28 juillet 2009
Rois et Capitaines

Voilà une anthologie alléchante, alignant pas mal d’auteurs connus. Voyons en détail ce qu’il en est.
Jean-Philippe Jaworski ouvre le bal avec Montefellone, nouvelle incursion dans l’univers de Janua Vera et Gagner la guerre au cours du premier conflit annonçant la fin du royaume de Léomance. Le siège délicat de la cité de Montefellone par les forces loyalistes. Un récit apre et amer, toute la brutalité et l’horreur de la guerre étant narrée efficacement. Sans aucun doute le texte le plus réussi de cette anthologie.
Avec La damoiselle et le roitelet, Rachel Tanner livre une uchronie légère sur le thème de Jeanne d’Arc. Un récit bien mené et agréable mais se terminant peut être un peu trop aimablement, un défaut mineur malgré tout.
Dans la main de l’orage de Claire et Robert Delmas m’a laissé un peu dubitatifs, les auteurs jouent avec le mythe arthurien enfin surtout l’après Arthur mais ne parviennent pas à convaincre avec un texte un peu trop elliptique.
Sacre de Maïa Mazaurette narre un épisode mouvementé du jeune et futur Louis IX. Un texte bien mené plein de surprises et élégamment ironique.
L’impassible armada de Lionel Davoust est un texte maritime étrange aux confins du monde. Un conflit à mort entre deux flottes captives des glaces et qui ne semble pouvoir trouver de solution qu’avec l’élection d’une figure royale. Un récit étrange, très sombre et très ironique dans sa conclusion.
Avec Le prince des pucelles, Catherine Dufour met à mal, une fois encore nombre de contes de fées classiques de manière amusante, très sombre et, ici aussi, très ironique. L’auteur démontre ici quand elle n’a toujours pas terminée avec les contes de fées et leurs stéréotypes.Une réussite.
La reine sans nom de Thomas Day prend la forme d’une légende orientale qui tranche avec les autres textes. Un fantôme émerge de son tombeau à la recherche de son identité. Un récit tout en finesse mais respectant parfaitement le thème de l’anthologie.
Armand Cabasson nous plonge dans les étendues russes au
moment de l’invasion mongole avec Serpent-Bélier. Un prince tente de rallier
les tribus nomades et les lithuaniens non christianisés aux forces du grand
prince de sa cité. Un récit violent sur la tolérance très réussi.
Avec Au cœur de l’Aaran, Pierre Bordage livre un texte certes tragique mais assez faible. Je n’ai pas accroché.
Au plus élevé trône du monde permet à Johan Heliot de sauver d’Artagnan de la mort pour lui faire rencontrer Cyrano de Bergerac sur la lune. Un texte amusant dans la veine de la bande dessinée De capes et de crocs. Efficace et plaisant.
Le crépuscule de l’Ours de Julien d’Hem met en scène les doutes d’un capitaine mercenaire au soir de sa carrière. Un texte sans grande surprise.
L’orage de Laurent Kloetzer est une histoire labyrinthique
et onirique. Un exercice qui tombe un peu à plat malheureusement.
Une anthologie très sympathique, la plupart des textes étant prenant, seul trois d’entre eux ne m’ont pas convaincus.
03 juillet 2009
Mini entretien avec Catherine Dufour
En complément de ma chronique voici un petit échange que je viens d'avoir avec Catherine Dufour.
A propos du recueil
> Comment est né le titre ce recueil ? Blanche Neige n'y apparait que très peu.
Oh, j'ai juste cherché un titre joli.
A propose de Merlin l'Ange Chanteur
> Dans Merlin l'Ange Chanteur, il m'a semblé qu'il y avait un
net changement de ton après la période arthurienne. Cela était il prévu
depuis le début ? Ou la pensée, je cite ta postface, "à tous les gamins
qui errent au milieu des cadavres de leurs parents, tous les
nourrissons qui rampent dans la tripaille", t'est elle venue en cours
d'écriture ?
Non. C'était le postulat de base. Mais il fallait d'abord poser le méchant avant de le lancer à l'assaut du monde.
> D'où provient l'idée d'associer vampire et mécanique quantique ?
Ca, c'est une idée que j'ai eue très jeune. J'ai écrit tout un mémoire de maitrise dessus à 21 ans.
A propos de l'Immortalité moins six minutes
>Par contre pour ce qui est de tourner en dérision Le Seigneur
des Anneaux, désolé de faire mon Tolkhyène, il semble que les images ou
les situations, sur lesquelles tu t'es appuyées, relèvent plus souvent de
l'adaption de Peter Jackson que du livre de Tolkien.
Est ce intentionnel ?
Oui, j'ai regardé chaque film 15 fois. En prenant des notes.
> Les films t'auraient ils plus marqués que le livre ?
Non, mais mes fils n'ont pas encore l'age de lire Tolkien.
> Sinon ta satire acide s'en prend finalement plus aux poncifs
de la fantasy industrielle (licence ADD par exemple mais pas
uniquement) et du jeu de rôle, non ?
Ma satire s'en prend à toute littérature questuelle qui prône que souffrir rend intelligent.
> A ce jour as tu eu vent de réaction allergique de la part des inconditionnels de Tolkien ?
Non. J'ai eu des réactions allergiques de fans de Blanche-neige, ça oui.
> La phrase "I'm a sexy shoeless god of war !" te parle t elle ?
En hobbit.
NB : Petite mise à jour pour présenter ce webcomic très amusant qu'est Order of the Stick.

A propos de ses autres écrits
> Comptes tu revenir sur l'univers du Goût de l'Immortalité et d'Outrages et Rébellion ?
Euh, non. Enfin, si. Tu as remarqué que la fin de "Merlin l'ange
chanteur" se déroule dans une des stations orbitales qu'on voit
construire à la fin d'"Outrage et rébellion" ? Je veux dire, c'est mon
univers. Je ne l'ai jamais quitté.
> Les nouvelles science fictive du recueil l'Accroissement mathématique du plaisir s'inscrivent elles dans cet univers ?
Réflexion réflexion... non. Sauf la nouvelle éponyme, oui. Et
peut-être "la liste des souffrances autorisées"... en fait, les
nouvelles de SF se déroulent dans le coin, oui.
> Puis je publier ces questions et tes réponses éventuelles sur mon blog en complément de ma chronique pas encore écrite ?
Avec plaisir !
02 juillet 2009
Blanche Neige contre Merlin l’enchanteur de Catherine Dufour

Sous ce titre improbable se cache les deux derniers opus de
la série fantasy de Catherine Dufour, soit Merlin l’ange chanteur et
L’immortalité moins six minutes (tome 0).
Merlin l’ange chanteur
Petit saut en arrière juste après les lance-missiles de
Blanche Neige, un archange et un angelot se trouvent piéger sur la Terre
désormais plate trop loin de Dieu pour faire le plein d’énergie… Chacun dans
son coin, ils chercheront à faire le plein de Foi pour survivre. L’un se
vautrant dans la cruauté tandis que l’autre opte pour le compassionnel.
Il ne restait plus à l’Archange qu’à identifier sa prochaine proie tout en se méfiant du cercle de maris jaloux qui orbitait autour de son arbre. Car avec son sourire mielleux et son profil de médaille, il traînait après lui tous les cœurs ayant du goût pour le fadasse, et les casseroles qui s’ensuivent. Il fallait être un vieux roi, habitué à chasser l’aiguille empoisonnée dans les cheveux de ses épouses et les assassins dans sa pouponnière pour mettre immédiatement un nom sur son regard gelé. Le reste du monde manquait de vocabulaire, et se contentait d’y lire ce qu’il avait envie d’y voir écrit : Sainteté ou Amour. C’est pourquoi la nuit, un grouillamini de femmes en rut et de maris soupçonneux ou en érection faisait bruire les fourrés aux alentours de l’arbre de l’Archange qui, la bouche emplie de Foi luisante, souriait.
Puis il disparaissait brusquement, laissant derrière lui un
arbre sacrée, une couronne de regrets, des légendes dorées, des chansons
légères et, comme un accompagnement de basse, une fine ligne de rumeur plus
noire que l’enfer.
La situation change radicalement quand l’Archange réalise le potentiel de la religion monothéiste et commence à vouloir la propager en Grande Bretagne… L’occasion de donner du corps à un sage nommé Merlin tandis qu’il devra croiser le fer avec la fée Calmebloc, renommée pour l’occasion Valériane. Le mythe arthurien revisité avec humour, opposant une fée, toujours quelque peu déconnectée du réel, face à un autre immortel expert en manipulation et parasitisme.
Il n’en reste pas moins que Merlin finira par se faire
coincer et l’humanité d’évoluer sur la voie monothéiste pour son plus grand
malheur. Jusqu’aux Lumières, l’Archange n’aura pas à se forcer pour lancer
toutes sortes d’anathèmes religieux que les humains adopteront facilement pour
se massacrer les uns les autres au nom de la religion. Bref un
bon résumé des horreurs chrétiennes du Moyen Age aux Lumières en Europe.
L’Angelot se sentait couvert d’une sueur glaciale. Il cacha ses mains sous ses fesses, pour qu’elles arrêtent de trembler. Il se sentait aussi colliqueux que jadis, quand il luttait en vain contre la Grande Peste.
« J’ai déjà vu des animaux tuer leurs petits, mais au moins, c’était pour les bouffer, marmonna-t-il.
- Ce ne sont pas des animaux, fit remarquer l’Archange, ce
sont nos proies. Et si tu t’obstines à les considérer comme des créatures à ton
image, tu vas coaguler du bocal. Parce que personne n’a envie de ressembler à
ça. J’ai peut-être lancé la chasse aux sorcières mais ce n’est pas moi qui les
torture. Ni toi. Ils se l’infligent tout seul. Je n’ai pas encore trouvé de
limite à leur imagination malsaine. »
Dans ce roman Catherine Dufour passe d’un ton léger à un humour noir beaucoup plus grinçant avant de conclure dans le futur en prolongeant l’intrigue de L’ivresse des providers, l’occasion pour Blanche Neige de refaire une apparition éclair. L’ensemble est donc contrasté, l’ambiance changeant régulièrement, évitant toute lassitude.
Plus qu’un prolongement du cycle au final, il s’agit bien de l’histoire de deux anges déchus et de leurs luttes au fil des siècles. Un texte presque aussi noir que le Goût de l’Immortalité mais considérablement allégé par de l’humour. Bonne pioche.
L’immortalité moins six minutes (tome 0)
Avec cette pré quelle, nous retrouvons un monde plat et sans humain. N’y vive que des nains et des ogres en bonne harmonie, troublée occasionnellement par les facéties des créatures éthérées (fée, lutins et compagnie) qui hantent les campagnes.Tout dérape quand un amant éconduit de la fée Babine Babine, sabote le matériel magique de cette dernière, donnant naissance à un miroir magique franchement malsain. Le genre d’artefact capable de mené à la fin du monde…
Ni une, ni deux, Pétrol’Kiwi et Primprenouche abandonnent
leur activités habituelles pour sauver Babine Babine de sa contemplation
narcissique. Pendant la désintoxication de leur amie, les deux fées devront se
charger de se débarrasser de l’affreux objet. Sans oublier de faire un crochet
pour punir un certain ex amant malfaisant.
Les voilà donc embringuer dans une quête, une saloperie qui
vous colle aux pattes, vous entraine dans des lieux ennuyeux et sordides après
toutes sortes d’épreuves. Pour gagner du temps, les deux fées décident d’aller
visiter un autre monde spécialisé dans les quêtes, espérant bien trouver des
indices quant à la conduite à tenir. Une décision pas franchement avisée quand
on vois les cartes que les deux fées avaient en main dès le départ, mais la
logique ne semble pas être le fort des fées. Et puis on n’échappe pas à une
quête facilement même quand on est immortelle et quasi omnipotente.
« Disons que les gens de Bas-Bord sont, non pas guindés, mais sérieux. L’amour y est courtois, l’hospitalité sacrée, le nationalisme exacerbée et toutes ces choses. C’est la terre du lieu commun.
- Magie ?
- Oh oui, grimaça Pimprenouche.
- Côté obscur ?
- Nan ! Côté lourd. Ca t’érige des tours de vingt kilomètres de haut qui tiennent debout sans remblais pendant cinq cents ans mais, dès qu’il s’agit d’invoquer un misérable verre de vin, ça fait sa coquette. »
Bref voilà notre paire de fées lâchée dans un monde où elles ne peuvent user de magie sous peine d’attirer l’attention de la monstruosité sub-éthérée locale. Limitée à leur sens magiques, elles devront apprendre à survivre comme le mortel moyen et subir toutes les petites tracasseries qui empoisonnent la vie de ces derniers. Par contre pour la quête c’est le gros coup de bol, une erreur d’aiguillage leur permet de tomber dans un bled de nains, quelques heures avant un anniversaire extraordinaire. Bienvenue dans la Terre du Milieu !
Repérant un pauvre bougre chargé d’un mystérieux objet
maléfique, elles lui colleront au train espérant résoudre leur quête en suivant
son épopée.
Les deux fées se recroquevillèrent tandis que le cheval
approchait, dans un bruit sépulcral de sabots ferrés, d’éperons tintant et de
plaques d’armures s’entrechoquant. Il les dépassa en encensant bruyamment,
s’arrêta à la hauteur des nains. Une onde sub-éthérée, d’un noir absolu, éclata
au-dessus de leur tête. Il y eut des bruits désordonnés, le cheval hennit, se
cabra, Pétrol’Kiwi se prit une bûche en pleine poire et les nains se
carapatèrent sur la pente raide, encombrée de rejets et de souches, où le
cheval infernal fut bien incapable de les suivre, tandis que son cavalier
poussait un cri aigu, plus horrible encore que le hurlement des arbres.
Une bonne occasion de tourner en dérision les scènes clés du Seigneur des Anneaux, enfin surtout celles du film, avec intelligence et légèreté. En chemin, les deux fées coopterons un autochtone réprouvé (pas Gollum) et se moquerons ouvertement de la manie du héros à prendre systématiquement la pire décision. Situation nuancée par l’inadéquation des deux amies avec leur environnement.
Tout en martelant intelligemment l’histoire de Tolkien, Catherine Dufour déploie son humour léger et parfois légèrement scatologique. Sa parodie est agréable, bien menée et surtout ne se limite pas à cela. En effet une fois la quête bouclée, l’histoire se poursuis dans le monde d’origine des fées, appliquant la recette de Pratchett, à savoir de l’humour, de la noirceur et de la tendresse.
« Mais tu verras ! Un jour, ils en feront de l’assez bonne littérature. »
Pétrol’Kiwi haussa les épaules :
« Je vois ça d’ici : des contes dits par des idiots, pleins de bruit et de fureur, et qui ne signifient rien. »
Malgré mes préventions vis-à-vis ce cette parodie, l’Immortalité moins six minutes c’est révélée très agréable, prenante et bien foutue. Un très bon roman de fantasy qui semble plus écorner les poncifs du genre (en incluant ceux des jeux de rôle) que le roman de Tolkien.
Bref un excellent moment, Catherine Dufour ayant réussi ici a compléter son univers de manière drôle et agréable.
14 mars 2009
Outrage et rébellion de Catherine Dufour

LAMONTE : Le gastrique massage était fondamentalement dangereux ! Il y a quelque chose de dangereux à parler de colère et de révolte.
En pension’, il n’y avait pas que les ruinés et les médaillés : il y avait les blanchets, la majorité, tous ceux qui n’osaient pas rejoindre les uns ou les autres, ou qui n’y arrivaient pas. Ceux qu’on avait envoyés bouler des ruines parce qu’ils tenaient mal les drogues et ceux dont les frat’ ne voulaient pas parce qu’ils étaient trop laids, ou trop timides, ou pas doués en disciplines tradi. La pension’ était un milieu très hiérarchisé. En prison, les gens se débrouillent toujours pour se créer une loi encore plus dure que celle qu’impose la prison !
Ca leur donne l’impression de maîtriser leur vie. Et la pension’ était une prison, bordel !
Catherine Dufour nous entraîne au sein d’une curieuse
institution vers la fin des années 2320 : la pension’. Dans ce
prolongement du Goût de l’Immortalité, nous découvrons ce curieux établissement où les gosses de riches sont enfermés à partir de sept
ans pour une petite dizaine d’année. Un univers complètement clos, en dehors du
réseau et séparé physiquement du reste du monde par de vastes étendues
désertiques et polluées.
Si le Goût de l’Immortalité était quelque peu sombre, celui-ci l’est encore plus, faunes et flores ont disparus, la terre est polluée et les humains ne vivent plus que dans trois environnements : les tours, la suburb ou les caves…
La pension’ est une exception, un prolongement des tours. Les enfants sont instruits et récompensés suivant leur résultat, la compétition est âpre. Mais ce système compte son lot de rebelles et parmi eux marquis (on reprend la bonne habitude de ne coller des majuscules qu’aux choses qui n’existent plus comme les Animaux par exemple). Le sexe et la drogue sont facilement trouvables au sein de la pension’, la révolte s’exprime alors de manière plus radicale : musique mal jouée, nihilisme, distillation de drogues maisons à partir de n’importe quoi. Marquis et son groupe étouffent, ils expriment leur rage à travers leur musique et une attitude des plus trash.
LEIGH : A un moment, on a commencé à être punis de partout. Je veux dire : avec l’administration, ça craignait. On n’avait plus le droit à rien.
Il faut savoir qu’en pension’, ton sort dépendait de ton comportement. Le règlement prévoyait de fournir quoi ? Statutairement, une natte et un bol de saveur-Riz. Le reste, il fallait le mériter. Et nous, on ne méritait plus rien, alors on bouffait du saveur-Riz sur notre natte. On faisait des flocons avec le saveur-Riz, beurk, parce que ça prend plus de place dans l’estomac, et quand on avait trop faim, on allait péter la gueule d’un médaillé et on lui fauchait sa ration ! Voilà. Ca valait mieux que de manger sa natte, non ?
Malgré la répression de plus en plus vicieuse et subtile de l’administration de la pension’, ce mouvement néo-punk continue, prend de l’ampleur. Quand arrive un évènement tragique, le couperet tombe, le contrôle des pensionnaires se radicalise et marquis disparaît.
IVE : « Au-dessus, les tours. Des dieux dans des boites ! Avec leurs serviteurs, et leurs parasites.
Au-dessous la suburb. Des démons dans des caissons. Les mêmes !
Deux tyrans superposés, roulés dans les mêmes vagues de corruption et d’illusion.
Au milieu, les caves.
Les caves leur font peur. Les caves sont dangereuses. Les caves touchent le sol ! L’atmosphère ! Germes et toxines ! Et le terrible soleil.
Ils nous appellent « les Rats ».
Oui, je veux bien qu’on m’appelle : le Rat. »
Marquis ne s’est pas vaporisé, transféré ailleurs il réussi
à saboter la navette automatisée qui le transporte, pour échouer dans les
caves. Un environnement toxique,
dangereux, auquel il est totalement inadapté. Recueilli, soigné et mis au tapin
dans l’attente d’une opportunité de le négocier quelque part, marquis peut
reprendre sa musique. Son cri de rage trouve à nouveau une audience, un groupe
est formé. Leur influence réussit à pénétrer la suburb où ils pourront se
réfugier. A partir de ce moment, l’ambiance sexe, drogue et « rock
n’roll » redémarre de plus belle. Le nihilisme, le refus de la réalité
virtuelle et la douleurs de marquis surprennent, charment. Des groupes se
forment, la tendance se répand et dans l’ombre le mouvement est
instrumentalisé.
SUZA : Er, déjà à la base, c’était mordre et se faire mordre ; faire circuler les germes. Quand tu étais en environnement er, il pouvait se passer n’importe quoi. Il devait de passer n’importe quoi. Et çà, comme mentalité, c’est très dangereux, surtout dans un milieu aussi bouclé que la suburb. La suburb n’était pas un milieu viable.
Le mouvement musical devient politique, la révolte d’un
gamin, écorché vif, devient une révolution…
Catherine Dufour tranche résolument avec ce qu’elle a pu faire précédemment. Si vous avez trouvé « Quand les dieux buvaient » vulgaires , passez votre chemin ici c’est punk : on s’encule en couronne, se suce, s’automutile et se défonce en s’injectant tout et n’importe quoi dans les veines.
L’univers du Goût de l’Immortalité est devenu encore plus sinistre et aliénant, l’humanité survie et stagne, marquis sera l’électrochoc qui la réveillera. Pour narrer cette révolution punk qui ne se disparaît pas étouffée dans sa gerbe ou en publicité pour des téléphones portables (Iggy Pop était bien punk non ?), l’auteur retranscrit les témoignages des protagonistes de cette époque, parfois acides les uns envers les autres. Marquis, renfermé sur lui-même est quasiment absent de ces points de vues. Le texte a donc une allure de documentaire avec copyright en prologue (une réminiscence d’Appel d’Air ?) et générique de fin (avec date de décès pour certains individus)…
La technique est efficace, sans grande description, l’univers prend forme et son horreur se déploie insidieusement. Réussissant même à surprendre avec un twist ou deux, malgré les insinuations de ces personnages qui témoignent après les faits.
Un roman à part, alternant défonce nihiliste avec prise de conscience politique et évènements historiques. Les personnages sont sales, haïssables, opportunistes et sacrément tortueux pour certains.
Une fresque crépusculaire, amère, qui secoue très fort…
DELETION : […] L’espace réel – ça me fait peur. Parce que je suis agoraphobe, n’est-ce pas, comme tout le monde, mais – la race humaine est repartie pour coloniser tout ce qu’elle peut après s’être repliée sur elle-même pendant deux ou trois siècles et, si j’ai un peu compris le passé, j’ai pas mal de raison d’avoir peur. Pas pour moi, n’est-ce pas ? Pas pour nous.
Pour tout le reste.
25 novembre 2008
Blanche Neige et les lance-missiles de Catherine Dufour

C’est sous ce titre qu’on été réuni les deux premiers tomes
de la trilogie en quatre tomes « Quand les dieux buvaient ».
Dans « Les grands alcooliques divins », Catherine Dufour, dynamite avec humour et ironie la vision Disney des contes. Le coup de la pantoufle ne fonctionne pas pour Cendrillon qui finit par manger la pomme destinée à Blanche Neige, cette dernière épouse un noble obscur et fonde un empire qui lui permet de régler ses comptes avec sa belle mère, l’anneau de Peau d’Ane met à mal le sauveur de la Belle au Bois Dormant… Bref ça part un peu dans tout les sens de manière jubilatoire à cause de fées marraines loufdingue mais tout est totalement maîtrisé car toutes ses intrigues sont liées avec bien d’autres et notamment l’arrivée d’un gamin maltraité au Purgatoire : un certain Bille Guette.
Des héroïnes désabusées, des fées à la masse, des anges, des
démons : le cocktail est détonant.
Jubilatoire, un peu déstabilisant quand la logique des langages est appliquée au pied de la lettre : arf Aurore, re arf le flashback sur le chevalier Méthode, mais l’ensemble est au service d’une intrigue surprenante et originale.
Ca pète dans tous les sens, les apparences sont trompeuses : non, ces sales gnomes alcooliques et xénophobes ne sont pas des hobbits (quoi qu’il faudrait poser la question à l’auteur)* et l’alcoolisme des dieux n’est pas une chose à prendre à la légère.
De l’humour, de l’ironie, beaucoup de noirceur (ou de
lucidité), ce premier volume est un vrai bonheur tant les thématiques sont
nombreuses et bien amenées.
Le second tome est « L’ivresse des providers », Bille Guette avait prévenu, il revient pour se venger ! En possédant le malheureux William Door, il compte bien éliminer les spectres qui hantent l’internet. Une poignée de fées et de démons rescapés, une horde de fantôme au fait des nouvelles technologies et Mismas auteur de jeu de rôle vont devoir le contrer.
Un panoramique des moyens de communications du télégraphe à nos jours sur fond de manipulation d’outre tombe, la levée du mystère concernant l’Ankou et le Père Noël.
Un roman efficace toujours aussi amusant et surprenant, un peu
moins sombre que son prédécesseur.
Drôle et incisive, la plume de Catherine Dufour est toujours un régal, ses intrigues se sont déroulées et renouvelées pour mon plus grand plaisir. Rendez vous est pris pour le second volume de ces rééditions en 2009.
* A cette question Catherine Dufour a répondu :"Ah oui, c'est un coup de pied en vache à Tolkien, certes, et ça ne fait qu'empirer dans la suite !"
25 septembre 2008
L’Accroissement mathématique du plaisir de Catherine Dufour

Et voici enfin le recueil de nouvelles de Catherine Dufour,
au sommaire vingt nouvelles dont sept inédites. Un programme très varié allant
de la réécriture de mythe de manière jubilatoire à de jolis textes
mélancoliques.
Il mit des étiquettes sur le fleuve d’eau savonneuse qui
ballottait ses pensées (Psychose, Traumatisme) et quand il en vint à la
conclusion qu’il tournait au serial killer, il rigola pour la première fois
depuis des mois.
Le recueil s’ouvre Je ne suis pas une légende, une
réécriture, made in France, du roman de Matheson. A la différence de ce dernier
(faudra que le sorte de ma pile pour comparer tiens) , le protagoniste est un
type ordinaire tendance loser, l’anti-héros parfait. Quand l’humanité est
remplacée par des vampires et qu’il se retrouve seul au monde, il sombre. Un
roman jubilatoire qui dynamite joyeusement, et avec une pointe de cynisme, le
mythe du héros avec un grand H.
Il eut une fois, une seule, le courage d’aller voir. Dans
une cave. Après tout, nécrophile, c’était bien aussi pire que serial killer et
il mourait d’envie de toucher de la chair. Même froide. Il voulait trouver une femme.
Ou mieux, une petite fille. Pédonécrophile, ça c’était de l’aventure. Il se demanda,
en descendant marche après marche un escalier noir de salpêtre, s’il la violerait. Il n’avait jamais fait ça. Mais il avait essayé tous les trucs de tous les sex
shops, ceux qu’on enfile et ceux qui s’enfilent, et lui fallait autre chose.
Suis, Le sourire cruel des trois petits cochons, que de
passe t il quand les objets de vos rêves sont introduits dans le monde réel et
comment les stopper. Un texte très agréable avec une chute rigolote, encore
plus d’ailleurs à la lecture de la postface.
L’Immaculée conception, bouscule l’imagerie niaise qui
entoure la grossesse.
Les deux dont j’ai été témoin m’avaient donné un avant goût
(de gerbe et de sang) mais Catherine Dufour va encore plus loin. Jamais plus je
ne pourrai regarder une illustration avec une femme enceinte souriante sans
penser à cette nouvelle. Tout simplement excellent.
Vergiss mein nicht et La Lumière des Elfes sont des textes
mélancoliques très agréables. L’un sur les changements apportés par
l’urbanisation et l’industrialisation de notre environnement, l’autre sur la
nature du génie artistique.
Rhume des foins, Le jardin de Charlith, Mater
Clamorosum et Confession d’un mort (hommage à Poe pour ce dernier) continuent
dans la veine mélancolique, avec une petite pointe de fantastique. Tous sont
très agréables et se lisent tout seul.
Valaam narre une excursion en Russie pour faire main basse sur une icône qui ne se déroulera pas exactement comme prévu. Point de fantastique ou de SF mais une évocation de la Russie des années 90.
Le Cygne de Bukowski narre un voyage aux Etats-Unis, trajet
en voiture escorté par des champs de maïs à perte de vue, YMCA miteux. Ne
connaissant pas Bukowski, je pense être quelque peu passé à côté de ce texte.
Kurt Cobain contre Dr. No est sympathique, une manière
originale de faire la biographie du chanteur de Nirvana.
Une troll d’histoire, de pure fantasy avec des trolls
apprentis pirates et une sirène, ne pas laissé une grande impression, ça se
laisse lire sans plus. C’est à mon avis le point faible du recueil.
Dans La Perruque du juge et Le Poème au carré, c’est
respectivement Peter Pan et Alice aux Pays des Merveilles qui sont évoqués. Le
premier est jugé par un tribunal et condamné de manière assez jubilatoire
tandis que la seconde entame un nouveau voyage encore plus halluciné que les
précédents.
Le recueil se concluent sur d’excellent texte de SF : L’Accroissement mathématique du plaisir, La liste des souffrances autorisées, L’Amour au temps de l’hormonothérapie génique, Un soleil fauve sur l’oreiller et Mémoires mortes.
Un point de vue sombre sur notre futur et ses dérives
possibles mais surtout cinq excellents textes, parfois sombres ou simplement
ironique pour deux d’entre eux (La liste des souffrances et le soleil fauve),
indispensables !
Catherine Dufour signe ici un excellent recueil avec donc
une seule petite fausse note mais surtout beaucoup de superbes textes et ce
quelque soit le genre où elle s’essaye. J’en suis définitivement un
inconditionnel.
Merci M’dame.
Je pense aux tableaux de Settbon, que j’ai vus et qui sont perdus, et ça me coupe la respiration. Je pense aux autres qui sont perdus et que je n’ai même pas vus, et je n’arrive pas à seulement mesurer l’ampleur de ce qui me manque – des constellations, des univers entiers !
Combien de fois la beauté du monde a-t-elle tourné en eau au fond d’une cave ? Je n’en sais rien mais je sens derrière mon front un poids très noir, depuis ce soir où j’ai appris que la lumière des elfes qui nous avait été donnée ne brille plus nulle part.
07 décembre 2007
Délires d’Orphée de Catherine Dufour

A pas de chat, le chasseur grimpa les escaliers raides
jusqu’au deuxième étage. Le couloir était étroit, glacial, envahi par une
puanteur de chou bouilli et un murmure télévisuel. Porte 25, Senoufo
s’approcha, effleura, écouta. Vantail mince et serrure approximative de pauvre.
Aucun bruit. Aucune chaleur. Un fort vent coulis. Et une odeur…
Senoufo recula de trois pas dans le couloir : il
préférait le chou bouilli.
Un objet a été volé chez Van Helsing en personne, une carapace de tortue. Le maître veut la récupérer et fait appel à Senoufo Amchis, Chasseur occasionnel du club, harponneur et marin, échoué à terre, ayant besoin d’argent pour se remettre à flot.
L’enquête sera rapidement menée avec beaucoup de facilité grâce à un improbable indicateur puis s’attardera sur la récupération quelque peu problématique de l’objet.
Le chasseur dépeint par Catherine Dufour est atypique, posé, nostalgique, hantée par la mer jusque dans son vocabulaire. Ce mélange du Moby Dick d’Hermann Melville avec des mythes grecs oniriques confère une ambiance très particulière au récit mais aussi très agréable. Le monstre s’efface un peu et laisse une plus grande place aux protagonistes dépeint très efficacement, dans cette histoire très sombre.
Une ambiance douce amère et un excellent texte qui éclipse les précédents.
09 octobre 2007
Le goût de l’immortalité de Catherine Dufour

« D’innombrables générations de femmes ont, à travers
les siècles, laissé leurs yeux sur des ouvrages minutieux et mal payés. Ma mère
me paraissait atteindre une stature historique, celle de la femme veuve qui reprise
patiemment la survie de sa famille à la lueur d’une chandelle. La chandelle
était halogène mais ça ne changeait rien à cette détresse alimentaire, ni à son
inextinguible patience. L’humanité doit tout à ces parques obscures qui ont
nourri leurs enfants maille après maille, puis tiré leur suaire sur leurs yeux
usés sans une plainte tandis que le monde se chargeait de leur précieuse
progéniture, transformant leurs fils en chair à canon et leurs filles en chair
à soldats. Tant de résignation effraie, elle intimide aussi. Les Animaux ne
s’embarrassent pas de portées quand les circonstances ne s’y prêtent pas. Si
toutes les mères abandonnées avaient fait pareil, si elles avaient, sans
patience, jeté leurs rejetons dans la
marmite à soupe au lieu d’essayer de les élever, l’être humain ne serait plus
qu’un mauvais souvenir. »
Dans le futur, une vieille femme chinoise, quelque peu cynique, se lance dans une série d’aveux, narrant les évènements qui ont marqués son enfance, plus d’une centaine d’année plus tôt. Le livre est cette narration adressée tant à cet interlocuteur qu’au lecteur.
L’avenir dépeint par Catherine Dufour n’est pas gai, bien au
contraire, tout n’est plus que pollution et nature à l’agonie. L’humanité se
terre dans d’immenses cités constituées de bâtiments gigantesques. Les plus
riches vivent au somment les plus pauvres vers la base, les exclus dans les
sous sols ou dehors, ces derniers constituant la caste la plus nombreuse.
Dans cet univers terne une jeune fille chinoise, à l’enfance
tragique, croisera le chemin d’un biologiste de retour d’une enquête avortée en
Polynésie sur une soudaine réapparition du paludisme.
A travers le récit de leur vie et celui d’une poignée de
personnes proches, c’est tout un monde en décomposition qui est dépeint.
Fable cynique, techno thriller teinté de magie vaudou, anticipation pessimiste, le goût de l’immortalité ne laisse pas indifférent. Très original dans sa forme, captivant et glaçant. A lire d’urgence !