27 septembre 2007
La Planète Géante de Jack Vance

« Il y avait de la place pour d’autres minorités… et de
la place en quantité illimitée. Tous ont donc émigré : les sociétés
misanthropes, les cultes, les primitivistes, les communistes, les monastères,
voire de simple particuliers. Quelquefois, ils ont bâti des villes, quelquefois
ils ont vécus isolés… à quinze cents, trois mille, dix mille kilomètres de leur
plus proche voisin. Les gisements de minerais utiles sont inexistants sur la Planète Géante ;
la civilisation technologique n’avait aucune chance de démarrer, et la Terre a
refusé d’autoriser l’exportation d’armes modernes vers la Planète Géante. Si bien que celle-ci s’est développée en un amas de petites
nations et de localités séparées par de vastes étendues. »
La Planète Géante a été écrite en 1951 et se situe pleinement dans la production de cette époque. Quoi qu’il en soit cette traduction revue et complétée est la bienvenue, procurant au texte une saveur qu’elle n’avait pas auparavant suite à la suppression de la sexualité des personnages (thème pourtant assez présent dans les romans de Vance) et de quelques détails exotiques tel le cannibalisme de certaines tribus nomades. Il convient donc de lire La Planète Géante de la même façon que l’on regarderait le film La Planète Interdite : en effectuant un petit saut en arrière dans le temps.
Comme souvent avec Vance l’action démarre rapidement :
le vaisseau menant une commission d’enquête de la Terre sur la Planète Géante s’écrase suite à une mutinerie.
Les membres de la commission venait enquêter sur des
importations illicites d’armes et de métal à l’instigation d’un royaume
subitement très expansionniste. Enquête d’autant plus urgente que la
contrebande est financée par la vente d’esclaves à tous les tordus de l’univers
qui se sont taillés des mini domaines en dehors de l’influence du pouvoir central
terrien.
De l’aventure, du dépaysement, des trahisons et une
résolution ironique et amusante. Un roman assez classique de Jack Vance mais
qui se laisse lire sans déplaisir mais sans atteindre non plus l’émerveillement
d’un Emphyrio ou la magie de Lyonesse.
Il ramassa un caillou qu’il tourna entre ses doigts. « Un caillou rond, du quartz… un morceau de la Planète Géante, lavé par l’eau de la Planète Géante, du lac Pellitante, poli par le sable d’un rivage de la Planète Géante… » Il le soupesa dans sa paume avec la vague idée de le garder. Toute sa vie, ce simple caillou saurait recréer à ses yeux cet instant précis, quand la paix, la solitude et l’étrangeté l’entouraient, tandis que la nuit tombait sur la Planète Géante.
PS personnel : Yann si tu lis ces lignes et que tu n’a
pas encore lu l’ancienne traduction du texte que je t’ai donné il y a quelques
temps, abstiens toi ! Je te prêterai cette traduction : elle vraiment
bien meilleure.
24 septembre 2007
Jack Barron et l’éternité de Norman Spinrad

« La curiosité, la fascination, la peur et le mépris se
nouaient dans son estomac lorsque Sara Westerfeld descendit de l’automobile arrêtée
devant l’entrée du Complexe central d’Hibernation de Long Island. Un temple, se
dit-elle éblouie par la blancheur du gigantesque édifice dédié à la mort. Un temple égyptien
ou aztèque où les prêtres rendent un culte au dieu de la laideur et prient pour
se concilier les idoles à tête de serpent dans l’espoir de conjurer le dieu
sans visage auquel ils continuent à rendre hommage dans la peur. Dieu de la mort sans visage, comme un grand édifice blanc sans fenêtres ; et à l’intérieur
des momies froides, dormant dans leur sarcophage d’hélium liquide, attendent d’être
ressuscitées. »
Premier contact avec la prose de Norman Spinrad, wouf ça décoiffe ! Un style percutant dans des Etats-Unis post hippies imaginés en 1968 et pourtant proche de nous d’une manière terrifiante. Une Amérique engluée dans son bipartisme, offrant toutefois aux afro-américains un état, le Mississipi, cloaque de pauvreté sur lequel règne de manière désabusée la CJS (Commission pour la Justice Sociale) face à ses propres échecs. Une Amérique où les drogues dites douces auraient été dépénalisées.
Dans ce pays pas totalement fantasmé, une émission télévisée
emporte tous les suffrages : Bug Jack Barron. Reality show justicier
façon TF1, le prime time et l’influence et l’audience en plus. Barron d’un
simple appel peut briser la carrière de n’importe quel politicien ou
fonctionnaire. Prudent et cynique l’animal prend toutefois garde de ne jamais
se frotter trop agressivement aux puissants, jusqu’au jour où une émission
dérape suite à la défaillance d’un sénateur appelé pour sauver les meubles de
la Fondation pour l’immortalité humaine. Le dit sénateur, candidat potentiel à
la présidence se révèle incapable de repousser une accusation de ségrégation
raciale proférée à l’encontre de la
Fondation appartenant à son soutien financier : Benedict Howards.
La blessure ne serait pas mortelle si Howards n’était depuis
peu le détenteur du secret de l’immortalité et bien décidé à garder le monopole
sur sa découverte pour contrôler le pays.
Le milliardaire prend ombrage du coup de canif et le bras de
fer avec Jack Barron, géant des médias commence. Peut on lutter contre quelqu’un
qui manipule sans vergogne cent millions
de téléspectateurs ? Peut on lutter contre quelqu’un qui tel le diable
agite la possibilité de l’immortalité et possède cinquante milliards de dollars ?
« Tu veux que je te dise, tu es cinglé, Jack ! fit Gelardi le plus sérieusement du monde. Tu passes ton temps à me répéter qu’il ne faut pas tirer la queue des tigres, et qu’est-ce que tu fais maintenant, tu fais piquer une crise à Howards et au lieu de lui passer la main dans le dos tu l’envoies chier. Et comme si on n’avait pas assez d’emmerdements pour le moment, tu voudrais faire une émission entièrement dirigée contre lui. Tu t’es bourré la gueule avec quelque chose de plus fort que les Acapulco Golds, ou quoi ?
- Ecoute, Vince. En deux mots, nous avons des ennuis. Howards
est convaincu que je lui en veux à mort, et je n’ai rien pu faire pour le
persuader du contraire. Il m’a prévenu qu’il était parti pour avoir ma peau, et
tu sais comme moi qu’en y mettant du temps il y parviendra. A ce stade, sachant
qu’il n’écouterait pas la douce voix de la raison, je lui ai dit d’aller se
faire foutre et je l’ai menacé à mon tour. Je lui ai dit que ce qui s’est passé
cette semaine c’était de la plaisanterie à côté de ce qui l’attend s’il
continue à vouloir me chercher des crosses. C’est pourquoi on lui colle la
prochaine émission dans les fesses, histoire de lui montrer que n’étaient pas
des paroles en l’air et que même un type de la stature de Howards n’a rien à
gagner à faire vraiment suer Jack Barron. La prochaine fois il se tiendra à
carreau. Il croit que son projet de loi passera comme une lettre à la poste. Je veux lui
prouver que je peux tout remettre en question si seulement il me donne assez de
raisons de courir le risque. Nous lui montrerons nos griffes, et il rentrera
les siennes. »
Tout commence comme la simple confrontation entre deux ego hypertrophiés puis dégénère dans un conflit où toutes les manipulations sont possibles et où le bluff à plus d’importance que le reste.
Le style sexe, drogue et rock’n roll de Norman Spinrad est
très surprenant au premier abord mais sers parfaitement la narration pour
illustrer les état d’âmes, du pourtant très cynique, Jack Barron.
Pouvoir des médias, manipulations politiques, corruptions,
ségrégation larvée, les réflexions sur cette Amérique sclérosées sont
nombreuses, fines et très actuelles. Il n’en reste pas moins que la traduction
de1971 commence un peu à vieillir et que le personnage de Sara m’a semblé un
peu caricatural mais que cela ne vous arrête pas, Jack Barron et l’éternité est
un magnifique roman tiroir mêlant de nombreux thèmes dans un style échevelé.
19 septembre 2007
Darwinia de Robert Charles Wilson

« L’adolescent posait la main sur l’Europe, recouvrant
des indications dépassées. Terra incognita. Les publications de Hearst,
emboîtant le pas au regain religieux national, appelaient parfois ironiquement
le nouveau continent « la Darwinie », pour donner à entendre que le
miracle avait jeté le discrédit sur l’histoire naturelle.
Il n’en était rien, Guilford en avait l’intime conviction,
bien qu’il n’osât en parler. Pour lui, il ne s’agissait pas d’un miracle, juste
d’un mystère. Inexplicable, mais peut être pas intrinsèquement tel.
Cette masse de terre, ces profondeurs océanes, ces
montagnes, ces déserts glacés, tout cela changé en une nuit… C’était effrayant,
surtout lorsqu’on évoquait les contrées inconnues que sa main dissimulait. On
se sentait tellement fragile.
Un mystère. Qui, comme tous les mystères, attendait une
question. Plusieurs, même. Des questions en forme de clés, fouillant une
serrure obstinée.
Les yeux clos, le garçon retirait la main du globe
terrestre. Il imaginait une immensité retournée à l’indétermination, légendée
dans une langue inconnue.
Des mystères à l’infini.
Mais comment interroger un continent ? »
1912. En une nuit l’Europe est effacée de la surface du
globe, ses habitants, ses nations et toutes les manifestations humaines
disparaissent pour laisser place à une jungle sauvage à la faune et la flore
inconnue.
La géopolitique et les croyances sont bouleversées. L’empire
britannique est à terre et les autres nations européennes ne sont plus qu’un souvenir,
les Etats-Unis d’Amérique deviennent de fait la première puissance mondiale.
Guillford Law a quatorze ans au moments des faits, fasciné
par le phénomène, il participera huit plus tard, en tant que photographe, à une
expédition scientifique en Darwinie.
De Londres, simple ville frontière aux Alpes en passant par les chutes du Rhin, l’expédition s’annonce périlleuse. Que ce soit la faune hostile ou les ressortissants expatriés des anciennes nations européennes, devenus colons, farouchement nationalistes et opposés à la politique de colonisation américaine.
Robert Charles Wilson par l’intermédiaire de quelques
protagonistes dispersés à la surface du globe nous dresse un portrait
saisissant d’une humanité confronté à un phénomène qui la dépasse. Que ce soit
pour le passionné Guilford Law au cours de son voyage infernal, pour sa femme
Catherine et sa fille Lily quelque peu perdues à Londres ou Elias Vale spirite
américain victime d’une étrange possession.
Renouveau religieux, dépression, tensions internationales,
tout est présenté très clairement sans perdre de vue l’humanité des personnages
ce qui semble constitué le style de Robert Charles Wilson.
Le récit est très agréable et alterne les points de vue
d’une manière très efficace qui permet d’avoir en permanence une vue d’ensemble
de la situation. Quant à l’explication du phénomène, elle se situe au sein de
la science fiction la plus vertigineuse d’où le classement de ce titre.
Un roman très efficace et profondément humain, Guilford Law
est vraisemblablement un des personnages les plus attachants parmi les
différents protagonistes des romans de Wilson.
« Je pense à l’Europe, reprit Randall. Une Europe si corrompue qu’elle a été rejetée dans le creuset de la Création pour y être refondue. Aussi extirpons-nous les graines de l’européanisme partout où nous les trouvons, quoi que cela puisse signifier. Hypocrisie pure et simple, évidemment. Marotte politique. Vous voulez voir l’Europe ? » Il engloba d’un geste la demeure à colonnades blanches des Sanders-Moss. « La voilà ! La cour de Versailles. Ou l’équivalent. »
11 septembre 2007
BIOS de Robert Charles Wilson

« Ce qui faisait entre
autres de la planète une vaste et nouvelle pharmacopée.
L'essentiel du financement de l'exploitation de Yambuku provenait
d'ailleurs des collectifs pharmaceutiques chapeautés par le
Trust des Travaux. Cela n'allait pas sans poser de problèmes :
il fallait ainsi justifier auprès des comptables du Trust tout
ce qui sortait de Yambuku. Nulle trace, ici, pour la science pure, on
le faisait clairement comprendre aux employés d'origine
kuiper. Hayes était particulièrement apprécié
des Trusts, présumait-il, précisément parce
qu'il n'était pas reparti chez lui pour y publier aussitôt
une dizaine d'articles dans des revues scientifiques indépendantes
; un comportement qui, pour les Trusts, revenait à offrir à
qui en voulait ce pour quoi ils avaient payé. »
Dans un futur lointain, la Terre est
dominée par des Trusts eux même au main des Familles,
aristocrates héréditaires, gouvernant la majeure partie
de l'humanité d'une main de fer.
Tourné uniquement vers le
profit, ces entités laisse croupir la main d'oeuvre non
qualifiée dans des conditions misérables. L'espace a
néanmoins été colonisé, des gouvernements
indépendants se sont constitués sur Mars et dans des
habitats spatiaux.
Aux confins de la sphère humaine
se trouve Isis, une planète disposant d'une biodiversité
comparable à celle de la Terre si ce n'est qu'elle est
mortelle. Dans le passé d'Isis, la compétition des
organismes mono cellulaires a été plus longue et plus
intense que sur la Terre, les micro organismes sont agressifs et
dotés de moyens de défense très élaborés.
Intéressé par les débouchés
pharmaceutiques potentiels, les Trusts ont financés l'étude
d'Isis. Une station orbitale y a été installé
ainsi que des stations d'études scientifiques au sol,
véritables forteresses assiégées par les virus
autochtones.
« Autour de la station, on
avait brûlé ou assaisonné d'herbicides longue
durée une large bande de terrain pour la débarrasser de
sa végétation. Le coeur et les quatre anneaux coaxiaux
de Yambuku étaient enchâssés dans ce désert
noir telle une perle tombée à terre. La zone de
combustion empêchait les plantes autochtones de grimper sur les
murs en agrégat compressé de la station, d'obstruer ses
sorties et d'affaiblir ses joints. Elle évoquait aussi à
Hayes l'espace vide entre une forteresse et son mur d'enceinte. Un
champ de tir.
Mais ce no man's land n'était
d'aucune efficacité contre les micro-organismes aériens,
cause probable des défaillances à répétition
des joints, et déjà les mauvaises herbes tentaient de
nouvelles avancées, comme si la forêt étendait à
tâtons ses doigts verts. »
Zoé Fisher est la dernière
avancée scientifique des Trusts, génétiquement
créée, modifiée à coup de
nanotechnologie, elle doit pouvoir évoluer sur Isis avec un
équipement allégé. Sabotée par un médecin
afin qu'elle puisse ressentir des émotions, Zoé est
envoyée sur Isis avec son cortège de cauchemars et
d'émotions naissantes.
Sur place, jouet des intrigues
byzantines des Familles et de la veulerie des cadres des Trusts, elle
devra commencer son exploration d'Isis au moment où tout
commencera à tourner à la catastrophe.
« Imaginez Isis comme une
tueuse. Elle veut entrer. Elle nous veut, nous. Jusqu'à
présent, elle a tâtonné dans la serrure avec un
trousseau de clés – des composés chimiques – en
cherchant celle qui correspondait. Un effort terriblement long et
frustrant, ce qui nous a amenés à nous croire plus ou
moins en sécurité. Mais voilà qu'elle a trouvé
la bonne clé. La tueuse a la clé, et tout ce qu'il lui
reste à faire, c'est de l'utiliser, d'ouvrir patiemment une
porte après l'autre, parce qu'il est trop tard pour changer la
serrure. » Il résuma son point de vue : Bref, on
est baisé.
Dans ce court roman, Robert Charles Wilson, alterne les points de vue et les lieux, Zoé n'étant qu'un protagoniste parmi d'autres, ce qui donne au texte un grand dynamisme. Anticipation sociale, « film catastrophe », découverte d'entité véritablement extra terrestre, Wilson réussit à mêler tout ces thèmes de manière très efficace. Son livre se lit rapidement avec plaisir et se conclut de manière surprenante. Pas révolutionnaire, ni aussi remuant que Spin ou les Chronolithes, BIOS reste un bon roman qui passe agréablement le temps.
15 mai 2007
Axiomatique de Greg Egan

« La compréhension, affirma la conférencière, est un concept très surfait. Personne ne comprend vraiment comment un œuf fertilisé se transforme en un être humain. Quelle attitude devrions-nous adopter ? Cesser d’avoir des enfants jusqu’à ce que l’ontogenèse soit complètement décrite par une série d’équations différentielles ? »
Mathématicien de formation, il manipule les concepts
mathématiques, physiques et biologiques avec une relative facilité, au point de
laisser parfois le lecteur au bord de la route…
Je n’ai pas lu de roman de lui et c’est avec un peu d’appréhension
que j’ai abordé ce recueil.
La première nouvelle « L’assassin infini » est un
bon exemple de ce qu’il peut faire de plus ardu, un rêveur mutant provoque l’effondrement
d’univers parallèles les uns à travers des autres. Tout cela est expliqué mais
le comprendre est une autre paire de manches à moins d’avoir quelques notions
en physique.
Par contre dès que Greg Egan se mêle de biologie, recherche
pharmaceutique, bio éthique : clonage, transfert de personnalité,
modification volontaire de la personnalité par implant et eugénisme tout
devient clair et son style très fluide. Les nouvelles qui en traitent sont
assez nombreuses, bien menées et maîtrisées. Un vrai plaisir de frissonner
devant ce futur probable.
Globalement la plume d’Egan est assez acide et cynique
notamment quand il traite de la possibilité de recevoir du futur son propre
journal intime ou plus simplement d’une police d’assurance garantissant une
quasi résurrection en cas d’accident… pour le coût le plus réduit possible même
si cela implique à la femme du patient de devoir porter le cerveau de son mari
in utero pendant quelques années le temps de cloner le corps de ce dernier.
« J’ai bien peur que le champ d’application de cette
clause ne soit beaucoup plus large. Je vous le répète, ils n’ont pas le droit
de vous contraindre à faire quoi que ce soit – mais ils ne sont pas non plus
obligés de payer pour une mère porteuse. Quand ils calculent quelle technique s’avère
la moins onéreuse pour maintenir votre mari en vie, cette clause leur donne le
droit de prendre en compte le fait que vous pourriez choisir de lui offrir ce
service.
- Donc en fin de compte, ce n’est qu’une question de…
comptabilité ?
- Exactement. »
07 mai 2007
Les Chronolithes de Robert Charles Wilson

« L’ironie veut que j’ai détesté le monument presque
avant tout le monde. Très peu de temps après, la silhouette de cette pierre
fraîche et bleue allait devenir un symbole reconnu et détesté (ou, par esprit
de contradiction, adoré) par la très grande majorité de la race humaine. Mais à
ce moment-là, il n’y avait que moi.
J’imagine qu’on peut en tirer comme morale que l’histoire ne
braque pas toujours ses projecteurs sur les gentils.
Et bien sûr, que les coïncidences n’existent pas. »
2021, Scott Warden et sa petite famille vivote sommairement
en Thaïlande quand se produit un évènement qui va changer sa vie et celle de
l’humanité : au cours d’une explosion nocturne dans la cambrousse, un
étrange monolithe est apparu. Dessus une inscription commémore la victoire d’un
certain Kuin en 2041 soit 20 ans plus tard.
Rapidement d’autres monuments plus sophistiqués apparaîtront
à leur tour en Asie, tous à la gloire militaire de Kuin, parfois en plein
milieu de villes qui s’en trouveront ravagées. Ils seront rapidement baptisés
« chronolithes » par la presse.
Les pays ainsi frappés sont rapidement déstabilisés avant de
sombrer totalement ou partiellement dans le chaos. Au fil des années, les
monuments se multiplient de l’Asie vers le Moyen-Orient puis l’Afrique. L’économie
s’effondre et la récession frappe violement les Etats-Unis conjointement à des
catastrophes écologiques importantes.
Contrairement à Tyler Dupree dans « Spin », Scott Warden n’est pas introverti et les évènement sont plus sinistres même si moins terrifiant à une échelle cosmique : la menace est définitivement humaine.
Qui est Kuin ? Pourquoi clamer ses victoires par
avance ? Comment le fait il ? Des questions que l’on se
posera autour de Scott même si ses propres préoccupations resteront plutôt
terre à terre.
« Nous comprenons les Chronolithes de la manière dont un théologien du moyen-âge comprendrait une automobile. C’est lourd, les garnitures chauffent si on les laisse au soleil, il y a des pièces pointues et d’autres non. Certains de ces détails peuvent avoir de l’importance, la plupart n’en ont sans doute pas, mais on ne peut les éliminer sans s’appuyer sur une théorie globale. Ce qui est précisément ce dont nous manquons. »
Encore une fois
Robert Charles Wilson mêle l’humain aux grands évènements avec bonheur, les
épreuves traversées par Warden sont tout aussi intéressantes que la
compréhension des raisons du phénomène.
A travers plusieurs décennies et trois cent vingt pages,
l’on suivra Warden et la détérioration rapide des sociétés. Les états
occidentaux succombant au militarisme et à la paranoïa, les nations en
développement s’écroulant, tandis que
les partisans irrationnels de Kuin, le conquérant du futur, se multiplient un
peu partout en dépit du bon sens.
« J’ai eu l’impression d’être confronté à la folie millénariste à laquelle nous avions échappé au tournant du siècle, ces centaines de hadjis tirant profit de la carte blanche que leur procurait sur le plan moral la garantie d’une fin du monde. Que Kuin soit rédempteur ou destructeur, le lendemain comme le surlendemain lui appartenaient, voire tous les lendemains, du moins dans l’esprit des hadjis. Et du moins, en l’occurrence, ils ne seraient pas déçus : le Chronolithe arriverait comme prévu ; Kuin imprimerait sa marque sur le sol nord-américain. Un grand nombre d’entre eux laisserait probablement la vie dans le choc thermique et les secousses, mais s’ils le savaient et selon toute probabilité ils le savaient, ils ne s’en souciaient pas. C’était une loterie, après tout. Gros lots et risques de tombeau. Kuin récompenserait les croyants… du moins les croyants qui survivraient. »
Faut il étudier le phénomène pour tenter de l’interrompre ? Est-ce possible ? Cela ne revient il pas à trouver les méthodes qui le rendront possible et prendre le risque de les livrer ainsi à Kuin ? Telles sont les questions qui hanteront le récit tandis que Scott tentera de préserver les siens contre vents et marées.
Un exercice très original sur le paradoxe temporel. Un excellent roman qu'il est très difficile de refermer avant la fin.
29 mars 2007
Les guerriers du Grand Crâne de D. Morlok alias Serge Brussolo

Je peux l'avouer je n'ai acquis cette trilogie que parce que je me suis mélangé les pinceaux et ai confondu les références qui m'avaient été données... Ca m'apprendra à être plus organisé !
Les guerriers du Grand Crâne est
le second tome des aventures de Shag l'Idiot mais aussi le dernier
que je lirai. Suite à un tour de passe passe narratif assez
habile, Brussolo abandonne son héros dans ce roman pour se
concentrer sur ses poursuivants du clan du Grand Crâne.
Road movie chez les hommes des cavernes
se résumant en trois épisodes : une tentative de prise
de pouvoir, une attaque de tigres et la rencontre avec une communauté
de mutants humains pour le moins très spéciale. Cela
aurait pu avoir un intérêt si on n'avait pas
l'impression de lire un pastiche de « La planète
des singes » de Pierre Boulle (un excellent livre celui ci
par contre).
Une fois les péripéties
du clan narrées, on repart avec Shag pour de nouvelles
aventures. La transition avec le tome suivant est effectuée en
un nombre de pages très succinct. On y retrouve la même
ambiance que dans le cycle des ouragans, à savoir un début
d'intrigues et hop on laisse tout tomber pour passer à autre
chose.
Très vite lu, oublié
encore plus rapidement, passons vite à autre chose.
NB : Je suis un peu méchant avec le cycle des ouragans La jeune fille et le doberman initialement paru sous le titre Abattoir – Opéra vaut le détour.
28 mars 2007
Le clan du Grand Crâne de D. Morlok alias Serge Brussolo

Premier volume de la trilogie des aventures de Shag l'Idiot, l'action du « clan du Grand Crâne » se déroule sur la planète Gurtä. L'humanité a sombré quelques siècles plus tôt dans une apocalypse nucléaire stoppée in extremis par de mystérieux Juges. C'est là que tout dérape...
La plupart des explosions ont été
figées de même que les cités cibles, les rares
rescapés humains ont subit des manipulations génétiques
afin de les faire régresser tandis que la plupart des animaux
a subit un accroissement de leur intelligence. Afin de parachever
leur oeuvre, les Juges ont ensuite placés des militaires
humains (venus d'ailleurs) pour surveiller les nouveaux hommes des
cavernes et entretenir les dispositifs figeant les déflagrations.
Obnubilé par leur dégradation
mentale constante, les hommes du clan du Grand Crâne ont
adoptés une philosophie faisant l'apologie d'une forme de
stupidité intermédiaire et la prédation du
cerveau d'ennemis plus intelligents. L'eugénisme fait rage au
sein du clan pour éliminer les individus trop doués afin
de se repaître de leur intelligence et maintenir la moyenne du
clan à un niveau bas pour ne pas attirer les convoitises
d'autres clans. La dessus Shag l'Idiot fait figure de génie
ayant compris que sa survie passe par une réputation de débilité.
Tout irait pour le mieux si Shag ne
croisait une gazelle intelligente et n'en parlais dans son sommeil...
Shag démasqué doit fuir son clan et se soumettre aux
expériences de la gazelle Azaé.
Cette dernière a grand coup de
plante hallucinogène entend briser les blocages mis en place
par les Juges mais provoque l'apparition de pouvoirs étranges
et incontrolés.
Tout cela vous semble tirer un peu par les cheveux ? Ça l'est.
Dans ce livre l'imagination de Brussolo part dans tous les sens pour donner un ensemble indigeste sans grand intérêt. Le luttes de pouvoirs au sein du clan sont bien narrées mais pas le reste... L'intrigue est ténue et les ajouts constants de concepts exotiques (pour ne pas dire délirant) sont lassant. Les trois romans sont assez courts donc j'irai au bout pour voir si la suite passe mieux mais je reste pessimiste.
11 mars 2007
Spin - Robert Charles Wilson
Et voici le prix Hugo 2006 : Spin.
Les années passeront, les trois adolescents deviendront jeunes adultes quand la réalité de l’évènement d’octobre les frappe de plein fouet.
Elle a serré sa parka sur ses épaules en frissonnant. Pas à
cause de la température, juste parce qu’elle était arrivée à la question
fondamentale : « Combien de temps, Jason ? Combien de
temps passe dehors ? »
Dehors, derrière le ciel vide.
Jason a hésité, manifestement peu disposé à lui répondre.
« Beaucoup, a-t-il admis.
- Dis nous, a insisté Diane d’une voix éteinte.
- Eh bien… Il y a toutes sortes de mesures. Mais au dernier lancement, ils ont fait rebondir un signal de calibration à la surface de la lune. La lune s’éloigne un peu plus de la Terre tous les ans vous le saviez ? Très peu, mais c’est mesurable. En mesurant la distance, on obtient une espèce de calendrier grossier, de plus en plus précis au fur et à mesure que le temps passe. Si on ajoute cela aux autres données significatives comme le mouvement des étoiles proches…
- Combien de temps, Jason ?
- Il s’est passé cinq ans et deux mois depuis l’Evènement d’Octobre. A l’extérieur de la barrière, cela correspond à un peu plus de cinq cent millions d’années. »
Je n’ai rien trouvé à dire. Pas
un mot. Cela m’a laissé sans voix. Et sans pensées.
A ce moment là, il n’y
avait pas le moindre bruit, rien que le vide acerbe de la nuit.
A ce rythme, la Terre assistera à la fin du Soleil dans cinquante ans… L’évènement devient alors le Spin.
Cinquante c’est encore loin et la panique ne prend que de manière insidieuse accroissement des mouvements religieux, de la criminalité… La société se maintient malgré tout et une solution ingénieuse voie le jour. S’il n’est pas possible de briser l’obstacle, il faut le contourner. Le décalage temporel devient un avantage dès qu’il s’agit de terra former Mars puis de la coloniser pour que l’humanité puisse continuer son existence ailleurs. Une humanité non soumise au Spin pourrait alors trouver une solution au cours des millions d’années s’écoulant pour sauver les terriens… Un faible espoir auquel s’accrocher.
Aussi quand Mars colonisée depuis à peine une année
terrestre se voit à son tour entourée d’une barrière Spin, l’histoire de l’humanité
amorce un tournant.
Robert Charles Wilson présente ici un texte exceptionnel, passionnant et jamais ennuyeux. L’humanité face à une apocalypse molle… A travers le regard de Tyler, l’auteur nous présente toutes les facettes des réactions humaine : refuge dans la foi, renoncement, anarchie, détermination à trouver une solution, opportunisme. La narration alterne présent et passé, les évènements évoqués au présent étant explicités ensuite par la narration des souvenirs de Tyler.
Accrocheur, efficace, intelligent et accessible : une réussite indéniable.
Des gens plus jeunes que moi m’ont demandé : Pourquoi n’as-tu pas paniqué ? Pourquoi personne n’a-t-il paniqué ? Il n’y a pas eu d’émeutes, de pillages ? Pourquoi votre génération a-t-elle laissé faire, pourquoi vous êtes-vous tous laissés entrer dans le Spin sans même un murmure de protestation ?
Il m’arrive de répondre : Mais il s’est passé des choses terribles.
Il m’arrive aussi de répondre : Mais nous ne comprenions pas. Et qu’aurions-nous pu y faire ?
Il m’arrive aussi de répondre par la parabole de la grenouille. Lâchez une grenouille dans de l’eau bouillante, elle en sortira aussitôt d’un bond. Placez-la dans une casserole d’eau tiède que vous mettez à chauffer à feu doux, et la grenouille mourra avant de se rendre compte du problème.
09 mars 2007
Enfer vertical en approche rapide de Serge Brussolo
David et de nombreux autres prisonniers
ont acceptés de participé à une expérience
scientifique en échange d'une promesse d'amnistie... Pour les
survivants !
On n'apprendra rien sur les prisonniers
et les raisons de leur incarcération. Embringués dans
cette expérience inhumaine, David se coupe des autres pour ne
pas faiblir et analyse constamment la situation afin de rester
lucide.
Le lieu de l'expérience est une
gigantesque cloche de plongée a étage qui s'enfonce à
intervalles irréguliers dans un lac de boue. Le seul moyen de
s 'échapper une échelle branlante et une trappe
qui ne sont accessibles que quand l'étage est presque
submergé.
A chaque étage se trouve une
machine dispensatrice de nourriture et boisson, seul commodité
sanitaire et incinérateur de cadavres. Pour obtenir leurs
rations quotidiennes les prisonniers s'identifie avec l'empreinte
digitale de leur pouce.
Comme le prévoie David, les
répartitions sont profondément inégalitaires,
s'agirait il d'une expérience sociale basique ? Non car la
machine devient rapidement machine de mort complètement folle
en se déplaçant de manière erratique mais
véloce, en se logeant au plafond...
A chaque nouvel étage la
programmation est différente et plus cruelle. L'horreur
débutant notamment par l'inaccessibilité des toilettes
mais elle culmine quand il devient nécessaire de se brûler
pour accéder à la nourriture alors qu'il reste encore
bien des étages à gravir avant la rédemption.
Lucide, David analyse l'expérience
et tente malgré les épreuves de ne pas sombrer dans la
barbarie que l'on tente d'imposer au groupe. Jusqu'où peut on
accepter de régresser pour survivre ?
Un court roman en huis clos, haletant, un excellent Brussolo qui se dévore et dont la fin bien que typique de l'auteur ne déçoit pas.

