16 janvier 2008
Des milliards de tapis de cheveux d’Andreas Eschbach

Ostvan attendit donc seul, mais il laissa son verre de côté.
Les heures passèrent et ses pensées s’assombrirent. Finalement s’élevèrent dans
le silence les cris d’un nouveau-né mêlés à ceux de l’accouchée, et Ostvan
entendit les lamentations et les pleurs des femmes. Il se leva à grand-peine,
comme si chaque mouvement le faisait souffrir. Il décrocha l’épée du mur et la
posa sur la table. Puis
il attendit, debout patiemment résigné, jusqu’à ce que la sage-femme sorte de la
chambre, le nouveau-né dans les bras.
« C’est un garçon, dit-elle, impassible. Allez-vous le
tuer maître ? »
Une civilisation médiévale, une caste prestigieuse dont les
membres passent leur temps à confectionner un tapis avec les cheveux de leurs
femmes et de leurs filles. Travail de fourmis nécessitant une vie d’efforts méticuleux. L’argent gagné par la vente du
tapis permettra de subvenir aux besoins de l’unique héritier mâle autorisé pour
le restant de ses jours. Suffisamment pour qu’il puisse se consacrer à son tour
à la confection d’un tapis…
Cette société s’étend sur toute la planète et les tapis sont
régulièrement collectés pour décorer le palais de l’Empereur immortel, par delà
les étoiles…
Cet ordre des choses se poursuis depuis des millénaires
quand arrivent des rumeurs bien curieuses, l’Empereur serait mort vaincu par
des rebelles, il y aurait d’autres planètes qui produiraient des tapis de
cheveux.
Andreas Eschbach multiplie les points de vue dans ce récit, changeant de narrateur à chaque chapitre et s’éloignant de plus en plus du lieu de départ de l’intrigue afin d’en révéler les tenants et aboutissants d’une ampleur astronomiques.
Une intrigue démente et cruelle, un récit qui s’éloigne des
épopées héroïques classiques, notamment celles de Jack Vance, où un être parti de rien de chamboule l’univers.
Pas de héros donc au sein d’une trame sombre au dénouement implacable. Un
excellent roman qui tord le cou aux poncifs du space opera et de fait rafraîchi
le genre.
Tout était tellement semblable : les grands ports délabrés, les villes misérables et puantes tapies tout autour, et les vieillards dans leurs tuniques sombres et râpées, qui ne voulaient pas comprendre, qui vous parlaient de l’Empereur, de son Empire et d’autres planètes sur lesquelles on faisait fermenter du vin ou cuire du pain pour la table du souverain, de planètes qui tissaient des vêtements pour lui, cultivaient des fleurs ou dressaient des oiseaux chantants pour ses jardins… Mais on n’avait rien trouvé de cela ; juste des milliers de mondes sur lesquels on tissait des tapis, rien que des tapis, un flot débordant et continu de tapis en cheveux humains qui s’écoulait depuis des millénaires à travers la galaxie…
13 janvier 2008
Oms en série de Stefan Wul

A l’entrée du parc où nichaient les oms libres, on
distinguait un rectangle de clarté dans la nuit.
Terr en fut intrigué. Brave eut beau lui démontrer que ce
rectangle était un écriteau à l’usage des draags, et que les affaires des
draags n’intéressaient pas les oms, le jeune garçon laissa son compagnon
rentrer seul et alla prudemment rôder du côté de l’entrée normale des draags.
Il ne fut pas long à comprendre. L’écriteau
disait : « Parc fermé demain – Désomisation ».
Petit exercice de relecture d’un roman que je n’avais pas
ouvert depuis le collège et bonne surprise car ce texte n’a pas
vieilli et est plaisant à lire.
Les draags ont explorés la Terre et rapportés sur leur
planète des êtres humains dont la civilisation c’est écroulée et l’intelligence
a décrue : les oms.
Terr est un jeune om, qui au contact des outils d’éducation
de sa jeune maîtresse s’est instruit.
Mis à jour, il prend la fuite et est recueilli par une bande
d’oms sauvages qui survivent en parasitant la civilisation draag.
Commence alors une épopée menée tambour battant, le récit
bondit d’une période critique à une autre via des ellipses. On couvre ainsi une
longue période de temps en peu de pages.
Résurgence d’une civilisation, stagnation d’une autre, un
très bon roman qui se lit très vite.
Nous avons… détribalisé l’om, nous l’avons rendu à son individualité. Il y a certes perdu les trois quarts de ses instincts sociaux tyranniques, mais non son instinct grégaire. Et il retrouve en plus son intelligence, son goût de la liberté ; peut-être demain son goût de la conquête. Nous l'avons sorti de l'impasse de l'instinct pour le replacer sur la route du progrès.
03 janvier 2008
L’Oiseau Impossible de Patrick O’Leary

Les tiges de blé autour d’eux s’apaisent et s’immobilisent
comme si on venait de voler tout le vent du monde. Sans revenir à leur position
verticale : elles demeurent inclinées. Pourtant il n’y a plus un souffle.
A quelques deux cent mètres en l’air, un objet rond s’est
infiltré au centre du champ de vision de Micke et de Danny. Sans faire de
bruit. Un point argenté cerclé d’un halo blanc, qui plane dans le ciel comme un
œil énorme dévisageant la terre.
L’espace infini d’une fraction de seconde, les frères
aperçoivent en panoramique deux petits garçons allongés dans un champ doré.
Deux minuscules bonhommes d’allumettes côte à côte. Sombres. Abandonnés. Cette
vision les hantera l’un et l’autre jusqu’à la fin de leurs jours.
Ils n’en reparleront jamais. Mais ils en conserveront chacun
une image à l’identique, comme deux tirages du même négatif.
Michael et Danny, deux frères vivent un évènement
extraordinaire au cours de leur enfance.
Plus tard ils s’éloigneront de plus en plus jusqu’à ce que
des mystérieux agents secrets les somment de se retrouver. Ils remarqueront
alors que le monde les entourant et de plus en plus étrange et que la vie ne
semble plus avoir beaucoup de valeur…
Un roman étrange en demi teinte, mêlant un début
nostalgique, un second quart grand guignolesque à une seconde moitié onirique
et mélancolique. La fin est très satisfaisante mais il m’a tout de même fallu
m’accrocher au début. L’idée sous jacente et les relations entre les deux
frères sont admirablement traitées mais l’ensemble à un petit côté brouillon qui
ne le rend pas excellent, dommage…
24 décembre 2007
Rainbows End de Vernor Vinge

Le monde a changé, Robert. Aujourd’hui je peux trouver des réponses avec des méthodes qui auraient été impossibles il y a vingt ans. Cent milles personnes à travers le monde ont collaboré à ma recherche, par tout petits morceaux que personne ne pouvait reconnaître. Le plus gros risque, c’est que mes résultats soient tout simplement faux. La désinformation règne en maître, de nos jours. Même quand les mensonges ne sont pas délibérés, il y a toujours différents groupes de Fantasy qui essaient de déformer la réalité pour l’adapter à leur dernier jeu d’aventure. Mais en l’occurrence, si nous avons été induit en erreur, ce n’est pas une supercherie ordinaire. Il y a des détails et des corrélations qui proviennent de beaucoup trop de sources indépendantes.
Robert Gu a de la chance ! Son Alzheimer a pu être
guéri malgré plusieurs années de déchéance intellectuelle totale, il est aussi
compatible avec un traitement de la peau qui lui a rendu une apparence de jeune
homme. Tous n’ont pas eu cette chance, il devrait être heureux.
Mais le monde a profondément changé, les technologies de
l’information balbutiantes au tout début de sa maladie sont désormais arrivées
à maturité et se sont répandues à la
vitesse de l’éclair.
Les ordinateurs portables sont has been, toute
l’informatique est maintenant intégrée aux vêtements de chacun. Outre des
effets esthétiques, chacun est en permanence connecté au réseau et bénéficie
d’un affichage sur des lentilles de contact, une simple contraction musculaire permet de lancer
une recherche sur internet. Le virtuel et le réel ne font plus qu’un, tout est
modifiable à volonté : l’environnement, son apparence, celles des autres…
Robert a beau avoir
l’apparence d’un adolescent et la forme physique d’un homme de cinquante
quatre ans, il n’en reste pas moins un vieil homme de soixante quinze ans. Il
est sur la touche incapable de s’adapter. Intégré au lycée de Fairmont dans une
classe mêlant des vieillards rechapés à des adolescents peu doués, il va devoir apprendre
à évoluer dans ce nouveau monde. Pas facile quand on a été le plus grand poète
américain et que le traitement qui vous a sauvé vous prive aussi de votre génie
en la matière…
Ce nouveau monde
n’est pas idyllique, les tensions entre nations existent toujours, les
puissantes alliances de nations industrielles sont prospères mais le terrorisme
est entré dans une phase apocalyptique, les menaces nucléaires ou
bactériologiques sont devenues hebdomadaires tant les sectes et les
groupuscules prolifèrent.
Des éminences du renseignement européens, indous et japonais se sont alliées pour faire face à une nouvelle menace, quelqu’un serait en train de mettre au point une arme biologique de sujétion de masse… La menace viendrait des Etats-Unis, tentative hégémonique ou initiative d’un groupuscule terroriste ? Les agents secrets décident d’enquêter à l’insu de leurs alliés américains. Pour ne pas éveiller les soupçons, ils font appel à une mystérieuse officine de hacker de haut vol : le Lapin. Cette dernière devra permettre une intrusion et un audit au sein des laboratoires biologiques se trouvant sur le site de l’université de San Diego d’où semble provenir la menace…
Quel rapport avec Robert ? Il a retrouvé d’anciennes connaissances au lycée et se joint plus ou moins accidentellement à leur croisade pour empêcher une numérisation brutale de la bibliothèque universitaire de San Diego. La firme en charge du projet, en concurrence avec la Chine, doit agir vite pour rester en lice et a optée pour une méthode ultra rapide qui charcute les livres pour gagner du temps. On détruit des livres ! Il n’en faut pas plus pour qu’une bande de vieillards nostalgiques lui déclarent la guerre. Occasion rêvée pour le Lapin qui a besoin d’une diversion sur le même site. Robert constitue aussi un pion très intéressant dans la mesure où son fils et sa belle fille sont des cadres supérieurs du contre espionnage local. Que serait il capable de faire pour retrouver le talent artistique qui lui manque temps ? Jusqu’à quelle trahison ira-t-il ?
22 novembre 2007
Temps de Stephen Baxter

« Bien sûr, Emma savait que Reid Malenfant – son astronaute
raté d’ex-mari, et son patron actuel – achetait des moteurs de navette spatiale
et les mettait à feu dans le désert californien. Elle croyait que ça faisait
partie d’un plan compliqué de traitement des déchets.
Elle ignorait qu’il avait l’intention d’utiliser les fusées
pour se rendre dans les astéroïdes.
Pas avant que Cornélius Taine ne lui en parle.
De cela, et de bien d’autres choses encore. »
Cornélius Taine est un mathématicien, brillant mais obsédé par la catastrophe de Carter : la fin de l’humanité. Très proche d’après des calculs statistiques alambiqués, douteux mais difficilement réfutables.
La rencontre de Taine et Malenfant sera explosive, ensemble
ils oeuvreront pour ce qu’ils pensent être le bien de l’humanité, la fin
justifiant les moyens. Même modifier génétiquement des calmars afin d’en faire
des astronautes, puis d’en faire des concurrents de l’humanité pour la conquête
du système solaire !
« Nous perdons vingt-cinq milliards de tonnes de terres
arables par an, l’équivalent de six déserts des années 30. Les nappes
phréatiques – comme celle qui se trouve sous notre ceinture céréalière –
s’épuisent. Nos plantes modernes génétiquement uniformes ne se révèlent pas
très résistantes aux maladies. Et ainsi de suite. Nous sommes face à des
problèmes qui échappent de plus en plus à notre contrôle, de manière
exponentielle.
Je vais vous le dire autrement. Imaginez un nénuphar dont la
taille double tous les jours. Il couvrira votre mare dans trente jours. Pour
l’instant, il a l’air inoffensif. Vous pensez peut –être que n’aurez pas besoin
d’agir avant qu’il ne recouvre la moitié de la mare. Mais quand cela
se produira-t-il ? Le vingt-neuvième jour.
Mesdames et messieurs, le vingt-neuvième jour est arrivé. »
Temps est sans nul doute un roman de hard science, toutefois
la forme du roman de Baxter, alternant les points de vue et insérant des
extraits d’articles de journaux, de points de vue de personnes lambda ou
d’excités sur Internet, en rende la lecture aisée. Ici point d’explications scientifiques
qui laissent le lecteur sur le bord du chemin.
Par contre les personnages sont de vrais déserts affectifs,
quasi autistes, tenant plus de la caricature du savant fou jouant aux apprentis
sorciers. Difficile de s’accrocher à de tels individus.
Même si l’idée du roman m’a rappelé quelques romans d’Arthur
C Clarke et une nouvelle d’Isaac Asimov, son traitement, plein de rigueur
scientifique (sa bibliographie est présentée en postface), la rende
intéressante.
Baxter s’intéresse au devenir de l’univers, son roman est
sombre et apocalyptique, mais n’accorde que peu de place à l’humain, sauf pour en dresser un portrait détestable, contrairement
à Greg Egan ou Robert Charles Wilson.
Ses personnages deviennent rapidement antipathiques et les
calmars de l’espace, intervenants secondaires, sont rapidement beaucoup plus
sympathiques.
Pas désagréable mais pas totalement convainquant non plus,
le roman se suffit parfaitement à lui-même et ne m’a pas donné envie de lire la
suite qui vient de paraître.
11 novembre 2007
Le Voyage de Haviland Tuf de George R.R. Martin

« Il s’agit d’un négociant indépendant, d’un genre
particulier. Pas vraiment prospère. Et qui se retrouve coincé sur ShanDellor en
attente d’une cargaison depuis maintenant une demi-année standard. Il doit être
sur les dents – suffisamment, je dirais, pour sauter sur cette occasion. Il
possède un petit vaisseau poussif avec un grand nom ridicule. Pas luxueux, mais
qui nous emportera là-bas, et c’est tout ce qui compte. Il n’y aura pas à
s’inquiéter de l’équipage, l’homme est seul à bord. Et il… pour tout dire, il
est grand, mais doux, dedans comme dehors. Il élève des chats, à ce que j’ai
entendu dire. N’aime pas trop les gens. Boit beaucoup de bière, mange trop. Je
doute même qu’il porte une arme. Les rapports disent qu’il vivote, qu’il
vagabonde d’une planète à l’autre pour vendre d’absurdes babioles et des petits
bibelots minables dans son pauvre vaisseau miteux. Wackerfuss le tient pour une
mauviette. Mais même s’il a tort, que peut faire un homme seul ? Qu’il
s’avise seulement d’émettre une menace de dénonciation, l’employée et moi, on
en fera de la pâtée pour ses chats. »
Tel est donc Haviland Tuf… Embauché, pour une expédition archéologique de récupération d’un ancien vaisseau de guerre cataclysmique, par une bande hétéroclite comptant autant de sociopathes que de naïfs stupides. Datant de l’age d’or de l’humanité, l’Arche est un ancien vaisseau de guerre biologique d’une taille monstrueuse, l’engin peut changer la face de n’importe quel planète, vestige d’une guerre sanglante ayant opposée l’humanité à une race extra terrestre. Vu la nature des employeurs de Tuf, la récupération va vite tourner au jeu de massacre auquel seul Haviland survivra. Commence alors pour lui une nouvelle carrière : celle d’ingénieur écologique itinérant.
Impassible, misanthrope, ultra protecteur envers ses chats, obèse mais végétarien, intelligent et surtout honnête, contrairement au Cugel de Jack Vance, Haviland Tuf est véritablement le seul honnête homme dans un univers malhonnête. Il ne ment que par omission et encore rarement. Disposant d’un vaisseau qui attire nombre de convoitise et détenteur d’un pouvoir dont la seule mention corrompt les hommes les plus intègres, Haviland sillonnera la galaxie en proposant ses services.
Un space opera très honnête, distrayant et jubilatoire. En tant que personnage, Haviland Tuf, vaut le détour à lui seul.
Le chat ne répondit pas. »
28 octobre 2007
Radieux de Greg Egan

« Une heure plus tard, j’étais si nerveux qu’il tenait
du miracle que je ne me sois pas encore fait sauter le pied. Je déchargeai le
revolver puis m’assis pour jouer à la roulette russe avec le barillet vide. En
dépit de tout, je n’étais toujours pas prêt à mettre une balle dans la tête de
quiconque au nom de la défense des axiomes de la théorie des nombres. »
Second recueil de Greg Egan et très bonne surprise :
les nouvelles plongeant au cœur de la science sont moins nombreuses et seule
une d’entre elles m’a laissé perplexe, sans comprendre grand-chose : La
Plongée de Planck. Les autres nouvelles sont plus légères côté science mais
soulève beaucoup de question quant à la personnalité, la notion de bonheur, la
conscience de soi, l’acceptation de l’homosexualité, le besoin d’irrationnel.
« Pour la plupart des gens, naviguer à l’intérieur de
leur propre psyché, c’est comme tourner en rond dans un labyrinthe. C’est ça
que l’évolution nous a légué : une prison misérable et déroutante. Et la
seule chose que les drogues grossières comme la cocaïne, l’héroïne et l’alcool
ont jamais faite, c’est de construire des raccourcis vers telle ou telle
impasse. Ou, en ce qui concerne le LSD, de tapisser les murs avec des
miroirs. Quant aux Chevaliers blancs, ils n’ont fait que présenter les
mêmes effets sous un emballage différent.
Mais les Chevaliers gris, eux, vont permettre de transformer
le labyrinthe à volonté. Ils ne vous confinent pas dans un minuscule répertoire
émotionnel ; ils vous donnent le pouvoir complètement. Ils vous laissent
décider exactement qui vous êtes, ce que vous êtes. »
Les textes suivant ont particulièrement retenus mon
attention :
Paille au vent : pour sa remise en question du soi et de sa personnalité.
Radieux : une approche poétique des mathématiques sous couvert de thriller.
Cocon : une excellente interrogation sur l’homosexualité dans notre société et le droit à la différence.
Vif Argent : pour le besoin d’irrationnel présent en chacun de nous.
Des raisons d’être heureux : magnifique texte sur la
notion de bonheur et sur l’absence de celui-ci.
Globalement ces textes sont donc moins ardus que ceux d’Axiomatique mais
tout aussi riche, seuls des détails techniques sont passés à la trappe ce qui
rend la lecture d’autant plus agréable pour le novice en science. La plupart de
ces nouvelles empruntent la forme du thriller et de l’enquête ce qui contribue
sans doute aussi à l’allégement de la part scientifique, le narrateur
découvrant progressivement le nœud de l’intrigue en même temps. Un bon recueil
pour découvrir Greg Egan sans avoir besoin d’une solide culture scientifique.
« Nous pensions que nous transmettions à nos enfants
tout ce qui importait : la science, l’histoire, la littérature, l’art. De
vastes bibliothèques d’information se trouvaient à portée de leurs doigts. Mais
nous ne nous étions pas suffisamment battus pour faire passer la vérité la plus
chèrement acquise : la morale ne peut venir que de l’intérieur. La
signification ne peut surgir que du dedans. En dehors de nos crânes, l’univers
est indifférent.
Peut-être, à l’Ouest, avions nous porté les coups fatals aux
vieilles religions doctrinaires, aux vieux monolithes de l’illusion… mais cette
victoire ne signifiait rien.
Parce que partout, le poison insidieux de la spiritualité
prenait maintenant leur place. »
09 octobre 2007
Le goût de l’immortalité de Catherine Dufour

« D’innombrables générations de femmes ont, à travers
les siècles, laissé leurs yeux sur des ouvrages minutieux et mal payés. Ma mère
me paraissait atteindre une stature historique, celle de la femme veuve qui reprise
patiemment la survie de sa famille à la lueur d’une chandelle. La chandelle
était halogène mais ça ne changeait rien à cette détresse alimentaire, ni à son
inextinguible patience. L’humanité doit tout à ces parques obscures qui ont
nourri leurs enfants maille après maille, puis tiré leur suaire sur leurs yeux
usés sans une plainte tandis que le monde se chargeait de leur précieuse
progéniture, transformant leurs fils en chair à canon et leurs filles en chair
à soldats. Tant de résignation effraie, elle intimide aussi. Les Animaux ne
s’embarrassent pas de portées quand les circonstances ne s’y prêtent pas. Si
toutes les mères abandonnées avaient fait pareil, si elles avaient, sans
patience, jeté leurs rejetons dans la
marmite à soupe au lieu d’essayer de les élever, l’être humain ne serait plus
qu’un mauvais souvenir. »
Dans le futur, une vieille femme chinoise, quelque peu cynique, se lance dans une série d’aveux, narrant les évènements qui ont marqués son enfance, plus d’une centaine d’année plus tôt. Le livre est cette narration adressée tant à cet interlocuteur qu’au lecteur.
L’avenir dépeint par Catherine Dufour n’est pas gai, bien au
contraire, tout n’est plus que pollution et nature à l’agonie. L’humanité se
terre dans d’immenses cités constituées de bâtiments gigantesques. Les plus
riches vivent au somment les plus pauvres vers la base, les exclus dans les
sous sols ou dehors, ces derniers constituant la caste la plus nombreuse.
Dans cet univers terne une jeune fille chinoise, à l’enfance
tragique, croisera le chemin d’un biologiste de retour d’une enquête avortée en
Polynésie sur une soudaine réapparition du paludisme.
A travers le récit de leur vie et celui d’une poignée de
personnes proches, c’est tout un monde en décomposition qui est dépeint.
Fable cynique, techno thriller teinté de magie vaudou, anticipation pessimiste, le goût de l’immortalité ne laisse pas indifférent. Très original dans sa forme, captivant et glaçant. A lire d’urgence !
06 octobre 2007
Un monde d’azur de Jack Vance

« Il entra dans le bungalow et se versa une coupe de
vin, puis retourna rêvasser sur le banc. La sérénité du ciel et le calme des
eaux l’apaisèrent et il finit même par sourire de sa propre véhémence jusqu’au
moment où, son regard venant se poser sur l’endroit dévasté dernièrement par le
Roi Kragen, sa mauvaise humeur le reprit de plus belle.
Il observa pendant quelques instants les signaux
lumineux et cela ne fit que le confirmer
dans son opinion que le style de Zander toujours fort dépouillé se desséchait à
l’extrême. Comme il se retournait il aperçut un remous noirâtre à la surface de
l’eau, tout contre le filet de protection : une masse sombre et luisante,
au milieu des herbes marines et des lianes aquatiques, que les remous de l’eau
entouraient de festons scintillants. Il s’approcha du bord et écarquilla les
yeux pour mieux voir dans l’obscurité, totale maintenant. Un petit Kragen
essayait de pénétrer dans le lagon de Tranque malgré le filet
protecteur. »
Des criminels transférés en vaisseau spatial se
révoltent et échouent leur engin sur une
planète inhabitée totalement dépourvue de terres émergées.
Dix générations plus tard une civilisation s’est constituée
sur les gigantesques plantes aquatiques qui prospèrent le long de l’équateur.
L’absence de terres émergées et le climat doux et constant ont donnés lieux à
une société primitive où le recyclage est un mode de vie, les os humains
constituant la plupart des outils.
Tout irait pour le mieux si les humains n’étaient victime
des kragen, créatures marines intelligentes qui viennent piller et ravager les
cultures. Le pire de tous étant le Roi Kragen, monstre de vingt mètres de long,
dont les humains achètent la protection à coup d’offrandes.
Sklar Hast, jeune homme impétueux, décide que la coupe est
pleine quand un jeune kragen vient roder autour de chez lui et que le Roi
Kragen ne daigne pas se montrer et assurer sa part du Pacte, à savoir protéger
les humains des kragens. Avec quelques autres sous le coup de la colère, ils vaincront
la créature qui les terrifie depuis des générations.
Le temps de la soumission semble terminer mais c’est sans
compter sur la caste des médiateurs qui prospèrent grâce à leur monopole de la
communication avec le Roi Kragen.
Très vite l’adversaire ne devient pas la créature mais les
tenants de l’ordre établi, aussi inique soit il.
Avec « Un monde d’azur », Jack Vance propose un
magnifique récit sur la résistance et les mécanismes de l’autoritarisme. Assez
court, ce roman se dévore en quelques heures et est difficile à abandonner une
fois commencé. Certainement l’un de ses meilleurs textes.
« Vu de loin, le Roi Kragen ressemblait à un ogre difforme en train de nager la brasse. Ses yeux antérieurs au fond de leur tube corné semblaient regarder en direction de l’îlot et se fixer sur la masse mutilée du kragen. Les hommes de leur côté le fixaient fascinés, les muscles aussi raides que la tige d’une plante marine. Le kragen qu’ils avaient capturé et qui leur avait semblé tellement monstrueux, semblait maintenant une miniature, une poupée, un jouet. »
03 octobre 2007
Blind Lake de Robert Charles Wilson

« Il savait très bien
que, selon toute probabilité, il se trouvait face à sa
dernière chance de sauver sa carrière de journaliste.
Restait à savoir s'il voulait saisir cette chance. Comme
l'avait souligné Elaine, d'autres options s'ouvraient à
lui. L'alcoolisme ou la toxicomanie, par exemple, qu'il avait côtoyés
d'assez près pour en comprendre l'attrait. Il pouvait
également accepter un emploi de rédacteur de publicités
ou de manuels techniques et avancer incognito jusque dans une
cinquantaine paisible et respectable. Il ne serait pas le premier
adulte à devoir revoir ses aspirations à la baisse et
ne se sentait pas à plaindre pour cela.
Cette mission à Crossbank et
Blind Lake était arrivée comme un rêve d'enfance
trop longtemps différé. Un rêve éculé.
Il avait grandit dans l'amour de l'espace, avait chéri les
premières images des interféromètres optiques de
la Nasa et d'Eurostar – des images préliminaires incluant
les deux géantes gazeuses du système UMa47 (toutes les
deux avec d'énormes et complexes systèmes d'anneaux) et
une tache alléchante : une planète rocheuse à
l'intérieur de la zone habitable de l'étoile. »
Blind Lake sera le dernier roman de
Robert Charles Wilson que je lirai cette année en attendant la
parution en français d'Axis en 2008.
Dans un futur proche à la
géopolitique instable, un système quantique
incompréhensible permet d'observer une planète
lointaine avec un degré de précision stupéfiant.
Il est possible de suivre la vie d'un autochtone ! Mis au point par
hasard le procédé n'est pas compris par ses concepteurs
et les images obtenues bouleversent quelque peu les idées
préconçues sur la place de l'humanité dans
l'univers. Pour ces raisons, les sites d'observation astronomiques de
Crossbanks et de Blind Lake sont hautement sécurisés et
autarciques : le personnel est trié sur le volet, logé
sur place avec toutes les installations civiles nécessaires à
une vie de famille, seuls quelques travailleurs journaliers entrent
et sortent.
« Donc, dit Charlie, on a
vraiment deux projets de recherche en même temps : Hubble Plaza
essaye de trier les données et ici on tente de comprendre
comment on obtient les données. Mais on ne peut pas regarder
de trop près. On ne peut pas démonter les O/BEC, les
arroser de rayons X ou quoi que ce soit d'aussi agressif. En mesurer
un, c'est le casser. Blind Lake ne se contente pas de dupliquer
l'installation de Crossbank : il a fallu faire accomplir à nos
machines le même processus de développement, sauf qu'on
a utilisé les vieux interféromètres haute
définition à la place de l'Ensemble Galilée, en
abaissant délibérément la force du signal
jusqu'à ce que les machines chopent le truc, quel qu'il soit.
Il n'y a que deux installations de ce genre dans le monde, et toutes
les tentatives d'en créer une troisième ont
systématiquement échoué. On est en équilibre
sur la pointe d'une épingle. C'est de ça que vous
parlait ce type à Crossbank. Quelque chose de vraiment étrange
et merveilleux ce passe ici, et on n'y comprend rien. Tout ce qu'on
peut faire, c'est le pouponner en espérant qu'il ne va pas en
avoir assez et s'éteindre tout seul. Ça pourrait
s'arrêter n'importe quand. Bien entendu. Et pour n'importe
quelle raison. »
Alors que les cadres dirigeants sont
partis pour une conférence internationale et que trois
journalistes sont admis à Blind Lake, la quarantaine est
instaurée de l'extérieur sans explication. Le site de
Blind Lake est toujours approvisionné en énergie et
aliments mais est pour le reste totalement coupé du monde.
Très vite, les détenus prendront la mesure de leur
isolement en découvrant que des drones de combat mortels ont
été mis en place autour du complexe. La vie s'organise
alors dans ce nouveau contexte et les scientifiques continuent de
travailler faute de mieux. Or c'est à ce moment là que
Le Sujet, l'extraterrestre observé, change son comportement de
manière radicale : il abandonne sa cité et se lance
dans un périple à travers les étendues
désertiques et abandonnées de sa planète.
Robert Charles Wilson s'empare ici de
la mécanique quantique, très légèrement
et avec une certaine poésie tout en privilégiant
l'humain. Que ce soit avec Chris, journaliste sur le retour portant
plusieurs fardeaux sur la conscience, Marguerite, responsable
scientifique harcelée par Ray, son ex mari, responsable
administratif psychotique et leurs fille, Tessa, gamine de neuf ans
pertubée et sujette à des visions pour le moins
inquiétante et encore quelques autres personnes. L'action se
déroule sur des périodes clés, espacées
dans le temps, et est décrite selon le point de vue de chacun
des protagonistes.
Globalement, Blind Lake est un roman
paisible loin de la fureur de BIOS, Darwinia ou des Chronolithes.
L'évènement extraordinaire est ici une quarantaine
inexplicable sujet de toutes les spéculations, la majeure
partie de la narration concerne les protagonistes et le Sujet. Existe
t il un lien entre le comportement de ce dernier et la quarantaine ?
Comment fonctionne ces systèmes informatiques quantiques qui
se programment seuls ? Pourquoi cela fonctionne t il ? Et pour
encore combien de temps ?
L'auteur répondra a quelques
unes de ces questions tout en faisant évoluer ses personnages
avec maestria. Une lecture plaisante qui se laisse dévorer
très rapidement, pour un final très agréable
emprunt d'une magie qui m'a donné l'impression de sortir d'un
film de Miyazaki.
« Presque quatre mois de quarantaine, et on avait beau essayer de l'ignorer ou de la justifier, cela signifiait qu'il se passait quelque chose de prodigieusement mauvais – peut-être dehors, peut-être dedans. Quelque chose de mauvais, de dangereux et de caché qui finirait par venir avec bruit en pleine lumière. »