L’homme qui rétrécit de Richard Matheson

La dernière semaine.
Trois mots et un concept. Un concept qui avait pris naissance dans un éclair d’incompréhension avant de se transformer en cette horreur de chaque instant qui l’habitait à présent. La dernière semaine. Non, même pas ; la journée du lundi était déjà à demi écoulée ! Ses yeux s’égarèrent une seconde sur le morceau de bois marqué de traits au charbon qui lui servait de calendrier. Lundi 10 mars.
Encore six jours et il n’existerait plus.
Scott Carey est frappé par un mal mystérieux, il rétrécit de quelques millimètres tous les jours… Commencent alors pour lui la perte irrémédiable de tout son environnement : son emploi, ses relations avec son épouse et sa fille. Il devient aussi une proie pour un ivrogne pédophile, des adolescents brutaux, le chat, un moineau, une araignée…
Le récit met en scène Scott, prisonnier de la cave leur maison, luttant pour sa pitance quotidienne et chassé par une araignée. Dans ce décor familier mais cyclopéen, il oscille entre rage et déprime au fil de ses réminiscences.
A coup de flashback, le récit de son expérience est narré alternant avec sa survie quotidien dans la cave et l’affrontement inévitable avec l’araignée.
Comme il venait de passer sous les énormes pieds du portemanteau, il leva les yeux vers la falaise, et se demanda si l’araignée était là-haut. Oui, probablement, tapie au centre de sa toile, en train de dormir peut-être, ou de dévorer quelque insecte qu’elle avait tué.
Ca aurait pu être lui.
Il frissonna et reporta son regard sur le sol. Il ne
céderait jamais à l’araignée, aussi bas que puisse tomber son moral. C’était
une forme de vie trop étrangère. L’horreur et le dégoût qu’elle lui inspirait
étaient trop profondément enracinés en lui. Mieux valait ne pas y penser du
tout. Mieux valait ne pas penser qu’aujourd’hui l’araignée était aussi grande
que lui, son corps trois fois plus volumineux que le sien, ses longues pattes
noires aussi grosses que ses propres jambes.
Les situations sont extrêmement bien vues et variées. Scott n’est pas un super héros et certaines des tuiles qui lui tombent sur la tête sont de son propre fait, suite à ses colères récurrentes. Par ailleurs ses frustrations finissent par le conduire à des attitudes quelque peu malsaines.
Le roman se lit tout seul, les scènes avec l’araignée sont impressionnantes. Assez déprimant au premier abord, Matheson manie bien son récit pour que l’espoir persiste, quant à la fin elle est surprenante...
Un classique incontournable.
Timbré de Terry Pratchett

- Ecoutez, dit Moite, je ne sais pas ce qui se passe ici, mais je n’y connais rien en distribution du courrier !
- Monsieur Moite, ce matin vous manquiez d’expérience pour faire un défunt, et pourtant, sans mon intervention, vous vous seriez quand même révélé un expert, lança le seigneur Vétérini, d’un ton cassant. Ce qui prouve qu’on ne sais jamais tant qu’on n’a pas essayé.
Albert Paillon est un escroc, capturé, emprisonné, jugé et condamné à mort. Las, le seigneur Vétérini à d’autres projets pour lui et après un merveilleux simulacre de pendaison, le voilà de nouveau en selle mais sous son véritable patronyme, Moite Von Lipwig, cette fois.
Sa mission relancer la poste d’Ankh-Morpork. Une institution vénérable tombé à l’abandon et dont les quatre précédents receveurs ont trouvés la mort au cours des cinq semaines précédentes…
Sans parler des deux employés actuels qui survivent dans les locaux délabrés, de l’ambiance inquiétante qui émane du bâtiment et de la concurrence du réseau de sémaphore (bien que lui-même croulant du fait des requins de la finance qui se le sont appropriés).
Bon dieux, la folie est contagieuse, songea Moite tandis que la lueur du golem sortait et disparaissait dans l’obscurité. Je ne suis pas le ministre des Postes, je suis un pauvre type victime d’une… expérience merdique. Tu parles d’une poste ! Tu parles d’un poste ! Quelle espèce d’homme mettrait un malfaiteur notoire à la tête d’un service essentiel de l’Etat ? En dehors de l’électeur moyen, disons…
Ce roman est très dense, à l’introduction du personnage d’escroc de Moite succède l’exposition de la situation actuelle de la poste et de ses causes, l’initiation de Moite à la confrérie postale, l'invention du timbre, les méfaits du capitalisme, la guerre entre la poste et le sémaphore, une romance, de l’héroïsme, la justice, des golems, les mages, l’usage du pouvoir selon Vétérini, le tout sur le fond habituel d’humour et de noirceur. Il est assez étonnant de voir autant de choses en aussi peu de pages. Pratchett signe ici un de ses meilleurs romans dans la lignée de ses meilleurs (La Vérité, Ronde de Nuit, Les Petits Dieux, Le Faucheur), toujours magnifiquement traduit Patrick Couton. Timbré est incontournable pour tout amateur du Disque Monde.
NB pour Nébal : et meilleur que Jeu de Nains. ;)
On aurait dit que quelque chose avec des griffes lui avait balancé une gifle, et seul l’épais manteau de son uniforme l’avait empêché de se faire ouvrir comme une palourde. Mais ça ne ressemblait pas à l’œuvre d’un vampire. Ils n’opéraient pas aussi salement. C’est un bon repas de gâché. Moite ramassa quand même un morceau de chaise fracassée. Elle s’était commodément brisée. Et l’avantage d’un pieu planté dans le cœur, c’est que ça ne marche pas seulement sur les vampires.
V for Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd

La troisième guerre mondiale a ruiné le monde, l’Angleterre semble s’en être sorti sans trop de casse à part l’avènement d’un gouvernement fasciste. Les homosexuels, les minorités ethniques et les opposants politiques putatifs ont été traqués, internés et supprimés après de nombreux sévices.
Evey est une gamine orpheline qui espère arrondir ses fin de mois en se prostituant. Dès sa première tentative de racolage, elle tombera entre les griffes de la brigade des mœurs qui compte bien la violer en réunion avant de l’abattre. Elle est sauvée par l’énigmatique et théâtral V.
Ce dernier dispose d’un immense repère contenant, notamment, nombre d’œuvres culturelles interdites (un ancien musée ? ) et mène une guérilla contre les symboles du pouvoir et les dignitaires du régime. A quoi travaille V ? Que cherche-t-il à inculquer à Evey ?
En parallèle on suis les réactions des différents membres
des organes du pouvoir en place, les ambitions des uns, les doutes des autres...
Une histoire sombre, extrêmement bien menée. Un discours sur le fascisme, les limites de l’anarchie, la destinée des peuples…
Un grand Moore qui souffre legèrement malgré tout d’absence d’explications quant à l’origine des moyens de V. Je le place juste derrière Watchmen dans mon panthéon personnel.
Terreur de Dan Simmons

Dernier roman traduit en français, Terreur est le meilleur roman que j’ai pu lire de Dan Simmons (cela dit je n’ai lu que le cycle Hypérion/Endymion et L’échiquier du Mal).
Il s’essaye ici, avec succès, au roman d’aventure historique
auquel est mêlé un peu de fantastique et d’horreur.
Le récit conte les mésaventures de l’expédition Franklin, partie en 1845 à la recherche du passage du Nord Ouest dans le grand nord canadien. Expédition mal préparée, approvisionnée par des fournisseurs peu scrupuleux, sur laquelle les problèmes ne vont cesser de s’accumuler.
Piégé pendant plus de deux ans dans les glaces, on assiste à la lente mais inexorable détérioration des conditions de vies de la centaine de marins des HMS Erebus et Terror.
Au froid, à la nuit, à l’absence de gibier, aux maladies s’ajoute la présence d’une créature de cauchemar. Une espèce d’ours blanc gigantesque, diaboliquement rusé et vicieux.
Le monstre a-t-il un rapport avec la jeune indigène muette - recueillie suite à une bavure au cours d’une tempête qui a coûté la vie à son compagnon ?
Il n’en reste pas moins que la créature ne sera pas leur
pire ennemi, l’homme étant un loup pour l’homme.
La galerie de personnages présentée dans le roman est très
variée et riches. Quelques flashbacks permettent de mieux les comprendre et seul
un d’entre eux est dépeint sous un jour manichéen n’évoluant que très peu.
On s’attache rapidement à ce petit monde malgré toutes les erreurs qu’ils ne
cessent de cumuler au cours de leur calvaire.
L’ambiance et le contexte historique sont bien restitués
sans pour autant alourdir le récit, on s’y croirait. La touche fantastique est
relativement légère et extrêmement bien gérée.
Terreur se présente comme une catastrophe annoncée et se révèle au final très surprenant et magnifiquement construit. Un pavé qui demande du temps mais qui se dévore sur la fin.
L’immersion y est très facile, en le lisant au début j’ai eu
froid puis je me suis surpris à lorgner des pommes pour éviter le scorbut. Une
réussite sur tous les plans, un grand travail de documentation et d’érudition
qui se lit sans difficulté.
« La vie humaine est solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève », avait-il déclaré. Plus brève encore, semble-t-il, pour ceux qui volent leurs camarades.
Ce semblant d’éloge funèbre avait rencontré un franc succès. Bien que les dix embarcations que les hommes tractaient depuis plus de deux mois fussent déjà dotées de noms, datant de l’époque où l’Erebus et le Terror naviguaient encore, les marins s’empressèrent de rebaptiser les trois cotres et les deux chaloupes auxquels ils consacraient la seconde partie de leurs journées – la plus pénible à leurs yeux, puisqu’elle les voyait fouler un terrain qu’ils avaient déjà couvert une fois. Ils s’appelaient désormais Solitaire, Misérable, Dangereuse, Animale et Brève.
Crozier avait souri à cette nouvelle. Elle signifiait que les hommes n’étaient pas gagnés par la faim et le désespoir au point de renoncer à l’humour noir typique des marins de Sa Majesté.
Lilliputia de Xavier Mauméjean

- Il est trop tard pour reculer. Et si tu n’as pas souhaité
venir, cela revient au même. Vois !
Une statue de fer gardait la passe de New York. Sa tête rayonnait comme sous les feux du music-hall, et elle tenait un programme des spectacles.
Grands et petits semblaient égaux face à elle.
Elcana est petit, quatre vingt dix centimètres de haut, un nain parfait dans ses proportions.Né en Europe de l’Est, il se révolte malgré sa taille contre le seigneur local et devient recherché en tant que criminel. Il ne devra son salut qu’à un mystérieux convoi ferroviaire qui moissonne les petits dans son genre.
Ils seront acheminés à New York où les attend, dans le parc d’attraction Dreamland, Liliputia, une ville à leur taille reproduite sur le modèle de Nuremberg. Un lieu où plane l’ombre de son créateur, Sébastian, dont la volonté fait loi par delà la mort.
Elcana, le teigneux, sera intégré au sein de la brigade de pompiers lilliputienne, appelée à intervenir sur la totalité de l’île qu’occupe Dreamland. Notre héros découvrira avec stupeur que la lutte dangereuse contre le feu n’est qu’une attraction comme une autre et que les incendies sont programmés.
Reste que quelques soucis font de l’ombre dans ce charmant tableau : la plèbe qui compose les visiteurs du parc n’est pas spécialement agréable à côtoyer, que les incendies non programmés se multiplient de plus en plus mortels.
Quoi qu’il arrive le spectacle doit continuer ! La réponse de la direction au deuil des lilliputiens sera la distribution générale de cocaïne et la doctrine de l’amour libre…
Face à la multiplication des iniquités, Elcana brandira
l’étendard de la révolte et tentera de rallier les « Freaks » qui
hantent le Steeple Chase, une partie abandonnée du parc.
Xavier Mauméjean, reprend le thème de Ganesha, l’entrée dans le XXeme siècle et le traite à sa manière en exploitant son phénomènes de foire. Le récit bascule peu à peu dans le fantastique avant d’acquérir une dimension allégorique puis finalement mythologique. Le tout en se mélangeant adroitement avec l’histoire de New York et servit par une galerie de personnages nombreux et haut en couleurs.
Mauméjean réussit un coup de maître et signe un excellent
roman difficilement classable.
Frances ne quittait pas des yeux l’Hôtel Eléphant, le revêtement blindé de ses formidables pattes, sa panse à nombril boulonné. Il s’y empilait des étages de luxe futile, mais aussi de sciences et de techniques, un progrès culminant à cent quatre vingt mètres, là où se trouvait l’observatoire météo. Tout cela pour finalement pas grand-chose, de quoi se distraire le dimanche, le jour du supplément illustré. C’était exactement ça, de l’amusement à la page qu’il convenait maintenant de tourner.
L’Accroissement mathématique du plaisir de Catherine Dufour

Et voici enfin le recueil de nouvelles de Catherine Dufour,
au sommaire vingt nouvelles dont sept inédites. Un programme très varié allant
de la réécriture de mythe de manière jubilatoire à de jolis textes
mélancoliques.
Il mit des étiquettes sur le fleuve d’eau savonneuse qui
ballottait ses pensées (Psychose, Traumatisme) et quand il en vint à la
conclusion qu’il tournait au serial killer, il rigola pour la première fois
depuis des mois.
Le recueil s’ouvre Je ne suis pas une légende, une
réécriture, made in France, du roman de Matheson. A la différence de ce dernier
(faudra que le sorte de ma pile pour comparer tiens) , le protagoniste est un
type ordinaire tendance loser, l’anti-héros parfait. Quand l’humanité est
remplacée par des vampires et qu’il se retrouve seul au monde, il sombre. Un
roman jubilatoire qui dynamite joyeusement, et avec une pointe de cynisme, le
mythe du héros avec un grand H.
Il eut une fois, une seule, le courage d’aller voir. Dans
une cave. Après tout, nécrophile, c’était bien aussi pire que serial killer et
il mourait d’envie de toucher de la chair. Même froide. Il voulait trouver une femme.
Ou mieux, une petite fille. Pédonécrophile, ça c’était de l’aventure. Il se demanda,
en descendant marche après marche un escalier noir de salpêtre, s’il la violerait. Il n’avait jamais fait ça. Mais il avait essayé tous les trucs de tous les sex
shops, ceux qu’on enfile et ceux qui s’enfilent, et lui fallait autre chose.
Suis, Le sourire cruel des trois petits cochons, que de
passe t il quand les objets de vos rêves sont introduits dans le monde réel et
comment les stopper. Un texte très agréable avec une chute rigolote, encore
plus d’ailleurs à la lecture de la postface.
L’Immaculée conception, bouscule l’imagerie niaise qui
entoure la grossesse.
Les deux dont j’ai été témoin m’avaient donné un avant goût
(de gerbe et de sang) mais Catherine Dufour va encore plus loin. Jamais plus je
ne pourrai regarder une illustration avec une femme enceinte souriante sans
penser à cette nouvelle. Tout simplement excellent.
Vergiss mein nicht et La Lumière des Elfes sont des textes
mélancoliques très agréables. L’un sur les changements apportés par
l’urbanisation et l’industrialisation de notre environnement, l’autre sur la
nature du génie artistique.
Rhume des foins, Le jardin de Charlith, Mater
Clamorosum et Confession d’un mort (hommage à Poe pour ce dernier) continuent
dans la veine mélancolique, avec une petite pointe de fantastique. Tous sont
très agréables et se lisent tout seul.
Valaam narre une excursion en Russie pour faire main basse sur une icône qui ne se déroulera pas exactement comme prévu. Point de fantastique ou de SF mais une évocation de la Russie des années 90.
Le Cygne de Bukowski narre un voyage aux Etats-Unis, trajet
en voiture escorté par des champs de maïs à perte de vue, YMCA miteux. Ne
connaissant pas Bukowski, je pense être quelque peu passé à côté de ce texte.
Kurt Cobain contre Dr. No est sympathique, une manière
originale de faire la biographie du chanteur de Nirvana.
Une troll d’histoire, de pure fantasy avec des trolls
apprentis pirates et une sirène, ne pas laissé une grande impression, ça se
laisse lire sans plus. C’est à mon avis le point faible du recueil.
Dans La Perruque du juge et Le Poème au carré, c’est
respectivement Peter Pan et Alice aux Pays des Merveilles qui sont évoqués. Le
premier est jugé par un tribunal et condamné de manière assez jubilatoire
tandis que la seconde entame un nouveau voyage encore plus halluciné que les
précédents.
Le recueil se concluent sur d’excellent texte de SF : L’Accroissement mathématique du plaisir, La liste des souffrances autorisées, L’Amour au temps de l’hormonothérapie génique, Un soleil fauve sur l’oreiller et Mémoires mortes.
Un point de vue sombre sur notre futur et ses dérives
possibles mais surtout cinq excellents textes, parfois sombres ou simplement
ironique pour deux d’entre eux (La liste des souffrances et le soleil fauve),
indispensables !
Catherine Dufour signe ici un excellent recueil avec donc
une seule petite fausse note mais surtout beaucoup de superbes textes et ce
quelque soit le genre où elle s’essaye. J’en suis définitivement un
inconditionnel.
Merci M’dame.
Je pense aux tableaux de Settbon, que j’ai vus et qui sont perdus, et ça me coupe la respiration. Je pense aux autres qui sont perdus et que je n’ai même pas vus, et je n’arrive pas à seulement mesurer l’ampleur de ce qui me manque – des constellations, des univers entiers !
Combien de fois la beauté du monde a-t-elle tourné en eau au fond d’une cave ? Je n’en sais rien mais je sens derrière mon front un poids très noir, depuis ce soir où j’ai appris que la lumière des elfes qui nous avait été donnée ne brille plus nulle part.
Janua Vera de Jean-Philippe Jaworski
J’ai acquis ce recueil du fait de la critique du Cafard Cosmique.
Rappelé à mon bon souvenir par la critique récente de Nébal et finalement
l’attribution du prix du Cafard Cosmique 2008, je l’ai finalement sortie de ma
pile à lire. Bonne pioche !
Jean-Philippe Jaworski dépeint en sept nouvelles aux
ambiances très différentes, la vie dans une région médiévale teintée légèrement
de fantasy. Des textes émouvants et amers, à l’exception de Jour de guigne qui
lui est d’inspiration pratchettienne, et une belle galerie de personnages sans
manichéisme.
La présentation de Laurent Kloetzer en quatrième de
couverture est très parlante aussi je me permet de la
citer : « Dans ses récits à la langue raffinée, il tient les
chroniques d’un monde dont on aurait aimé qu’il fût le nôtre, qui mêle les
brumes d’or de Tolkien à une histoire médiévale rêvée. Mais dans les cités
impossibles, dans les batailles ou les intrigues politiques, l’auteur réserve
sa tendresse aux gens du peuple, paysannes, soldats abandonnés, ruffians des
quais, à ceux qui vivent vraiment dans ce monde, et qui ont toujours plus à
perdre qu’à gagner. »
Une fantasy légère, un monde médiéval assez réaliste d’ambiance italienne, ces nouvelles sont prenantes et c’est avec regret que j’ai refermé ce livre tant j’aurais aimé en apprendre plus sur cet univers.
La séparation de Christopher Priest

1936
Jack et Joe Sawyer
sont des vrais jumeaux mais ils ont quand même une différence. Jack ne vit que
pour l’aviron et les jeux olympiques qui approchent tandis que Joe est bien
conscient de la situation politique.
Les jeux seront pour eux le début de la séparation, tandis
que Jack fêtera leur médaille et rencontrera Rudolf Hess, Joe s’occupera de
faire sortir la fille d’amis de leurs parents, Birgit, d’Allemagne.
Quand la guerre éclate Joe se déclare objecteur de conscience
tandis que Jack s’engage dans la
RAF. Le fossé qui les séparait déjà devient alors un abîme.
Le lendemain soir, alors que j’étais rentré à la base, il
m’a appelé d’une cabine téléphonique. Je l’entendais mal, nous ne disposions
que de trois minutes, mais son excitation était quasi palpable.
« Le gars dont je t’ai parlé, c’est un certain Sawyer,
a-t-il crié. J.L. Sawyer. Tu le connais ?
- C’est mon pilote, papa. Je te l’ai déjà dit il y a je ne
sais combien de temps, quand je suis arrivé ici. Il figure sur la photo de
l’équipage que je t’ai envoyée.
- Son nom ne devait rien me dire à ce moment-là. Mais
écoute, je me suis renseigné sur lui dans un livre de la bibliothèque. Il
a remporté une médaille de bronze pour la Grande-Bretagne.
- Une médaille de bronze ? ai-je répété bêtement. Comme
aux jeux olympiques ?
- Exactement. Il était à Berlin en 1936. Les fridolins ont
gagné, mais la course a été serrée, et on est arrivés bons troisièmes. Il en
parle de temps en temps ?
- Non, jamais. Pas à moi en tout cas.
- Pourquoi tu ne lui poserais pas la question ? C’était
quelque chose, aller en Allemagne comme ça et remporter quelques médailles.
- Dans quelle discipline concourait-il, papa ? La
course ?
- L’aviron. Le deux de couple. Ca me revient, maintenant. Je
l’ai entendu à la radio, à l’époque. C’étaient son frère et lui, des vrais
jumeaux, des Sawyer. Ils ont fait honneur à l’Angleterre, ça, c’est sûr.
- Et son frère ? Tu sais comment il s’appelle ?
- Il n’y a pas les prénoms, dans le livre. Juste les initiales.
C’est ce qui est curieux, avec ces deux-là. Ils ont les mêmes : J.L. Ils
s’appellent tous les deux J.L. Sawyer.
- Est-ce que tu sais si l’un d’eux est Jack ?
- Non… Il y a juste J.L. pour les deux. »
La conversation a été interrompue, lorsque mon père s’est
trouvé à court d’argent.
1999
Stuart Gratton, historien, s’intéresse à un certain J.L.
Sawyer brièvement cité dans les mémoires de Churchill comme objecteur de
conscience et pilote de bombardier… Grâce à une annonce, il récupère le journal
de Jack Sawyer conservé par sa fille.
Pourtant un témoignage récupéré auprès d’un membre de son
équipage le contredit quant au dénouement des évènements intervenus au cours de la nuit du
10 au 11 mai 1941.
D’autres documents se succèdent confirmant ou infirmant
cette version jusqu’au journal de Joe, conservé par la Croix Rouge pour qui il a
officié pendant le Blitz.
Ce n’est pas tant le sort de chacun des frères qui
différent que le cours de la guerre suivant la réussite ou non de la mission de
Rudolf Hess. A-t-il rallié l’Ecosse en avion cette nuit là ou a-t-il été
contraint de renoncer du fait de la chasse allemande ?
Dans ce récit très habile, Christopher Priest nous présente deux dénouements à la Seconde Guerre Mondiale, le notre et l’un très différent. Lequel correspond à la réalité de J L Sawyer ? Joe a-t-il disparu à Londres pendant les bombardements ? Jack a-t-il survécu à sa chute dans la mer du Nord ?
Un texte magnifique, deux récits entremêlés, l’un étant le
miroir de l’autre. Pendant que Jack bombarde des villes allemandes, Joe tente
de sauver des vies à Londres. Lequel des frères Sawyer, Churchill a-t-il
rencontré et en quelle occasion ?
Beaucoup d’interrogations menant à un final magistral. Christopher Priest m’avait enchanté et déçu avec Le Prestige, le texte était maîtrisé mais pas la conclusion du roman, ici ce n’est absolument pas le cas. On est mené dans ses deux variations autour d’un même évènement. Le rapport développé entre eux par les jumeaux est fascinant, mélange d’une volonté de ne pas se ressembler et du manque de l’autre en cas d’absence. Un roman très marquant.
Louisiana Breakdown de Lucius Shepard

Extrait de la préface
de l’auteur et accessoirement quatrième
de couverture :
Aussi, si d’aventure vous allez faire une balade dans le
sud-ouest de la Louisiane et que vous tombez sur une station-service délabrée où
quelques vieux portant bretelles écoutent du base-ball à la radio en crachant
leur jus de chique dans un pot, que vous passez ensuite devant une gargote et
que vous apercevez après cela une fenêtre décorée de symboles occultes, un
conseil : méfiez-vous et levez le camp au plus vite. Car si ce n’est sans
pas doute pas Graal, c’est manifestement un endroit tout aussi bizarre, un de
ces endroits où il est préférable de ne pas s’attarder. Ignorer ce conseil,
c’est au mieux courir le risque de réaliser combien il demeure fort peu de
magie dans ce monde, et combien elle est employée à des fins misérables. Au
pire, c’est tomber amoureux. Et il ne faut surtout pas tomber amoureux dans un
pareil lieu. Croyez-moi sur parole et lisez donc ce qui est arrivé à Jack Mustaine…
Jack Mustaine tombe en passe à proximité de la bourgade de
Graal. Etrange lieu où le panneau indicateur figure une image d’Epinal. Quel
est donc ce dessin une coupe ou deux visages se faisant faces. Découvrir le
deuxième, c’est ne plus voir le premier, s’égarer.
Etrange ville où le sheriff arrive avant la dépanneuse et
tente de vous racketter avant d’être remis au pas par le notable local, Joe
Dill.
Joe Dill, un type qui a une obsession bien particulière
concernant le Vietnam, fait figure de norme à Graal où la quasi-totalité de la
population se prétend médium.
Dans ce lieu indolent, Jack va faire figure de chien au
milieu d’un jeu de quilles…
Plusieurs fiches ne portaient pas de titre. Intrigué,
Mustaine lit une pièce dans la machine et composa BB-174 : « La
Frangine de l’Enfer », par Victime. Ses doigts tapotèrent avec
impatience le plastique jusqu’à la fin de la chanson Zydeco. Puis le juke-box ronronna, cliqueta, le disque tomba sur la
platine et un type se mit à haleter d’une voix glutineuse sur des accords de
guitare scandés sans aucun rythme.
Au bout de quelques mesures, quelqu’un débrancha la prise du
juke-box. Ses lampes s’éteignirent ; la platine ralentit et la chanson se
perdit dans un grognement sourd. Plusieurs danseurs lancèrent des regards
clairement antipathiques à Mustaine, qui se sentit encore plus en dehors de son
élément.
Si en fuyant son passé, Jack échoue à Graal… Vida, dont l’histoire commence à 6h66, se débat pour échapper aux forces qui l’oppressent. Elue Reine du Solstice, hantée par un sorcier vaudou qui souhaite la ramener près de lui. Hallucination, fantasme ou présence surnaturelle ? La population de la ville semble protéger un secret…
Le récit alternera les points de vue de Jack et de Vida. Rationnel, irrationnel les deux se valent.
Envoûtant, très immersif, Louisana Breakdown est un voyage
non pas dans le fantastique mais dans l’étrange. Un superbe roman porteur d’une
ambiance bien particulière et assez déroutant.
Les murailles de Jéricho d’Edward Whittemore

Stern est mort et avec lui son idéal d’un Moyen Orient en paix… Les murailles de Jéricho couvrent la création d’Israël au conflit libanais des années 80. Les joyeux délires du Codex du Sinaï et de Jérusalem au Poker sont terminés, place à l’amertume dans la droite ligne d’Ombres sur le Nil.
Quoi qu’il en soit Whittemore porte encore en lui un rêve,
un espoir fou. Et de la même manière qu’un juif, un musulman et un chrétien se
sont retrouvés autour d’une table dans Jérusalem au Poker, trois sages
vieillards chacun représentant une confession seront les témoins des
évènements qui déchireront la région depuis un jardin de Jéricho.
Le lien avec Ombres sur le Nil est assez ténu, Anna avec
l’aide de Bletchley, devenu Bell, fuit l’Egypte pour
la Palestine. C’est là
bas qu’elle fera la connaissance de Tajar, un ancien agent de Bletchley et
accessoirement le premier directeur du Mossad.
Au cours de la naissance de l’état d’Israël, elle
rencontrera et épousera Yossi. Un soldat juif élevé en Irak.
Las, Yossi, créature du désert sans cesse en mouvement ne
peut se contenter d’une vie simple.
Il divorcera d’Anna avec qui il a eu un fils :
Assaf. Sous l’impulsion de Tajar, Yossi
se formera aux métiers de l’espionnage et sera déclaré mort au cours du conflit
du Sinaï en 1956.
Il commencera alors une nouvelle vie en Argentine sous
l’identité d’Halim, un jeune membre de la diaspora syrienne. Quelques années
plus tard, il ira en Syrie pour y devenir un des atouts les plus précieux
du Mossad : le Coureur.
Espionnage donc mais aussi douleurs des conflits car même
les armées victorieuses ont des morts. Assaf, blessé et traumatisé au cours de
la guerre des Six Jours trouvera la paix au contact de Youssef, un jeune enseignant arabe
de Jéricho qui a perdu son frère cadet, membre d’une obscure cellule de
l’OLP.
Deux décennies à peine après l’Holocauste, songeait Tajar,
et une nation de deux millions de Juifs, vainc des nations totalisant
quatre-vingt millions d’ennemis, et le monde entier applaudit comme si
l’Histoire venait soudain d’effacer le mal de l’Holocauste, soulageant un peu
la conscience de tous, et nous-mêmes, nous applaudissons ce que nous sommes
devenus, le nouveau Juif en nous, fier, jeune et fort, dont la devise est :
Plus jamais ça.
Eh bien, ma foi, je dois être d’un autre temps et d’un autre
lieu, car il y a quelque chose au fond de moi qui n’aime rien de tout cela. Les
Arabes voulaient la guerre et nous n’avions pas le choix, mais le résultat me
fait peur. Nous avons perdu notre équilibre et notre sens des proportions. La
guerre n’est pas notre fort en tant que peuple, et nos héros ne devraient pas
être des généraux. Ces dieux-là sont pour les autres, pour les étrangers. Et
les Arabes ne sont pas davantage des nazis, pas plus qu’Israël n’est en Europe,
et personne ne devrait prétendre que nous réglons les comptes de l’Histoire.
Israël est ici, et nous ne faisons ni partie de l’Europe, ni de l’Occident.
Nous faisons partie des nombreux peuples de l’antique Moyen-Orient, nous sommes
un peuple revenu au bercail après une longue errance, et nos voisins sont
arabes et l’ont toujours été. Certes, ils ne sont pas obligés de nous accepter,
mais, si nous voulons vivre ici, nous devons les accepter. Comment peut-on
imaginer que nous pouvons refaire le monde en six jours et nous reposer pendant
le septième ? Cela me terrifie. Une telle présomption ne peut qu’engendrer
l’arrogance, l’hubris des Grecs anciens, l’insupportable fierté d’où découle
toute tragédie humaine…
Tous ces personnages et quelques autres vont traverser les évènements fondateurs du
conflit au Moyen-Orient. Halim, idéaliste israélien, endossera donc le rôle
pendant plusieurs décennies d’un idéaliste arabe, incorruptible se tenant
éloigner des intrigues politiques. Son influence grandissante, deviendra une
légende qui le conduira avant la guerre dans un jardin de Jéricho. Un court
temps de paix avant que la région ne bascule définitivement dans l’horreur et
la folie au début des années soixante-dix.
Des idéalistes japonais massacrant des pèlerins portoricains en Israël ? Pour
venger les torts subis par des Arabes de Palestine du fait des Arabes de
Jordanie ? Dans l’espoir de devenir des étoiles dans le ciel ?
Un acte dément, grotesque, avec un masque de dignité humaine
plaqué sur le visage de la folie. Même en tenant compte du triste penchant qu’a l’homme
à se bercer d’illusions, sans parler de l’habileté du KGB en matière de
manipulation, le rôle de la noirceur et de la démence dans les affaires
humaines semblait parfois tout-puissant à Tajar.
Tandis que certains trouveront la paix dans cette région,
Halim se trouvera de plus en plus démuni quand Israël interviendra à son tour
dans l’horreur libanaise. Délaissé par son camp et devenu un agent syrien de
premier plan, il constatera avec désarroi la déliquescence de ce pays.
Quant au Coureur, il s’efforçait tout simplement de survivre
au fond de lui-même, étonné de par la distance qui le séparait désormais de son
moi d’antan. Il se rappelait Yossi comme il se serait rappelé un ami d’enfance.
Il connaissait la vie de cet homme dans ses moindres détails, mais c’était
comme un souvenir issu d’un autre monde. Les espoirs de Yossi, les craintes de
Yossi… ce n’étaient plus les siens. Halim savait ce qu’était un déguisement, et
le visage émacié qu’il découvrait dans son miroir, avec ses cheveux blancs et
ses yeux enfoncés, dans leurs orbites, ne signifiait pas grand-chose pour lui.
C’étaient les changements intérieurs qui le laissaient abasourdi à mesure que
Yossi s’estompait dans le passé.
Pour survivre, semblait-il au Coureur, on n’avait besoin de
faire que des petits pas. Mais les changements dont il était le témoin avaient
un caractère définitif proprement attristant.
Les murailles de Jéricho (personnellement j’aurai préféré la traduction littérale de Jerico Mosaic plus en rapport avec le texte) est un roman d’espionnage et un passage en revue d’une page d'histoire. C’est aussi beaucoup plus. Tous les personnages sont profondément humains à la recherche de la paix tant politique qu’intérieure. Certains la trouveront, d’autres feront face à une tragédie. Quoi qu’il en soit on regrette que le rêve de Stern ne ce soit jamais concrétisé ailleurs que dans un jardin de Jéricho…
Un excellent roman et une très belle conclusion au Quatuor de Jérusalem.

