26 juin 2008
Accros du roc de Terry Pratchett
« Il est deux heures du matin passées ! Quel genre
de magasin est ouvert à deux heures du matin ? » Nore gratta une
allumette.
Le cimetière poussiéreux de vieux instruments les entourait,
menaçant. On aurait dit qu’une crue subite avait surpris une bande d’animaux
préhistoriques qui s’étaient ensuite fossilisés. […]
Nore se sentait mal à l’aise. Il avait été musicien la
majeure partie de sa vie. Il détestait le spectacle d’instruments morts, et
ceux-là l’étaient, morts. Ils n’appartenaient à personne. Personne n’en jouait.
C’étaient des corps sans vie, des êtres sans âme. Ce qui les avait habités
était parti. Chacun d’eux représentait un musicien dans une mauvaise passe.
Un jeune homme débarque à Ankh-MorpokAnkh-MorpokAnkh-MorpokAnkh-Morpok, tente de se lancer
dans la musique, met la main sur une étrange guitare dans un magasin tout aussi
improbable : une nouvelle ère musicale commence ! Le public est en
délire et la guilde des musiciens sur les dents.
Ailleurs la Mort traverse une nouvelle période de dépression
et cherche l’oubli. Suzanne, la fille d’Ysabel et Mortimer est recrutée au pied
levé par la Mort aux Rats pour assurer l’intérim.
Deux intrigues pas inintéressantes mais qui peine à
démarrer, l’ensemble est souvent drôle mais il manque pendant un bon moment des
éléments de sa recette. Le final sauve toutefois ce roman.
Un épisode du Disque Monde en demi-teinte, la parodie de
l’hystérie provoquée par le rock est amusante mais l’ensemble est trop léger
pour marquer durablement. Pas désagréable mais vite oublié.
La Mort se pencha encore jusqu’à descendre son crâne au
niveau du visage de la jeune fille.
« MAIS LA PLUPART DES GENS
NE SONT PAS BIEN MALINS ET GÂCHENT LEUR VIE. TU NE T’EN ES PAS APERÇUE ?
TU N’AS PAS REGARDE UNE VILLE DU HAUT DE TON CHEVAL EN TE DISANT QU’ELLE
RESSEMBLE A UNE FOURMILIÈRE GROUILLANTE D’INDIVIDUS AVEUGLES QUI CROIENT A LA RÉALITÉ DE LEUR PETIT MONDE RIDICULE ? TU VOIS LES FENÊTRES ÉCLAIRÉES ET TU AIMERAIS
PENSER QUE DES TAS D’HISTOIRES PASSIONNANTES SE DÉROULENT PAR DERRIÈRE, MAIS TU
SAIS EN RÉALITÉ QU’ELLES N’ABRITENT QUE DES ESPRITS OBTUS, BORNES, DE VULGAIRES
CONSOMMATEURS QUI SE REMPLISSENT LA PANSE, QUI PRENNENT LEURS INSTINCTS POUR
DES ÉMOTIONS ET SE FIGURENT QUE LEURS EXISTENCES DÉRISOIRES COMPTENT DAVANTAGE
QUE LE MURMURE DU VENT. »
14 juin 2008
Janua Vera de Jean-Philippe Jaworski
J’ai acquis ce recueil du fait de la critique du Cafard Cosmique.
Rappelé à mon bon souvenir par la critique récente de Nébal et finalement
l’attribution du prix du Cafard Cosmique 2008, je l’ai finalement sortie de ma
pile à lire. Bonne pioche !
Jean-Philippe Jaworski dépeint en sept nouvelles aux
ambiances très différentes, la vie dans une région médiévale teintée légèrement
de fantasy. Des textes émouvants et amers, à l’exception de Jour de guigne qui
lui est d’inspiration pratchettienne, et une belle galerie de personnages sans
manichéisme.
La présentation de Laurent Kloetzer en quatrième de
couverture est très parlante aussi je me permet de la
citer : « Dans ses récits à la langue raffinée, il tient les
chroniques d’un monde dont on aurait aimé qu’il fût le nôtre, qui mêle les
brumes d’or de Tolkien à une histoire médiévale rêvée. Mais dans les cités
impossibles, dans les batailles ou les intrigues politiques, l’auteur réserve
sa tendresse aux gens du peuple, paysannes, soldats abandonnés, ruffians des
quais, à ceux qui vivent vraiment dans ce monde, et qui ont toujours plus à
perdre qu’à gagner. »
Une fantasy légère, un monde médiéval assez réaliste d’ambiance italienne, ces nouvelles sont prenantes et c’est avec regret que j’ai refermé ce livre tant j’aurais aimé en apprendre plus sur cet univers.
25 avril 2008
Jhereg de Steven Brust
Nous étions tous amis. Morralan portait Sceptre-noir, qui avait jadis tué mille hommes sur la muraille du tombeau de Baritt. Aliera portait Trouve-voie, dont on affirmait qu’il avait servi un pouvoir plus haut que l’Empire lui-même. Sethra portait Flamme-de-glace, qui renfermait en son sein toute la puissance du Mont Dzur. Quant à moi, je me portais plutôt bien, merci.
Vlad Taltos est un être atypique, un humain vivant parmi les
Dragaeran mais se singularisant en en s’attachant aux méthodes humaines
orientales. C’est en tant qu’assassin qu’il a trouvé sa place dans cette
société, associé à la
maison Jhereg.
Après une introduction un peu poussive mais habile dans la
présentation de l’univers, l’intrigue démarre. Un ponte de la Maison Jhereg charge
Vlad d’un assassinat urgent. Las, la situation dégénère rapidement quand il
s’avère que la cible est l’invité de Morralan, un noble Dragaeran de la Maison Dragon, très
à cheval sur l’honneur et le havre qu’il accorde à ses invités, et pour compliquer
le tout ami personnel de Vlad Taltos. Très vite cette mission à haut risque se complique encore plus en
présentant le risque d’une guerre civile…
Des dragaerans dont l’espérance de vie se compte en milliers
d’années, de la magie très répandue et puissante, résurrection et téléportation
font partie du quotidien : l’univers de Brust est original et bien
présenté par petite touche.
Personnellement, je n’ai pas accroché énormément à cet
ensemble même si Vlad Taltos est un héros original, loin de l’omnipotence qui
semble régner dans ce monde.
Un roman un peu lent au démarrage suivi d’une intrigue mené tambour battant. Une expérience pas désagréable mais sans plus.
23 février 2008
La Porte d’ivoire de Robert Holdstock
Suivi de La Femme des neiges
Pour la première fois de ma vie, j’avais éprouvé la sensation qui, j’en étais convaincu, avait initialement attiré la curiosité de mon père. Les rencontres avec d’étranges silhouettes avaient constitué une large part de mes années d’enfance ; mais jamais cette impression d’être attiré, retourné, examiné, approché, étudié et enfin expulsé dans la réalité de la neige.Huxley n’avait jamais véritablement partagé avec autrui ce qu’il connaissait du royaume sauvage par delà les lisières. Il nous avait tous tenu dans l’ignorance de la vérité, et cette pensée fugitive a éveillé ma colère un instant.
Derniers voyages au sein des bois de Ryhope, La Porte
d’Ivoire met en scène Christian Huxley et narre ses premières aventures dans la
forêt des mythagos avant le retour de son frère, Steven.
Nouvelle découverte du phénomène toujours agréablement narré suivi par contre d’un net ralentissement de l’intérêt ensuite même si l’histoire est toujours impeccablement construite.
Christian a assisté adolescent au suicide de sa mère et
cette scène liée à la forêt va le pourchasser et généré un mythe. George Huxley
de son côté est dépeint comme très cruel et passionné ce qui détonne quelque
peu avec les précédents romans. Quoi qu’il en soit les changements de Christian
ne sont pas présentés dans cette histoire, ce qui est très bien. Robert
Holdstock donne toutefois quelques clés pour appréhender la horde de mythagos
qu’il attache à sa personne dans le premier roman.
La nouvelle La Femme des neiges qui clôture ce cycle, explicite plus les ambiguïtés de George Huxley
dans une version mythagos de L’étrange cas du Docteur Jeckyll et de Mister
Hyde.
Ces deux textes au final ne sont pas indispensables malgré
les éclairages qu’ils apportent, Holdstock a peut être un trop tiré sur la
corde avec sa superbe idée initiale.
Le meilleur du cycle se trouve dans La forêt des Mythagos et
Le Passe Broussaille qui se suffisent parfaitement.
Au portail, qui s’ouvrait sur un sentier, puis sur un champ, la neige était tassée à l’endroit où la visiteuse en avait fait l’escalade et était tombée, ou avait atterri sur ses pieds tant bien que mal. Au-delà du portail, les traces continuaient vers le bois d’hiver, et Huxley demeura un moment immobile, à contempler les grands arbres noirs et leur dense garniture de houx vert brillant. Même en hiver, il était impossible de pénétrer dans le bois des Ryhope. Même en hiver, on ne parvenait pas à percer du regard ses profondeurs à plus de cinquante mètres. Même en hiver, le bois savait exercer sa magie, dissoudre les perceptions en un instant, en faisant tourner le visiteur en rond et en brouillant ses points de repère.
14 février 2008
Le Passe-broussaille de Robert Holdstock

Cela faisait six ans qu’on avait retrouvé le corps d’Alex.
Six longues années, six années vides. Il se souvenait encore du puissant
remugle de la forêt, tandis qu’il avançait à pas lourd, avec les policiers, au
milieu des fougères et des fondrières. Le ciel était bouché et une pluie morne
et déprimante tombait. L’humidité sous les arbres, était étouffante. On
n’entendait que le bruit de leurs chaussures écrasant les débris
végétaux : sinon, pas un son au monde. Un groupe solennel d’hommes s’était
tenu autour de la zone entourée d’un cordon, où l’on avait dégagé les feuilles
mortes pour mettre au jour un torse déformé, le crâne tourné vers le ciel, le
visage aussi méconnaissable qu’une pile de branches pourries et écrasées.
Alex Bradley est un garçon ordinaire, ami de Tallis Keeton. Sa vie et celle de ses parents basculent quand James Keeton, le père de Tallis émerge devant leur voiture après une disparition d’un an. Traumatisé par la disparition de sa fille, l’homme semble avoir sombré dans la folie et n’arrive à communiquer qu’avec Alex. Au cours d’un de ses entretiens, Alex touche le masque de Tallis que James Keeton a récupéré. Ce dernier meurt alors et Alex devient brusquement autiste. Quelques temps plus tard il disparaîtra de l’hôpital et ce que l’on suppose être son corps sera retrouvé en bordure de la forêt de Ryhope.
Les années passent jusqu’à ce qu’une curieuse équipe de
scientifique entre en contact avec Richard Bradley, le père d’Alex. Son fils
serait vivant quelque part dans la forêt et perturbe leurs travaux, par
l’influence que son subconscient a sur la forêt des mythagos.
Cet endroit ? C’est là que tout a commencé. Où tout a
commencé dans notre siècle, en tout cas. Un homme du nom de Huxley vivait ici
avec sa famille, son épouse et ses deux fils. Ils n’étaient que de simples
locataires. Le père de Huxley avait eu comme ami intime l’ancien lord Ryhope.
Mais quelque chose qui était resté dormant pendant quatre siècles s’est
réveillé lorsque Huxley a commencé ses études, pas dans cette pièce, dans une
autre. La maison s’appelle Oak Lodge. La forêt, autour, est très, très
ancienne. Ce bricolage, poursuivit-il en disposant un rouleau d’enregistrement
neuf dans l’appareil, est ma version de ce que Huxley appelait un capteur de
flux. Très simple, en réalité. Il contrôle la vie, la nouvelle vie, la vie
spontanée, la vie des héros fantômes que nous appelons mythagos.
Richard s’associe donc à ses curieux personnages pour sauver son fils de l’emprise de la forêt. Las, cette dernière ne semble pas se laisser faire, dissimule bien des pièges et les scientifiques ont chacun des raisons personnelles d’être là et n’ont pas tous à cœur les intérêts d’Alex.
Beaucoup plus facile d’accès que Lavondyss qui versait trop dans le chamanisme, Le Passe-broussaille est un très bon moment. L’alchimie entre les mythagos et l’inconscient d’Alex est remarquablement mise en scène. La palme revenant aux mythes de Jason et des argonautes très sombrement dépeint et au thème récurent dans ce roman de Gauvain et du chevalier vert.
La quête initiatique de Richard est prenante et
passionnante. Le seul point noir est qu’il faut avoir lu Lavondyss, moins
réussi, pour pleinement apprécier ce texte.
Quoi qu’il en soit avec Le Passe-Broussaille le cycle de la
forêt des mythagos est renouvelé de manière très agréable.
La forêt s’agitait , Richard était énervé. Avec
détermination, il entreprit de retourner sur ses pas, le sac sur le dos, tenant
son épieu rudimentaire à la main. Pas question de revenir ici, cette fois, de se laisser
désorienter. Il en avait jusque-là. Si Helen et Lacan avaient d’autres choses à
lui dire, ils n’auraient qu’à venir à Shadoxhurst.
« Trop, c’est trop ! » déclara-t-il avant de
se glisser sous une branche basse, ne quittant pas l’étroit sentier des yeux.
Oak Lodge était droit devant lui. Il voyait la clairière,
inondée de lumière.
Il déboucha sur le Sanctuaire du Cheval et, devant la pierre
grise, hurla de frustration. « Mais enfin, comment ? Quand ai-je
tourné ? »
02 février 2008
Lavondyss de Robert Holdstock

Elle rebroussa chemin jusqu’à la lisière du bois. Au dernier
moment, alors qu’elle marchait encore dans l’ombre, elle aperçut une forme
humaine qui se tenait dans la zone dégagée ; elle ne put rien voir d’autre
qu’une silhouette. Mais cela la pertuba.L'homme se tenait sur une élévation de terrain juste
de l’autre côté de la barrière en fil de fer barbelé. Il était incliné sur un
côté et sondait du regard le demi-jour impénétrable de la forêt des Rhyope.
Tallis l’observa, sensible à son inquiétude… et à sa tristesse. Tout dans sa
posture indiquait un homme vieillissant et affligé. Immobile. Regardant.
Scrutant avec anxiété un univers dont l’accès lui était refusé par la peur qui
étreignait son cœur. Son père.
Retour à la forêt des mythagos, après les évènements qui ont troublés la famille Huxley.Tallis Keaton, demi soeur de Harry Keaton, protagoniste de l’épisode précédent, est hantée par des mythagos, femmes masquées, qui lui transmettent un savoir et des contes que son grand père n’a fait qu’entrevoir.Quelques années plus tard, elle entrera en contact brièvement avec son frère disparu et décidera de tout tenter pour le retrouver. Allant même jusqu’à partir avec des entités issues du bois sous les yeux de son père affligé.
Tallis était sur le point de le suivre lorsqu’une main
sortit de l’ombre derrière elle et vint la toucher à l’épaule. Elle resta paralysée, le cœur battant la chamade. Elle était
terrifiée. Une deuxième main vint se poser sur le sommet de son crâne et fit
courir doucement ses doigts sur ses cheveux. La peur lui donnait le vertige.
Elle n’avait entendu personne approcher, et quelqu’un se tenait pourtant juste
derrière elle ; elle sentait même la douceur d’une haleine sur sa nuque.
Récit initiatique, « Lavondyss » repose sur moins de contes différents que « La forêt des Mythagos », quelques histoires apparemment sans liens entre elles, cheminement chamanique, ambiance néolithique et nouvelle tentative de percer le cœur de la forêt primordiale.
Dans ce roman, Robert Holdstock abandonne son vocabulaire
d’odeur pour se reporter sur des effets de lumières et de chaleur. Le roman
comporte quelques longueurs mais reste bien maîtrisé car chaque élément est lié
aux autres, il n’y a pas d’évènements gratuits, au terme du roman le puzzle est
complet. Holdstock pousse à leur paroxysme ses concepts de contes et de
mythagos au risque de perdre le lecteur en cours de route.
Moins envoûtant, plus glacial et cruel, Lavondyss reste un
bon roman qui souffre juste de l’existence de son prédécesseur.
Il y avait quelque chose de familier qui la rassurait dans
cette ruine délirante, ce paysage engendré par un aviateur descendu en flammes
bien des années auparavant, créé par lui alors qu’il se dirigeait vers le lieu
le plus intérieur et le plus ancien de tous. Les allusions à son histoire la
faisaient sourire ; les échos de ce qu’il était la rendaient triste. En
dépit du froid qu’elle ressentait, c’était comme si elle baignait dans la
chaleur de son frère, comme s’il avait refermé ses bras sur elle, comme si elle
se sentait bien et en sécurité contre sa poitrine. Elle effleura la pierre des
murs comme elle aurait effleuré une joue, délibérément et en s’attardant.
23 janvier 2008
La forêt des mythagos de Robert Holdstock

Dès l’instant où je fus dans cette pièce à l’odeur de moisi,
je me sentis complètement subjugué et profondément affecté par sa fraîcheur et
l’atmosphère morne, hantée qui imprégnait tout, murs, tapis et fenêtres. Elle
dégageait une légère odeur de cuir ainsi que de poussière, mais il me semblait
aussi distinguer le parfum de la cire, comme si Christian avait fait un petit
effort pour conserver propre cette pièce étouffante. Elle n’était pas très
encombrée et ne ressemblait pas à la bibliothèque que mon père aurait peut-être
aimé qu’elle fût. On y trouvait des ouvrages de botanique et de zoologie,
d’histoire et d’archéologie, mais il ne s’agissait nullement d’éditions
rares : simplement des éditions bon marché qu’il avait pu trouver à
l’époque. Les livres de poche étaient bien plus nombreux que les ouvrages
reliés ; la ravissante reliure de son livre de notes et le bureau au
vernis profond, avec leur air d’élégance victorienne, détonnaient en réalité
dans cet ensemble minable.
Toute sa vie George Huxley a étudié l’étrange bois qui borde
sa maison, étudiant et provoquant divers phénomènes sans plus se préoccuper
véritablement de sa famille.
A sa mort en 1946, son fils Christian reprend la propriété
ainsi que ses notes. Il tient vaguement son frère Steven au courant de ses
découvertes jusqu’au moment où il lui annonce qu’il s’est trouvée une compagne…
Steven finit par revenir à son tour dans la demeure
familiale, sur place, il ne trouve nulle trace de la compagne de son frère, ce
dernier parait bien perturbé et lui narre ce qu’il a découvert à propos des
travaux de leur père...
Le bois jouxtant leur maison, serait une petite forêt
primordiale, intouchée de l’homme. Elle possèderait la capacité de repousser
les intrus en les faisant tourner en rond et abriterai les mythes humains de la
région depuis l’aube de l’humanité. George Huxley tentait de découvrir la
nature du premier d’entre eux.
Je le suivis vers l’intérieur, cherchant le meilleur chemin
au milieu du fouillis des fougères et des orties, goûtant la profondeur du
silence. Les arbres étaient petits, à hauteur de la bordure, mais au bout d’une
centaine de mètres s’élevaient déjà des fûts plus âgés : de grands troncs
de chênes tourmentés, creux à moitié morts, qui montaient du sol en se tordant
et semblaient presque ahaner sous le poids de leurs branches. Le terrain
montait légèrement, et l’enchevêtrement du sous-bois se trouvait ici et là
interrompu par des blocs de calcaire gris recouverts de lichens. Nous passâmes une
crête ; de l’autre côté, la descente était raide, et de subtils
changements affectaient la forêt. Elle semblait y être plus sombre, plus vivante, et je
remarquai qu’un chant plus plaintif et sporadique y remplaçait les piaulements
plus aigus des oiseaux de septembre, en lisière.
Très vite Steven remarquera que son frère est obsédé par les
travaux de leur père. Amoureux d’une femme tout droit sortie d’une légende
celtique, nommée Guiwenneth, il ne se remet pas de sa mort. Persuadé
qu’il lui est possible, en s’accordant
sur la forêt, de redonner vie à sa bien aimé, Christian disparaît dans le bois.
Steven, a qui il a recommandé de se tenir à l’écart, découvrira les phénomènes
liés au bois en attendant son retour.
Une fois dans la clairière, il hésita et me regarda. Je ne
devinai pas le moindre sourire sous le masque de boue et de feuilles sèches.
Ses yeux brillaient, plissés et réduits à une fente. Il avait les cheveux gras
et hérissés ; il était presque nu, simplement vêtu d’un cache-sexe et d’une
veste de peau en haillons qui ne devait guère lui tenir chaud. Il tenait à la
main trois javelots à la pointe vicieusement effilée. Disparue, la maigreur
squelettique de l’été ; il avait des muscles puissants et durs, la
poitrine développée, les membres pleins de force. Il s’était transformé en
guerrier.
« Il faut absolument que tu quittes les bois, Steve. Et
pour l’amour de Dieu, n’y reviens pas ! »
Au contact de l’inconscient d’un humain vivant, le bois
donne vie à divers mythes, les mythagos. Hanté de plus en plus fréquemment par
ses êtres qu’il aperçoit à la lisière du bois ou qui viennent le visiter,
Steven commencera à explorer le bois, jusqu’à rencontrer la Guiwenneth de
Christian.
Après quelques évènements tragiques, Steven accompagné
d’Harry Keeton, un pilote ayant croisé une forêt similaire pendant la guerre,
entreprennent l’exploration des tréfonds du bois.
Des humains qui évoquent des mythes puis finissent par en
devenir acteur… L’idée est brillante, les mythagos variés, de l’aube de l’humanité
à la première guerre mondiale.
La forêt des mythagos est difficile à lâcher avant la fin
tant le passage du monde moderne à la fantasy est bien amené.
Je n’ai qu’un regret après l’avoir lu : celui de
l’avoir laissé si longtemps dans ma pile
à lire !
01 décembre 2007
Le dernier rayon du soleil de Guy Gavriel Kay

Aussi bien en Al-Rassan qu’en Amnuz et en Soriyye, les
terres ancestrales d’Orient, l’on disait parmi les Asharites que le monde
humain pouvait être divisé en trois groupes : les vivants, les morts, et
ceux qui se trouvaient en mer.
Ibn Bakir était éveillé depuis l’aube, et il remerciait dans
ses prières les dernières étoiles nocturnes de pouvoir être enfin compté parmi
les membres du bienheureux premier groupe.
Dans ce lointain et païen septentrion, au milieu de ce
marché de l’île de Rabady battue par les vents, il avait hâte de commencer à
échanger son cuir, ses étoffes, ses épices et ses lames bien aiguisées contre
des fourrures, de l’ambre, du sel, et de lourds tonneaux de morue séchée, qu’il
vendrait en Ferrières sur le chemin du retour : il voulait prendre au plus
vite congé de ces barbares Erling qui puaient le poisson, la bière et la
graisse d’ours, qui pouvaient vous massacrer pour une querelle sur des prix, et
qui – ces sauvages ! – brûlaient leurs chefs sur des bateaux, parmi leurs
possessions terrestres.
Guy Gavriel Kay exploite à nouveau son monde alternatif pour narrer une page d’histoire romancée à sa façon. L’intrigue s’inspire ici du règne du roi anglais Alfred le Grand (les sources sont indiqués dans les remerciements) au IXeme siècle et de la fin de l’occupation danoise, pardon erling...
Il était roi d’un peuple incertain, dispersé et inculte,
dans une contrée assiégée et marquée par
l’hiver, et il voulait davantage. Il voulait davantage pour eux, ses Anglcyns,
dans cette île. Avec trois générations de paix, il le croyait possible. Depuis
vingt-cinq ans, il prenait des décisions contre son cœur et son âme avec cette
idée en tête. Le temps viendrait bientôt où il en répondrait devant Jad.
Et il ne croyait pas qu’ils se verraient accorder trois
générations.Pas dans ces terres du nord, ce champ d’ossements guerriers. Il vivait
son existence et luttait contre les obstacles, y compris ses fièvres, au défi
de cette pensée amère, comme si de par sa seule volonté il pouvait en être
autrement ; il songeait au dieu dans Son chariot à l’envers du monde,
combattant le mal chaque nuit pour ramener le soleil dans le monde de Sa
création.
Plutôt qu’une longue fresque comme dans « Les Lions d’Al-Rassan », l’action se déroule sur quelque mois, mais les protagonistes sont nombreux, multipliant les points de vue. L’intrigue devient ainsi plus complexe et n’est pas manichéenne. On trouvera bien un sale type qui n’a pas grand-chose pour lui mais c’est la seule exception. Les personnages Erling sont, certes brutaux, mais aussi complexes et tout aussi intéressants que le roi Aëldred et ses proches, ou les cyngaëls voleurs de bétail. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié le personnage de Bern Thorkellson tant pour ses aventures que son évolution.
Le fantastique à une part dans cette histoire via la présence très légère d’une partie des mythes celtiques, sans pour autant allourdir la narration à tiroir de Guy Gavriel Kay. Les personnages sont bien campés et approfondis tandis que leurs destins et leurs histoires personnelles s’entremêleront jusqu’à une confrontation finale aussi forte que celle des Lions d’Al-Rassan.
Une histoire riche et des personnages bien travaillés, Guy Gavriel Kay, réussi à nouveau son adaptation personnelle de l’histoire et il devient rapidement difficile de poser ce roman. Un très bon moment et l’éclairage d’une période peu connue de l’histoire qui m’a incité à me documenter.
C’étaient des hommes de Jormsvik, cependant. Ils firent mouvement avec une rapidité qu’il n’aurait pas crue possible avant de se joindre à eux. On leva le camp et, lorsque les rames furent en place dans les deux derniers bateaux – avec un équipage réduit, mais on n’y pouvait rien – et qu’ils s’éloignèrent sur l’eau, le soleil n’avait guère viré plus loin vers l’occident. C’était leur vie, le sel et le dur labeur, les proues à tête de dragon. "Un Erling à cheval sur la mer…"
31 août 2007
Le Royaume blessé de Laurent Kloetzer.

Il y a quelques années, j’ai lu l’excellent « La Voie
du cygne » de Laurent Kloetzer. J’avais beaucoup apprécié, la publication
du Royaume blessé l’année dernière a rappelé cet auteur à mon bon souvenir.
C’est à cette occasion que l’intégralité de ses œuvres a atterrie dans ma pile
à lire et je dois dire qu’à la lecture de ce roman je ne le regrette pas.
Le décor dans lequel se déroule, l’histoire d’Eylir
Ap’Callaghan est un monde imaginaire, largement inspiré du notre où s’opposent
les clans keltes à l’empire atlan. Les keltes, d’inspiration celtique, vivent
en plein moyen age tandis que les atlans sont en pleine renaissance avec une
pointe de révolution industrielle. A ces deux civilisations se greffent
d’autres nations mineures qui seront traversées rapidement.
A ce moment là, Eylir disparaît de l’histoire avec un grand
H et commence véritablement sa vie. Le narrateur, bien des années plus tard,
apprend son existence par un barde et fasciné commence une longue enquête
recueillant auprès des différents acteurs des contes sur la vie d’Eylir tout en
tentant de retrouvé sa trace.
« A Koronia, au service de Madame, j’étais sujet de
Rhadamanthe, seigneur puissant, pacifique et lumineux. Face à ce Roi blanc
s’était dressé le Roi rouge qui mène les armées, le jeune dieu flamboyant qui
bouleverse le monde. C’était vers lui que penchait mon cœur, peut-être que je
savais que rien ne survivrait de son épopée folle, peut-être aussi parce que
son œuvre était celle d’un seul homme, d’une seule voix.
Et grâce à Kyle, par ces nuits de fièvre à la Grange,
j’étais devenu membre de cette grande histoire. Occupe-toi du gamin…
En me disant ces mots, il m’avait confié le petit Eylir,
Eylir le jeune, frère du Roi rouge. Je tenais la main de l’enfant blond, il
m’avait accompagné jusque dans la retraite de ma pension, regardant toute chose
d’un air tranquille. Je rêvais et l’interrogeais en silence. Et toi, qu’es-tu
devenu dans le sillage d’un frère aussi illustre ? As-tu pris les armes à
ton tour ? Es-tu mort dans une de ses guerres ? Es-tu quelque part
dans le monde, marié et paisible, cultivant ton jardin ? Pourquoi Kyle
m’a-t-il parlé de toi ? Pourquoi à moi ? »
Profitant de fonctions dans l’empire atlan, lui permettant
de mener l’enquête, le narrateur remontera la piste d’Eylir, croisera nombre de
ses relations et le retrouvera.
Selon les conteurs, les histoires d’Eylir varieront de style
et d’ambiance, des nouvelles purement fantastiques surgissant ça et là sans qu’on
sache vraiment avant le dénouement si elles sont fantasmées ou non.
Le destin d’Eylir bien que moins glorieux que celui de son
frère est très captivant et tragique.
Quelques passages dans le domaine du fantastique sont
déroutants mais le récit reste globalement prenant et plein de rebondissements,
un superbe voyage dépaysant.
« Je réfléchissais à toute cette histoire et j’ai
demandé le plus naturellement du monde à la Dame Argine si elle
avait déjà reçu chez elle des compagnons d’Eylir Ap’Callaghan…
Je n’avais pas fini ma question qu’elle a lâché un lourd
plat de terre qui s’est brisé net sur le sol. Le vieil homme a ouvert les yeux
et m’a regardé, très attentif. Quant à Beth, elle a cessé d’essuyer la table,
atterrée. Argine s’est retournée vers moi, son regard brillait comme celui
d’une prophétesse, son visage était plein de colère, j’ai commencé à prendre
peur. Elle a parlé, très lentement, avec une tension énorme dans la voix.
« Personne ne prononce ce nom maudit dans ma maison.
Personne. Sors de chez moi ! »
Comme je tentais stupidement de m’excuser, elle a
crié : « Sors de chez moi ! »
Je me suis empressé d’obéir, j’ai senti qu’elle allait me
tuer si je n’obtempérais pas. Hors de la maison, désemparé, je l’ai entendu
crier, et Beth qui essayait de la calmer. Le vieil homme me regardait depuis la porte, ses yeux
étaient froids, sans indulgence. Il avait de l’allure, même dans un siège
roulant.
Et j’ai compris, bien sûr. J’ai compris où je me trouvais,
avec qui je parlais. Il faut me croire, jusqu’à cet instant, je n’avais pas
fait le rapprochement. Je me maudis encore d’avoir été aussi aveugle, aussi
bête… Sur le coup, je me suis effondré. Comment me faire pardonner un coup
pareil ? C’était impossible… »
02 août 2007
Harry Potter and the Deathly Hallows

Comme les années précédentes, il n’y avait pas besoin de
commander le dernier Harry Potter malgré le battage médiatique qui suggérait
des possibilités de pénurie. J’ai trouvé mon exemplaire à mon retour de
vacances à l’hypermarché du coin à côté d’une promotion pour des raviolis.
Plus sérieusement.
Harry Potter and the Deathly Hallows est donc le dernier
épisode de la série mais aussi le plus sombre. Les morts s’accumulent et le
désespoir se propage énormément.
« He had
never thought to ask Dumbledore about his past. No doubt it would have felt
strange, impertinent even, but after all, it had been common knowledge that
Dumbledore had taken part in that legendary duel with Grindelwald, and Harry
had not thought to ask Dumbledore what that had been like, nor about any of his
other famous achievements. No, they had always discussed Harry, Harry’s past,
Harry’s future, Harry’s plans…»
La narration est bien maîtrisée l’exception d’une ou deux ficelles un peu grosses, des éléments des six épisodes précédents sont repris et la relecture de ces derniers peut s’avérer utile. Les différents personnages sont présentés sous des jours nouveaux ce qui diminue très fortement l’aspect manichéen de ce conte.
L’introduction des « Deathly Hallows » est un des
éléments les mieux amenés du roman et contribue fortement à l’intensité
dramatique. La sortie du cadre de Hogwarts permet de renouveler l’intérêt et
donne un meilleur aperçu de cet univers.
Harry Potter reste un très bon divertissement, quelque peu surmédiatisé, mais pas idiot. L’écriture de Rowling plus mature au fil des tomes et de l’évolution des protagonistes est agréable. Reste donc quelques astuces narratives un peu grossières mais qui ne gâchent pas l’ensemble ni les scènes les plus poignantes.