10 mai 2012

Acacia : La guerre du Mein de David Anthony Durham

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Leodan Akaran était un homme en guerre contre lui même. Il charriait des conflits muets dans son esprit, des luttes qui faisaient rage d'un jour à l'autre sans jamais être résolues. Il était conscient de cette faiblesse intérieure, de ce défaut dû à sa nature de rêveur, de poète, d'érudit, d'humaniste. Ces penchants ne convenaient guère à un roi. Il enveloppait sa famille dans la riche culture d'Acacia tout en lui dissimulant le commerce odieux qui l'avait fondée. Il avait pour projet que ses enfants ne fassent jamais l'expérience de la violence physique, même s'il fallait, pour se garantir ce privilège, passer certaines personnes au fil de l'épée. Il détestait l'idée que d'innombrables êtres humaines sur ses territoires fussent enchaînés à une drogue qui garantissait leur travail et leur soumission, et pourtant il s'adonnait au même vice.

Depuis une vingtaine de générations, les Akarans étendent leur emprise sur le continent et la poignée d'archipels qui constitue le Monde Connu. Leur puissance vient des mines à ciel ouverts exploitées de manière impitoyable par des hordes d'esclaves de tout âge enchaîné et soumis grâce à la consommation de la Brume, une espèce d'opiacé. Cette drogue provient de terres et d'un empire connues uniquement de la Ligue, un groupement de marchand devenu puissant grâce au monopole sur ce commerce, à la flotte hégémonique. Le bras armé des Akarans sur les mers. Leodan Akaran, le roi vieillissant est dénué de la poigne de fer de ses prédécesseurs, il se veut réformateur et peut enclin à céder aux exigences grandissantes de la Ligue, la Brume étant échangée contre des masses d'enfants. Leodan Akaran bien que cherchant à vivre paisiblement s'est fait beaucoup d'ennemis...

Thaddeus comprit subitement ce qu'Hanish lui taisait. C'était là, derrière cette affirmation que les Meins disaient toujours la vérité. Ce n'était pas une fanfaronnade, mais une déclaration de la fierté d'une nation. Les Meins avaient toujours affirmé qu'ils avaient été bannis dans le Nord parce qu'ils avaient dénoncé sans détour les crimes des Akarans. Et ils croyaient aussi qu'ils avaient été maudits. Les Tunishnevres... C'est ce élément que Thaddeus n'avait pas encore pris en considération. Ce n'était qu'une légende pour les Acacians, mais peut-être bien plus pour les Meins eux-mêmes.

Parmi les peuples de l'empire,  les Meins occupent une place à part, alliés des Akarans lors de la formation de l'empire, ils ont finalement été déchus, exilés dans les taïga septentrionnale et maudits. Là, les conditions climatiques ont forgés un peuple fier, hantés par l'omniprésence vengeresse de leurs ancêtres. Depuis des siècles, ils feignent la soumission et préparent inexorablement plus que leur revanche, une guerre sainte pour délivrer les âmes de leurs ancêtres.

Ayant acquis des alliés inattendus, noués des liens avec la Ligue, encouragés des trahisons cruciales et préparés le régicide, les Meins frappent vite et fort. Le fragile équilibre de l'empire est défait et ce dernier s'effondre comme un château de cartes...

Rien de tout cela n'éteignit le feu de la haine qui consumait le coeur de Leeka, mais il finit par renoncer à la lutte. Ses alliés étaient morts ou avaient déposé les armes, et quelques-uns étaient tombés dans la clandestinité. Ses ennemis étaient passés d'une phase de conquête à celle de la reconstruction et du retranchement, ainsi qu'à la gestion de leurs richesses nouvellement acquises. Si Leeka avait su avec certitude ce que sa vie allait devenir, il se serait jeté sur son épée pour se transpercer le coeur. Mais il n'en savait rien. Chaque jour se fondait dans le suivant, ouaté par la drogue, et sa défaite lui collait de plus en plus à la peau.

Alors que la défaite est consommée, le chancelier Thaddeus ne va pas totalement au boût de sa trahison et tient une promesse faite sur le lit de mort de Leodan. Il disperse les quatre enfants royaux, espérant les sauver du destin que leur réserve les Meins. Aliver, l'ainé, est confié à une puissante tribu de la savane, Corinn est livrée à l'ennemi par un soldat opportuniste, Mena abandonnée dans un atoll primitif suite à la vendetta qui emporte son gardien et finalement Dariel le cadet, adopté par un pirate suite à la destruction du havre qui lui était destiné.

Neuf années passeront en une ellipse, le temps pour les quatre enfants de devenir tous adultes, de perdre leurs illusions et espérer prendre en main leur destin...

Aussi douloureux que ce fût à entendre, Aliver lui fut reconnaissant de lui apprendre ces réalités. Il avait toujours redouté ce qui restait inexpliqué ou qu'on passait sous silence. Il avait certes déjà saisi des mots tels que "Quota" ou "Lothan Aklun", mais sans jamais pouvoir les relier à des faits concrets. A présent, il écoutait avec la plus grande attention tout ce que Thaddeus pouvait lui révéler. Acacia était un empire esclavagiste, qui faisait commerce d'êtres humains et prospérait sur les travaux forcés, tout en facilitant la circulation de drogue pour soumettre les masses. Les Akarans n'étaient pas les chefs bienveillants qu'on lui avait toujours décrits. Qu'est-ce que tout cela signifiait pour lui ? se demanda-t-il. Pouvait-il avoir la certitude q'un nouveau règne akaran serait meilleur que celui instauré par Hannish Mein ?

Magie du verbe perdue, créature bestiale, luttes de pouvoir, cheminement initiatique, les éléments sont issus de la fantasy la plus convenue mais assemblés avec talent par David Anthony Durham pour en faire quelque chose d'original et surtout loin de tout manichéisme. L'honneur est une donnée fluctuante, finalement étrangère aux protagonistes les plus sympathiques. Le pouvoir corrompt, rapidement, et les plus avides de pouvoirs et impitoyables ne sont pas forcément ceux que l'on croyait. Sans parler des multiples trahisons et retournements de vestes.

Si l'ambiance est assez originale pour un roman de fantasy, elle n'est pas sans présenter pas mal de points communs avec le Dune de Frank Herbert, de la Ligue qui s'érige en contre pouvoir en accordant ou retirant sa capacité des transport, en passant par la Brume dont les ligueurs semblent faire un usage différent de celui du commun, pour arriver aux Meins, peuple forgé par les conditions climatiques et le souvenir de torts ancestraux. Les similitudes avec le monument de Frank Herbert sont assez flagrantes dans la première partie du roman avant que la narration ne suive sa propre voie.

Quoi qu'il en soit David Anthony Durham, livre ici une oeuvre dense, suffisamment elliptique pour présenter une intrigue d'un seul tenant même si des portes sont ouvertes pour les deux tomes suivants. Acacia se révèle une bonne surprise, efficace et distrayante. Un bon moment.

 

Les avis de : SBM ; Lhisbei ; Calenwen.

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06 avril 2012

Petites Morts de Laurent Kloetzer

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Qu'avait-il fait tout ce temps ? Il avait menti, il l'avait oubliée, mais il oubliait tant de choses...

Jaël de Kherdan revient sur le devant de la scène : séducteur, libertin, écrivain à la mémoire défaillante qui confond son journal avec ses écrits romantiques et inversement... Après un duel qui n'est pas sans rappeler celui du début de Mémoire Vagabonde, Jaël tombe dans les rêts de la magicienne, une nouvelle fois... L'occasion de se rémémorer deux aventures marquantes dont il avait tout oublié. Ces épisodes se sont ils passés avant ou après son séjour à Dvern ? Peu importe, la mémoire de Jaël est flou et il semble vouer à répéter les mêmes gestes : jouer avec les jeunes femmes et être le jouet de femmes plus expérimentées... Le tout en perdant fréquemment la mémoire ou courant après des fragments qu'il entraperçoit.

Après deux aventures, Eva et Mademoiselle Belle, dans la veine de Mémoire Vagabonde, fantasy légère, marivaudage, une pointe de perversité et de désespoir, L'Orage pointe à l'horizon et propose une synthèse des aventures de Jaël avant de faire table rase du passé...

L'encre bava sur le papier et la plume en déchira la surface. La feuille était détrempée, alors qu'il était certain d'en avoir sorti une neuve - il ne lui en restait d'ailleurs plus tant que cela. Il en saisit une autre dans la réserve : de grandes taches grises s'y étalaient, comme si un paquet d'écume avait pénétré jusque dans le casier hermétique de son écritoire. Et les autres, dans quel état se trouvaient-elles ? Et ses archives ? Sa mémoire, sa vie ? Il eut peur d'ouvrir en grand la porte du désastre, peur de découvrir une étendue de charpie gluante veinée d'encre, couverte de moisissures. Il rajusta le loquet de métal. Ce que l'on n'a pas encore vue n'existe pas, il valait mieux laisser subsister l'incertitude.

Ensuite, changement radicale de décors, de genre et d'identité. Les deux nouvelles suivantes Toujours être ailleurs et Immacolata n'ont plus pour protagoniste principal le Jaël de Kherdan de fantasy bien que celui ci soit toujours présent, dans l'ombre, en coulisse ou dans un coin de mémoire... Les ambiances changent mais les problématiques sur la mémoire et l'identité restent. De même qu'Alex, trublion de Réminiscences 2012, entraperçu dans La Voie du Cygne, qui ne cesse de s'imposer à lui dans cette seconde moitié.

Vous êtres un homme tout à fait singulier. Quand votre rêve ne vous plaît pas, vous vous endormez pour rêver encore. Vous vous êtes endormi dans ce jardin, près de cette femme, vous vous réveillez ailleurs, où vous vivez une nouvelle aventure. Vous couchez avec cette jeune fille, son père vous surprend, vous jette en prison, ont veut peut-être même vous condamner à mort. Vous vous réveillez encore plus loin, dans la campagne d'Ervédal. Plus loin encore, vous abordez Dvern... Quand la plupart des gens restent enfermés dans ce cauchemar qu'ils appellent la vie, vous vous permettez de fuir sans cesse...

Cinq nouvelles formant un tout grâce à des interludes, Petites Morts tourne la page concernant Jaël de Kherdan, pour un temps. S'il peut se lire seul, ce recueil gagne en profondeur avec Mémoires Vagabondes (disponible récemment en numérique).  Un très bon moment sous les auspices du douzième atout du tarot de Marseille, un nouveau regard sur le destin de Jaël et un dernier au revoir à Jaran (après celui de Réminiscences 2012).

L'avis de Lhisbei.

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22 mars 2012

Huit honorables magiciens de Barry Hughart

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"Boeuf, cette tête a demi dévorée a quelque chose de presque aussi insolite que la créature qui l'a rongée, déclara Maître Li. la dernière analyse de notre critique barbare portait sur les vantardises de pêcheur et, sauf grossière erreur de ma part, l'affaire qui se dirige vers nous est comparable à une grosse baleine blanche.

- Maître ?

Il lampa une pinte de son liquide, et je me demandai fugitivement si une goule vampire aurait pu y survivre. "Un léviathan blême, expliqua-t-il. Mon garçon, le jet de son évent gicle jusqu'aux étoiles, son sillage secoue les îles isolées au cours de cette traversée qui le mène vers nous, dans des océans sacrés qu'il sillonne avec l'insurpassable inexorabilité des icebergs."

Un monstre agonisant perturbe une série d'éxécutions populaires... En remontant la piste de la bestiole, Li Kao et Boeuf numéro Dix tombent sur la tête d'un dignitaire. En suivant ce nouveau fil, ils arrivent dans la Cité Interdite face au Maître Céleste, le plus respecté et le plus saint des prêtres taoistes. Le vénérable, mentor de Li Kao, témoin ambiguë de l'assassinat, craint d'être rattrapé par la sénilité et rend un témoignage qui l'accable.

- Nous ferons semblant de mener l'enquête. Au pire, je retirerai de tout cela une commission signée par le Maître Céleste, ce qui n'est pas à dédaigner.

- Oui, maître, répondis-je. Puis je gardai de façon éloquente la bouche hermétiquement close. ("Voilà bien l'euphémisme de la décennie, ajoutai-je à part moi. Quand il aura fini de trafiquer un tel document, il sera en mesure d'arborer un laissez-passer l'autorisant à entrer et sortir du trésor impérial en compagnie de quarante chariots tirés par des mules, de quatre-vingts paysans armés de pelles et d'un palan.")

L'enquête rebondit pourtant de manière surprenante et mêle des mandarins corrompus faisant de la contrebande à la résurgence d'entités démoniaques antérieures au Han... Boeuf Numéro Dix et Li Kao navigueront en eaux troubles et auront à faire à forte partie, face à des adversaires extrêmement puissants ou habiles...

- Oui, j'ai gravement sous-estimé Li le Chat, et j'espère que je ne recommencerai pas.

Recommencer ? Que voulait-il dire par recommencer ? S'il entendait par là un vague concept boudhiste de réincarnation sous la forme d'un moustique, ça ne m'intéressait pas ; par contre, un sort pire que d'être suspendu au plafond par les couilles, voilà qui m'intéressai prodigieusement. Que diable avait manigancé l'eunuque pour nous ?

Dernier tome de la trilogie de Barry Hughart, cette enquête du duo complémentaire sera celle où les enjeux seront le plus élevé... Les rebondissements seront nombreux, truculents, picaresques et mémorables. La galerie de personnages est bien fournie et très travaillée, on passe du marionnettiste plein de ressources à l'eunuque corrompu, de l'aubergiste dément au bourreau déprimé. La Chine façon fantasy de Barry Hughart est surprenante et à la hauteur de son enquêteur alcoolique. Huit honorables magiciens est le point d'orgue de cette série très agréable, un très bon moment.

 

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08 décembre 2011

La Voie du Cygne de Laurent Kloetzer

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Dvern, quelques années avant Mémoire Vagabonde, Carline, fille adoptive de l'universitaire Jeophras Denio vient d'être embastillée...  Le savant perd toute considération pour sa dernière tentative avortée de machine volante et vole à la rescousse, du moins essaie...

La tour ressemblait maintenant à une bouteille mal fondue, tenue à l'écart dans l'échoppe d'un verrier. Solidement ancrée dans le sol, puissante et menaçante comme un vieux soldat hargneux défiguré par les batailles. Ce n'était pas par hasard que les princes de Dvern avaient fait de cet endroit leur prison politique, l'endroit où échouaient les favoris disgraciés et les poètes irrévérencieux, les républicains et les sodomites. Et debout face à elle, Jeophras se sentit affreusement impuissant.

Introduit par un ami, il se heurtera au souverain le prince Melki, et son frère jumeau, Jaran, maître de la Petite Dvern, le quartier sulfureux de la cité. Son comportement fracassant lui vaudra quelques ennuis et coups mais attirera l'attention de Jaran qui le conduira dans son domaine.

Cette nuit-là, en entrant dans les rues de la Petite Dvern, il avait cru rêver. Les facades peintes des maisons, les lampions de couleur accrochés partout dans les rues, les courtisans masqués qui y déambulaient, tout lui faisait croire qu'il avait quitté son époque pour retourner dans le passé décadent de l'Empire... Il avait croisé un étrange carnaval d'hommes et de femmes au corps peint, il avait entrevu les lustres de cristal et les tables de jeu du mystérieux hôtel du Kelt repu, il avait fini par s'aventurer dans un magnifique petit jardin où des courtisans vêtus dans une mode ancienne et surannée regardaient le curieux spectacle d'un homme en train de se pendre et d'agoniser sous leurs yeux. Il avait alors compris pourquoi la rumeur disait que cet endroit était devenu fou et que le prince Jaran Daï Nelles était un insensé dégénéré que l'on aurait mieux fait d'enfermer à l'asile des Frères Saint-Barnes.

Débauché par Jaran, en tant que limier, Jeophras, accompagné d'Alexis un soupirant de Carline, se voit offrir une chance de sauver Carline. Une aide dont elle aura bien besoin puisqu'elle se croit coupable du meurtre du prince Nerio de Lethys, lors d'une étrange partie de jeu de l'oie dans le palais de Jaran.

Jeophras eut un sourire tristre :

- Je ne suis pas limier, Votre Altesse... Je n'ai pas le pouvoir de faire une enquête...

- Qu'à cela ne tienne ! le meutre a lieu chez moi, n'est-ce pas ? C'est d'ailleurs une terrible faute de goût... Et je veux que la justice règne sur mon petit territoire. Je vous fais mon limier, monsieur Denio. Vous serez mon premier limier, le premier en date dans la Petite Dvern.

En disant cela, Jaran s'était rapproché de Jeophras et lui avait pris le bras. Avec sa voix si convaincante et son étrange regard, il faisait penser à un chat. Son comportement était extrêmement déroutant, Jeophras n'aurait su dire s'il se moquait de la mort de son cousin et de l'emprisonnement de Carline, ou au contraire s'il prenait toute cela au sérieux.

L'enquête se révèlera d'autant plus compliqué que les personnes impliqués sont tous membres de la famille princière ou courtisan de très haut rang... La présence de Carline, roturière émigrée, à une telle assemblée est d'autant plus étrange que les trois princes et leur cousines ont été élevés ensemble... L'intrigue semble prendre racine dans leur enfance tourmentée. Reste l'absurdité de cette soirée très arrosée, entre adultes, autour d'un jeu de l'oie. Jeophras prendra rapidemment conscience de la dimension symbolique du jeu mais se perdra dans  cette intrigue et passera du rôle d'enquêteur à celui de fugitif...

Tracée pour lui par Arenki Daï Nelles, des années plus tôt. L'ombre du sinistre prince de Dvern planait sur les actions de chacun... Le meurtre de Nerio était une conséquence de ses machinations, tout s'enchaînait. Jeophras avait-il eu le choix, quand Jaran Daï Nelles lui avait demandé d'enquêter pour lui ? Et pour ses recherches il n'avait fait que suivre un chemin, un chemin logique. Certes, il aurait pu comprendre certaines choses plus tôt et d'autres plus tard, mais c'était toujours le même chemin. Encore le labyrinthe. La spirale du jeu de l'oie étant elle-même un labyrinthe... Les bifurcations ne sont pas sur le chemin, ce sont les dés qui les imposent. Et maintenant, il marchait dans le labyrinthe souterrain, sous le labyrinthe de la ville, en chemin vers le labyrinthe du monstre... Mais le labyrinthe a toujours une sortie et il la trouverait. Il vaincrait le prince mort qui riait dans sa tombe.

Narration en deux temps, l'enquête de Jeophras et les flashbacks sur la jeunesse des princes, l'intrigue joue énormément et efficacement avec la symbolique du labyrinthe et des mythes grecs sur le sujet. L'ambiance renaissance de l'empire atlan est très agréable de même que l'étrange perversité de la Petite Dvern. Un excellent moment qui gagne encore plus à être lu après Mémoire Vagabonde...

A noter aussi que Réminiscence 2012, bien qu'oeuvre de SF, est un excellent complément à ces deux romans.

Bref cette relecture, près de douze ans après la première, a été une très bonne idée, merci à Lhisbei pour m'avoir lancé même si elle a renoncée à cette lecture commune (bouh !).

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29 novembre 2011

Victimes et Bourreaux

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Troisième anthologie des Imaginales d'Epinal dont le thème, ou la couverture à moins que ce ne soit l'absence de buzz ne m'attirait pas plus que cela. C'est finalement Gromovar qui m'a convaincu de me lancer.

Charlotte Bousquet ouvre le bal avec La stratégie de l'araignée et prend à bras le corps la problématique : une femme accusée de sorcellerie est torturée. Heureusement rien n'est simple dans cette histoire, les frontières sont floues entre le bourreau et la victime, la magie opère, on en redemande. Il ne me reste plus qu'à aller acquérir Matricia  et surtout lire les deux autres romans de Charlotte Bousquet présents dans ma bibliothèque.

Qjörll l'Assassin de Michel Robert ne m'a pas enthousiasmé. Un petit groupe de mercenaire tente de ramener vers la civilisation un bandit de grande classe. Entre l'assassin retors et rétif qui ne souhaite pas être livrer à la justice et les bandes de guerriers nomades qui harcèlent la troupe on retrouve bien le thème du Western. C'est là que le bât blesse, il m'a paru que la transposition était maladroite, les revolvers ayant simplement été remplacés par des arbalètes. Pas convainquant et peu original.

Porter dans mes veines l'artefact et l'antidote de Justine Niogret met en scène un cirque étrange, traversant visiblement les univers pour présenter une faune bien maltraitée... Je n'ai pu me départir de l'impression de lire un texte de SF mais surtout de rester sur ma faim, le récit étant sans surprise.

Que justice soit faite ! de Maïa Mazaurette met en scène un fanatique religieux au cours d'une épidémie de peste. Manichéen et sans intérêt.

Avec Qui sera le bourreau ?, Pierre Bordage fait la démonstration de son talent de conteur. Un tyran vient d'être défait par une coalition et l'on recherche des témoins ou des victimes des atrocités qu'il commanditées. De témoignages à réminiscences, on découvrira que le monstre n'est pas forcément unique...

Ton visage et mon coeur de Nathalie Dau met en scène, dans un contexte crépusculaire, une passion dévorante et destructrice. Bien amenée et narrée, un excellent moment.

Que ce soit par la préciosité des descriptions qui tranchaient avec le reste du texte, la veulerie du narrateur ou l'univers présenté, je n'ai pas accroché à cette histoire de bizutage qui tourne mal dans Frères d'Armes de Jeanne-A Debats. Un gros bof.

Désolation de Jean-Philippe Jaworski met en scène une petite troupe de nains et leurs porteurs gnomes tentant de ravitailler une cité alliée assiégée par des peaux vertes, en passant par une cité troglodyte abandonnée où sommeille un  dragon. A partir d'un synopsis digne des pires romans de licence, Jaworski tisse une trame très subtile, prenante et surprenante. Un excellent moment à la fois épique et fin.

Le deuxième oeil de Sam Nell m'a furieusement fait penser de Jodorowsky et Bess en moins bien. Laborieux et pas convainquant.

Avec Au-delà des murs, Lionel Davoust nous plonge dans un univers mi fantasy mi steampunk (je laisse la dénomination exacte aux maniaques de l'étiquettage) à travers le regard d'un vétéran, profondément marqué par le dernier conflit. Réminiscences coupables de massacres et paranoïa sont au programme pour cette nouvelle qui cultive l'ambiguïté. Un très bon texte.

Le démon de mémoire de Paul Béorn ne m'a pas convaincu sans être déplaisant pour autant. Il manquait un petit quelque chose pour emporter l'adhésion, le récit est peut être un peu trop démonstratif.

Mazbaleh de Xavier Mauméjean est un texte très court apparemment basé sur l'Ancien Testament qui colle au thème de l'anthologie avec cynisme. Un bon moment.

Bilan en demi teinte avec une impression de douche écossaise. Quelques textes m'ont paru très longs tandis que d'autres sont passés à la vitesse de l'éclair (Désolation et Au-delà des murs notamment).

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19 octobre 2011

Wastburg de Cédric Ferrand

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A l'embouchure du fleuve séparant les royaumes de Waelmstat et de Loritanie se dresse la cité franche de Wastburg. Une ville autrefois dominée par les majeers, des mages, avant que le magie ne s'épuise et ne laisse la place à un univers désenchanté dans tous les sens du terme...

De l'avis général, il fallait être grand et costaud pour entrer à la Garde. Les gens avaient en tête l'image du soldat baraqué qui en imposait quand il faisait sa ronde, dépassant d'une tête la foule agitée du marché. Il était vrai que quiconque avait goûté un jour aux méthodes de maintien de la paix des gardes savait qu'à Wastburg, la loi avait une bonne droite. Si bien qu'on attendait du gardoche moyen qu'il ait du chien.

C'est à travers le regard des membres de la Garde, du plus haut gradé aux orphelins faisant office de messagers pour une pièce, qu'on aborde la cité. Les petites gens étant les plus nombreux c'est eux qui auront le plus souvent la parole. L'intrigue apparaît ainsi en filigrane, le plus souvent d'un point de vue extérieur ignorant tout des tenants et aboutissants de ce qu'il vient de voir.

Waalder attaquait un cervelas et Trumgar faisant semblant de dormir. En vérité, il pesait le pour et le contre. Devait-il faire remonter l'information qu'un alchimiste de première bourre débaroulait en ville ? Wastburg avait toujours eu son lot de brasses-poudres et d'alambiqueux, mais un vrai alchimiste, ce n'était pas monnaie courante dans la cité. Depuis que les majeers n'étaient plus bons à rien, les alchimistes avaient pris du galon auprès des rois et des princes. C'est vers eux qu'on se tournait à présent. D'ailleurs, ne disait-ont pas que les alchimistes étaient tous d'anciens majeers ou fils de majeers reconvertis par la force des choses ? Au prix que devait demander un vrai alchimiste pour bosser, peu de monde pouvait se payer un tel contrat. Ca devait vouloir dire que le burgmaester avait une idée derrière la tête. Créer une grosse quantité d'or pour remplir les caisses de la cité et rénover Wastburg. Empoisonner un maester ou deux. Waalder se souvenait d'une histoire en Loritanie où, une nuit, tous les puits d'une cité avaient été empoisonnés : des centaines de morts. On disait qu'un alchimiste avait fait le coup parce que les habitants du coin avaient refusé de payer l'impôt. Dans tous les cas, ça ne regardait pas la Garde fluviale. Pas de raison de chercher des noises. Fallait juste ne plus boire d'eau pendant quelques jours.

Chaque chapitre est l'occasion de découvrir un nouveau protagoniste ainsi que son point de vue sur les évènements qui le touche, pas toujours en rapport avec l'intrigue principale. De temps en temps, l'un d'eux, tel le recruteur de la Garde, Polkan, réapparaît en toile de fois, l'occasion d'en apprendre alors un peu plus à travers le regard d'un autre personnage. Au fil de ses histoire individuelles, on obtient une vision de Wastburg, tant géographique, de ses bas quartiers au plus rupin, qu'ethnologique, sur les us et coutumes des deux ethnies qui cohabitent en ville et sur le gouffre culturel les séparant... De même toute les facettes de la Garde sont évoquées à travers une galerie de personnages très variées, du plus pourri au plus probe...

Bref, les journées au péage étaient longuettes, mais d'un autre côté, les pontards étaient rarement en danger. Le coupable ne pouvait pas décaniller en direction du Waelmstat, il y avait le même service d'ordre de l'autre côté du pont. Un coup de sifflet et les collègues d'en face savaient qu'un type essayait de se débiner. Paniqués, les fuyards sautaient généralement du pont, en oubliant qu'ils savaient nager aussi bien que des galets. C'étaient alors aux gardes fluviaux de mettre le grappin sur le fugitif tout mouillé, après lui avoir appris à faire la planche à coup de rame. Si quelqu'un avait l'idée saugrenue de sortir une lame pour menacer un pontard, un cri du garde suffisait à faire accourir des renforts qui fonçaient dans le tas sans se poser de question. Non, c'était franchement un poste sûr.

Si l'intrigue principale n'est narrée qu'en pointillé, l'écheveau des intrigues secondaires est dense et tout aussi passionnant avec des ambiances très variées, parfois portées sur plusieurs chapitres, notamment celle sur le cheval au péage qui commence comme une farce avant de se terminer en drame avec d'autres personnages. Le tout donnant une vision très vivante de la ville.

La tour. Il n'y avait pas moyen d'échapper à sa grandeur. Où qu'on soit dans la cité, elle s'imposait dès qu'on levait le pif pour se donner une idée de la météo. Et comme par hasard, la grande fenêtre de la chambre du burgmaester donnait pile-poil sur cet immense perchoir. De quoi y penser tous les matins, avant même d'avoir avalé quelque chose.

Là, avec son ombre qui glissait sans bruit sur les toits, la tour des majeers avait des allures de cadran solaire. Le matin, c'est vers le Waelmstat qu'elle lorgnait, en touchant le pont du bout de son ombre portée. A midi, elle pointerait en direction du port avant de s'étirer inlassablement vers la Loritanie où elle fondait lentement entre chien et loup.

Wastburg est un récit choral parfaitement maîtrisé, très prenant, narré avec gouaille. Un excellent moment se situant quelque part entre Leiber et Jaworski, incontournable pour l'amateur de fantasy.


Une interview de l'auteur par Gromovar.

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08 septembre 2011

Mordre le bouclier de Justine Niogret

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Pour la première fois de sa vie, la guerrière avait compris le découragement et l'envie de l'abandon. Il lui avait fallu perdre ses doigts pour saisir que parfois l'esprit devient un gouffre si profond et goulu que rien ne sait plus l'éclairer et que tout y chute. Elle était née avec le fer, elle était née dans le feu et la force, y avait grandi, s'y était trouvée. Et maintenant elle était sans armes, avec des mains dont une cuisinière de bordel n'aurait pas voulu. Des pattes dans lesquelles elle-même n'aurait pas daigné cracher.

Suite de Chien du Heaume, l'on retrouve une héroïnes blessée et presque brisée... Le remplacement de son pouce par une griffe de fer et la proposition de Bréhyr, ne sorte pas totalement la guerrière de sa torpeur mais au moins la remette en mouvement. Bréhyr propre à Chien de retrouver sa mère s'il elle accepte ensuite de l'accompagner dans sa quête de vengeance.

La rencontre avec sa parente n'apaise pas Chien et exacerbe même sa rage... Ce qui la plonge par la suite dans des abîmes de dépression et d'introspection, chemin faisant.

Mon père. Je ne pardonne rien de ce qu'il a commis. Je sais qu'il a fait le mal, mais je sais surtout qu'il était fol, jusqu'aux tripes. Ma mère m'a confié que c'était une soif d'homme du Nord, cette folie ; que les gens de là-bas e changeaient en bestes et tuaient. Je suis comme lui. Un jour, je mordrai mon bouclier à mon tour. J'ai peur de finir à sa façon, loin de tout, ma hache plantée dans le ventre, à me tuer parce que je ne sais plus exister sans avoir envie de hurler jusqu'à m'en briser la gorge.

Lassitude, peur d'un avenir vain fait uniquement de fureur et de tripes répandues, les deux guerrières avancent sur le chemin de la croisade, attendant le retour de la cible de Bréhyr. Après quelques épisodes violents, elles rencontreront deux autres guerriers brisés, comme elles. Peu à peu chacun se révèlera et partagera son expèrience.

Je me suis demandé si ce que je faisais avait un sens. Si ma quête remplissait le vide de ma propre existence. Si la corde n'aurait pas, finalement, fait de plus beau collier autour de mon cou qu'autour de celui de l'homme. Je me suis dit que non. Puis j'ai réfléchi, longuement, j'ai rongé une herbe. Je n'ai trouvé nulle réponse. Les corbeaux nageaient, leur rage vissée dans le secret de leurs entrailles. Alors j'ai choisi d'avancer, simplement avancer.

Roman crépusculaire et étrange, l'ambiance moyen-ageuse est bien rendue mais cette succession de voyage, d'attente et d'échange ne m'a pas totalement convaincu. Chacun semble porter sa croix, suivre une voie vaine et finalement s'interroger sur le sens de sa vie... Mordre le bouclier a le mérite d'être court et de ne pas lasser mais manque, à mon sens, de variété pour provoquer pleinement l'adhésion. J'ai eu la sensation, d'une longue scène de déprime étirée jusqu'à sa résolution... Un peu décevant après Chien du Heaume.

 L'avis de Cédric Jeanneret.

Une lecture commune avec Lhisbei, Lorkhan, Shaya et Endea.

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28 août 2011

Roi du matin, reine du jour de Ian Mac Donald

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Trois époques et trois histoires qui s'emmêlent à travers les générations... De 1913 aux années 90, un même motif ensorcelle une jeune femme, les mythes irlandais viennent à elles dans la forme de l'époque, de Yeats à Neil Gaiman... Si le fond ressemble à la Forêt des Mythagos d'Holdstock, l'approche est différente plus onirique à travers le Migmus, la somme des mythes irlandais.

L'oisiveté me pèse et me déprime. La pluie semble avoir emporté la magie tout autant que le reste. Ai-je pris pour la réalité ce qui n'était que le songe d'une nuit d'été ?

1913, Emily Desmond est une jeune fille libérée de son pensionnat de bonne soeur pour les vacances. Alors que son père se plonge avec enthousiasme dans l'étude d'une comète, pensant y avoir découvert des extra-terrestre, elle découvre des créatures merveilleuses dans la forêt avoisinante... Une histoire qui tournera au drame tant pour le père que la fille.

Narration mêlant journaux intimes et correspondances, à la manière du Dracula de Bram Stocker, l'ambiance oscille entre le fantastique (évoquée par la présence de Yeats) et la rationalisation scientifique incarnée par le jeune Rooke, futur psychologue. L'ambiance de l'époque est bien maîtrisée, les sentiments nationalistes commencent à apparaître.

Et je redoute que tous les hommes, femmes et enfants des deux camps ne doivent finalement régler le prix de la compromission. La tragédie de deux nations dont les fondations ne reposent sur rien de plus solide que des mythes. Les mythes, mon cher Gogo. On ne peut ériger un pays sur ce qui est immatériel, pas plus qu'on ne peut nourrir ses enfants de belles paroles. Il est impossible de moudre les légendes pour les réduire en farine. Elles ne peuvent apporter une pluie bienfaisante ni être brûlées pour repousser la froidure hivernale. Ne comptez pas sur elles pour vous réconforter lorsque vous serez vieux, quand vous vous sentirez seul, quand vous connaîtrez la peur ou le besoin. Néanmoins, les hommes en alimentent leur progéniture, les mères dénudent leurs seins pour en abreuver leurs nourrissons : le Bon Roi Guillaume d'Orange, sur son destrier blanc, souvenez-vous de 1690, la bataille de La Boyne, On ne se rend pas ! De nouveau une nation, la Harpe qu'autrefois, dans les salles de Tara, Cuchulain enchaîna aux pierres dressées, cerné par l'ennemi, les martyrs de 1916, l'Enfant-soldat est reparti guerroyer...

Début des années 30, la guerre civile irlandaise, qui a suivie l'indépendance, ne semble pas totalement terminée... Jessica Caldwell, une jeune femme quelque peu mythomane s'est inventée un sombre prétendant, membre de l'IRA, histoire de se faire valoir vis à vis de ses amis. Alors qu'elle suis une thérapie avec le docteur Rooke, son amant lui appariait et l'idylle commence... Suite à une révélation dérangeante sur son passé de la part de sa soeur cadette, la jeune fille s'enfuira avec son amant. Le docteur Rooke, qui menait sa propre enquête sur le passé obscur de Jessica, le père de la jeune femme et deux vagabonds surprenants tenteront de l'arracher aux images mythologiques qui tentent de la prendre dans leurs rêts.

Une pensée angoissante m'assaille au coeur de la nuit : n'avons-nous pas perdu d'une manière ou d'une autre la capacité d'engendrer de nouveaux mythes adaptés à une société technologique ? Nous nous rabattons vers des archétypes mythiques d'un autre âge, une époque où les problèmes étaient plus simples que les nôtres, parfaitement définis. Il était alors possible de les résoudre d'un coup d'épée, une arme baptisée Duralibur ou quelque chose d'approchant. Nous avons créé un monde pseudo-féodal rassurant et stérilisés de trolls, d'orques, de mages, de chevaliers, de guerrières aux seins aussi plantureux que leurs armures succinctes et de Maîtres du Jeu ; un monde où le mal est personnifié par des hordes de méchants gobelins qui veulent envahir le pays des gentils Hobbits et non par la famine dans la corne de l'Afrique, l'esclavage des enfants dans les ateliers philippins, les caïds de la drogue colombiens, une économie de marché sans aucun garde-fou, les polices secrètes, la destruction de la couche d'ozone, la pornographie enfantine, les snuff movies, le massacre des baleines et la déforestation des tropiques.

Dans les années 90, la nuit, sabre et PDA en main, Enye MacColl tour à tour, est traquée ou traque,les phages, figures mythologiques irlandaises distordues par le modernisme, dans les recoins obscurs de Dublin. L'ambiance rappelle quelque peu celles du Neverwhere de Neil Gaiman mais remise dans la logique développée ici, par Ian McDonald. La narration tranche violemment, rythmée par des flashbacks savamment désordonné, qui laissent transparaître des freaks, anciens disciples de Rooke et des phages, précédement croisés, sympathiques mais quelque peu transformés. C'est à un rythme soutenu que l'on arrivera à la catharsis finale...

Au travers de l'évocation de son Migmus, concentré d'images légendaires, Ian McDonald tisse une trame très variée au cours de trois époques très différentes. Dressant au passage, le portrait de trois héroînes, reflets de leur époque. Du féérique à la fantasy urbaine, un roman parfaitement maîtrisé, très prenant, une grande réussite, un incontournable du genre.

 

Il m'a donné envie de le lire : Ubik sur le Cafard Cosmique.

Une lecture commune avec Isil.

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08 août 2011

Perdido Street Station de China Miéville

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Je vais suivre les voies de chemins de fer. Je hanterai l'ombre des trains tandis qu'ils passeront au-dessus des maisons, des tours, des casernes, des bureaux, des geôles de la ville ; je marcherai dans leur sillage sur ces arches qui les arriment à la terre. Je dois trouver le moyen d'entrer.

Ma cape, un drap lourd, insolite et cuisant sur ma peau me ralentit, et ma besace me pèse. Ce sont elles qui me protègent ici, elles et l'illusion que j'ai chérie, fondement de ma peine et de mon infamie, du supplice qui m'a mené ici - dans ce kyste qui n'a de ville que le nom, cette cité poussiéreuse toute d'os et de brique, cette conspiration d'industrie et de violence trempées dans l'Histoire et les arcanes du pouvoir. cette contrée funeste dont j'ignore tout :

Nouvelle-Crobuzon.

 

Un univers baroque peuplé d'humains mais aussi de peuples hybrides tel les garuda (oiseaux), khépri (scarabés), des cactacés (cactus) et les vodyanoi (amphibiens)  - à moins que les humains ne soit simplement des hybrides entre khépris  singe, si chaque peuple vit dans ses propres contrées, il est une ville qui les réunit tous : Nouvelle-Crobuzon. Bâtie autour de son réseau ferroviaire, elle compte nombre de quartiers pitoresques comme celui construit dans les ossements d'un léviathan ou les communautés khépri égayées par les sculptures monumentales des sororités khépri.

Pittoresque mais corrompue, la démocratie n'est qu'une mascarade, le pouvoir se maintient grâce une police secrète des plus efficace et à ses propres accords avec la pègre. Les classes laborieuses sont sous pression et les mouvements sociaux promptement réprimés dans le sang... La justice est une parodie cruelle où des apprentis sorciers égaillent les condamnations de transformations physiques atroces, accroissant la caste des pires exclus : les recréés.

- Cambriolage... dit-il rapidement. On m'a pris alors que j'essayais de tirer un vieux portrait de Garuda chez une vielle conne à Chnum. Ce truc valait une fortune. Le magistrat, il a dit que puisque les Garuda m'inpressionnaient à ce point-là, eh ben, j'en serais un.

Isaac avait remarqué que les plumes du visage étaient fichées impitoyablement dans la peau, sans doute reliées par une colle sous-cutanée de façon à dissuader l'ablation, trop déchirante. Il imagina le processus d'insertion au compte-gouttes - une torture. quand le Recréé se tourna légèrement vers Derkhan, Isaac distingua dans son dos un noeud affreux de chair durcie là où ces ailes, arrachées à quelque busard ou vautour, avaient été soudées aux muscles humains. Les terminaisons nerveuses étaient reliées entre elles au petit bonheur et les deux appendices s'agitaient dans les spasmes d'une agonie longtemps prolongée. Le nez d'Isaac se plissa devant la puanteur. Ces ailes pourrissaient lentement sur le dos du Recréé.

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Malgré la déliquescence de la cité, la vie se poursuit, plutôt bien en ce qui concerne Isaac et Lin. Isaac Dan der Grimnebulin est un savant hors norme, un rebelle à toute autorité qui vit en parasitant l'université et grâce à des missions ponctuelles effectuées pour des individus plus ou moins recommandable... Sa compagne ligne est une artiste ayant rejeté son propre peuple. Tous deux forme un couple hors norme, accepté uniquement dans les cercles artistiques...

Leur destin basculera avec l'arrivée en ville de Yagharek, un paria garuda issu du désert après que ses ailes lui ait été arraché pour un crime dont il ne révèle rien. Au cours de ses errances, la réputation tortueuse d'Isaac lui est parvenu et il a franchit un océan pour soumettre son problème au savant : voler de nouveau. Lin de son côté a attiré l'attention d'un parrain local, un criminel dément à l'apparence hors norme et au désir pervers.

La fortune de Yagharek et l'absence de scrupules d'Isaac mettront en branle une mécanique infernale, enchaînement de d'évènements improbables résultant en la libération d'un fléau exotique et mortel sur la cité. Le couple sera emporté dans cette tourmente infernale.

Les calovires s'accroupissaient. Ils se contaient des histoires de monstres dans le ciel. La nuit venue, ils prenaient place autour de leur flambées de déchets, dans les grands dépotoirs de la ville, et menottaient leurs petits pour les calmer. Ils se relayaient alors pour se narrer les brusques bourrasques d'air bousculé et les visions éclair d'horribles choses. Ils avaient distingué des ombres compliquées dans l'air ; senti les gouttes d'un liquide acide les éclabousser d'en haut. Certains des leurs figuraient parmi les victimes.

La situation dégénérera rapidement et une sourde terreur envahira la ville, la pègre et le gouvernement impliqué dans la catastrophe tenteront l'impossible pour redresser la situation et surtout préserver leurs intérêts. Isaac alors qu'il n'est qu'un des responsables mineurs de la présence des monstres, rongé par un sentiment de culpabilité tentera l'impossible pour trouver et abattre les monstres tout en fuyant la milice. Tous les moyens seront bons et toutes les alliance possibles...

L'univers imaginé par China Miéville est totalement baroque, la fantasy coexiste avec le steampunk et frôle la science fiction dans certains de ses thèmes (l'intelligence artificielle et la singularité), aussi improbable qu'il paraisse la magie opère et le tout devient homogène, cohérent. En plus de l'intrigue qui agite les protagonistes de cette tragédie, la Nouvelle-Crobuzon est dévoilée en toile de fond. Le roman est assez dense et la narration lente mais la cité fascinante maintient l'attention. Plus qu'un simple récit fantastique, Perdido Street Station est une fresque naturaliste marquante, la Nouvelle-Crobuzon est une destination à la fois merveilleuse et atroce qui marque durablement.

 

Une lecture commune avec Lhisbei, Maelig et Shaya.

 

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31 juillet 2011

Dilvish le damné de Roger Zelazny

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Libérateur de la cité de Portaroy, Dilvish a disparu brusquement ne laissant derrière lui qu'une statue à laquelle les habitants reconnaissants de Portaroy ont fait une place de choix... Des siècles plus tard, alors que Portaroy est assiégée, la statue laisse place à Dilvish tout juste échappé des enfers grâce au concours d'un étalon d'acier noir, apparemment démoniaque...

- Il l'a changé en pierre !

- En effet. Dilvish a passé sur cette place plus de deux siècles. Il a lui-même servi de monument à sa gloire, la poing levé pour affronter les ennemis de la ville libérée par ses soins. Nul n'a jamais su ce qu'il était advenu de lui, mais ses amis ont vieilli puis sont morts, tandis que sa statue restait là, immuable.

- Il dormait dans la pierre.

- Non, l'Innommable n'a pas la malédiction aussi tendre. Pendant que le corps du malheureux se figeait, pétrifié dans son accoutrement guerrier, son esprit était banni jusqu'en l'Enfer le plus profond où le sorcier pouvait l'expédier.

- Oh...

Après avoir sauvé Portaroy une nouvelle fois, Dilvish se mettra en quête du responsable de ses siècles de damnation, le puissant mage Jélérak. Ce dernier étant quelque peu insaisissable et disposant de nombreuses places fortes, la vengeance de Dilvish se traduira par une errance plein de surprises et de péripéties inattendues... D'une rencontre avec un prétendu seigneur vampire jaloux à des magiciens ou dieux facétieux en passant par un coupeur de bourse surprenant.

- Vous allez en pèlerinage au sanctuaire, vous aussi ?

- Quel sanctuaire ?

- Celui de la déesse Souffrance, sur la colline.

Rogis montrait la piste, qui menait au sommet de l'éminence la plus proche.

- Non, j'ignorais jusqu'à l'existence de cette fameuse Souffrance. Dispose-t-elle de pouvoirs particuliers ?

- Elle a le don d'absoudre les meurtriers.

- Vraiment ? Serait-ce la raison de votre pèlerinage ?

- Oui et je l'ai déjà fait plus d'une fois.

- Vous venez de loin ?

- Non, je vis un peu plus haut sur la route. Ca rend les choses nettement plus simples.

- Je crois que je commence à comprendre de quoi il retourne.

- Tant mieux. Si vous aviez l'amabilité de me donner votre bourse, vous éviteriez à la déesse de se fatiguer à accorder une absolution supplémentaire.

Avec onze nouvelles et un roman, Roger Zelazny a dressé une petite saga de fantasy très agréable, marqué par quelques images déjà aperçu dans d'autres de ses oeuvres (notamment un personnage semblant échappé de Royaumes d'ombres et de lumières), assez originale dans ses rebondissements. La forme des textes donnent un ensemble assez elliptiques ce qui n'est pas désagréable et donne un certain dynamisme à la narration.

Il reculait toujours, donnant des signes de fatigue qui n'étaient pas totalement feints, étudiant le style du chaman, clignant des yeux à cause de la lame de feu. Il lui semblait avoir plongé la main dans un four. Pourquoi s'était-il précipité à l'aide d'une malheureuse qu'il savait condamnée, alors que les chances étaient à ce point contre lui ?

Une vision lui traversa brusquement l'esprit. Une autre nuit, il y avait bien longtemps ; une autre victime, promise au sacrifice par un autre magicien ; les conséquences de ses propres actes... Il sourit : voilà, il avait recommencé... et il recommencerait encore, le cas échéant, lui qui s'était souvent posé la question, pendant une éternité de souffrance. Un instant, il entrevi brièvement quelque chose de son être profond : il avait craint que les épreuves ne l'eussent brisé, mais force lui était de constater qu'il n'avait pas changé.

Le monde dépeint par Zelazny est assez sympathique tant par ses divinités oubliées ou issues de l'imaginaire de Lovecraft que pour ses magiciens savourant avec délectation le luxe que leurs activités leur ont procurées. Dilvish de son côté est assez sympatique, mélangé étonnant de noblesse et de pragmatisme faisant de ce recueil une lecture agréable, "la cité divisée" m'ayant semblé en être le seul moment faible.

 

L'avis de Cachou

La chronique de Délices et Daubes

Posté par efelle à 20:23 - - Commentaires [3] - Rétroliens [0]
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