome et
seconde aventure du guet d’Ankh-Morpok. Le roman débute de manière quelque peu
confuse et hachée, tant les intrigues secondaires et les nouveaux personnages
sont nombreux.
Sam Vimaire, capitaine du guet est sur le point de se marier
et d’abandonner ses fonctions pour devenir aristocrate, les minorités ethniques
sont introduites au sein de l’effectif des forces de police avec tous les
problèmes que cela comporte (nain, troll et loup-garou), les tensions entre les
communautés trolles et naines sont à leur paroxysme, un vol non officiel a été
commis à la guilde des assassins, un tueur psychopathe arpente les toits, un
illuminé voudrait rétablir la monarchie…
Pratchett maintient le rythme et le suspens en multipliant les ellipses et l’intrigue peine à démarrer tant elle parait hachée. Impression qui finit par disparaître quand les sous intrigues se démêlent dans un final assez grandiose mêlant, suivant la recette bien rodée de l’auteur, humour, action, noirceur, émotion et quelques piques sur la thématique choisie (le racisme dans le cas présent).
« Carotte ?
- Oui, mon capitaine ?
- Tu crois que ça existe, un esprit criminel ?
On entendit presque Carotte réfléchir à la question.
- Quoi… vous voulez dire comme… monsieur Planteur
Je-m’tranche-la-gorge, mon capitaine ?
- Ce n’est pas un
criminel, lui.
- Vous avez déjà mangé un de ses pâtés, mon capitaine ?
- Enfin… oui… mais… c’est seulement un déviant
géographico-économique.
- Mon capitaine ?
- Si tu préfères, il n’est pas du même avis que tout le
monde sur la place de certaines choses. Comme l’argent. D’après lui tout
l’argent devrait se trouver dans sa poche. Non, je voulais dire… » Vimaire
ferma les yeux, évoqua de la fumée de cigare, du vin à flots et des voix
laconiques. Certains individus volaient de l’argent à leurs concitoyens. Très
bien. Ce n’était que du vol. Mais certains autres, d’un simple mot, leur
volaient leur humanité. Ca, c’était autre chose.
Le fait était… ben, qu’il n’aimait pas lui-même les nains ni les trolls. Mais il n’aimait pas vraiment grand monde. Le fait était qu’il passait ses journées en leur compagnie et qu’il pouvait se permettre de ne pas les aimer. Le fait était qu’un imbécile plein de graisse n’avait le droit, lui, de proférer des âneries pareilles.
Le personnage de Vimaire, capitaine du guet fatigué et las,
mêlant à la fois un côté réactionnaire et une tolérance pleine de bon sens et
sa bande de bras cassés créé une alchimie unique dans les romans du Disque
Monde, j’ai eu un vrai plaisir à les croiser de nouveau malgré les petits
défauts en début de roman.
Le guet des orfèvres est en deçà de « Ronde de nuit » mais reste un bon cru. Pratchett confirme dans ce roman son affection pour les personnages du guet avec en vedette dans ce tome ci : le caporal Carotte. Toutefois ce roman n’est pas le plus évident pour aborder le Disque Monde et la lecture de « Au guet ! » ou de « Mortimer » permettra de l’aborder plus agréablement tant les personnages récurrents de la série passent de manière rapide et brutale (la Mort notamment).
07 mars 2007
Ronde de Nuit - Terry Pratchett
Le monde est plat comme une pizza posée sur quatre éléphants se tenant sur le dos d'une tortue géante qui erre dans l'espace. Tel est le concept de base de l'univers de Terry Pratchett et qu'il décline sur une trentaine de romans plus ou moins indépendants les uns des autres.
Si les premiers volumes étaient des parodies pleines de clins d'oeil aux classiques de la fantasy, elles avaient généralement aussi une part égale de noirceur et de tendresse. Par la suite, Pratchett adopte des thèmes généraux (la presse, la mort, les religions...) qu'il explore en profondeur mêlant humour et réflexions sérieuses. Le ton délirant de la série est un régal en lui même.
La série étant vaste, je
conseille vivement de sélectionner les livres à lire
selon les thèmes abordés et l'intérêt
qu'on leur porte.
Ronde de Nuit est le dernier roman que
j'ai lu de Terry Pratchett, il y est à nouveau question du
Guet d'Ankh- Morpock. Le vieillissant duc Sam Vimaire, responsable du
Guet le plus déjanté d'une ville pourtant bien
particulière doit affronter l'un des pires psychopathe de la
ville alors que son premier enfant est en train de voir le jour. La
poursuite se termine sur les toits de l'université de magie et
voilà le représentant de l'ordre et le criminel projeté
plusieurs dizaines d'années dans le passé.
Sam Vimaire devra alors faire face à
une ville vivant en pleine obscurantisme où la justice est
décidée dans les salles de torture de la police secrète
d'un patricien paranoïaque.
Confronté à lui même
plus jeune et à la mort subite de son ex futur mentor, Vimaire
prendra en charge sa propre formation tandis que la révolution
gronde.
Sam connaît bien évidement les évènements à venir mais sa
présence et celle de son antagoniste dans cette époque provoque des changements
aux quels il devra s’adapter.
Face à ces modifications de l’Histoire, il tentera alors de
préserver ses (futurs) hommes de son mieux.
« Vimaire le laissa partir et reporta son attention sur
les hommes. Aucun d’eux n’avait jamais reçu la moindre formation. Ils avaient
appris, dans une grande ou le plus souvent faible mesure, les uns auprès des
autres. Et Vimaire savait où menait cette route. Sur cette route, les flics
délestaient les poivrots de leur petite monnaie, se répétaient entre eux que
les pots-de-vin n’étaient que de petis-à-côtés, et tout empirait.
Il était d’accord pour trouver des recrues dans la rue, mais il fallait d’abord les former. Il fallait quelqu’un comme Détritus pour leur brailler dessus durant six semaines, il fallait leur donner des cours sur le devoir, les droits des prisonniers et le « service public ». Et alors seulement on pouvait les confier aux terreurs de la rue qui leur apprenait tout le reste : comment frapper un suspect là où ça ne laisse pas de marques, et quand c’est une bonne idée de se glisser une assiette creuse en métal dans l’entrejambe du pantalon avant de se mêler à une bagarre de bistro.
Et si on avait de la chance et qu’ils étaient raisonnables, ils trouvaient, entre la perfection impossible et le caniveau, un juste milieu où se conduire en vrais flics – légèrement ternis mais pas pourris. »
Au final, on se retrouve face à un excellent roman proposant
un paradoxe temporel très bien géré et une narration au style décalé qui
allège les moments les plus noirs du roman.
Vimaire est souvent désespéré et perdu mais Pratchett ne l’abandonne
à aucun moment dans cette histoire plus sombre que les vingt sept précédentes.

