07 décembre 2007
Délires d’Orphée de Catherine Dufour

A pas de chat, le chasseur grimpa les escaliers raides
jusqu’au deuxième étage. Le couloir était étroit, glacial, envahi par une
puanteur de chou bouilli et un murmure télévisuel. Porte 25, Senoufo
s’approcha, effleura, écouta. Vantail mince et serrure approximative de pauvre.
Aucun bruit. Aucune chaleur. Un fort vent coulis. Et une odeur…
Senoufo recula de trois pas dans le couloir : il
préférait le chou bouilli.
Un objet a été volé chez Van Helsing en personne, une carapace de tortue. Le maître veut la récupérer et fait appel à Senoufo Amchis, Chasseur occasionnel du club, harponneur et marin, échoué à terre, ayant besoin d’argent pour se remettre à flot.
L’enquête sera rapidement menée avec beaucoup de facilité grâce à un improbable indicateur puis s’attardera sur la récupération quelque peu problématique de l’objet.
Le chasseur dépeint par Catherine Dufour est atypique, posé, nostalgique, hantée par la mer jusque dans son vocabulaire. Ce mélange du Moby Dick d’Hermann Melville avec des mythes grecs oniriques confère une ambiance très particulière au récit mais aussi très agréable. Le monstre s’efface un peu et laisse une plus grande place aux protagonistes dépeint très efficacement, dans cette histoire très sombre.
Une ambiance douce amère et un excellent texte qui éclipse les précédents.
05 décembre 2007
Question de mort de Johan Heliot

Une lumière violente l’éblouit au moment où il releva le store. Il cligna plusieurs fois des paupières dans l’espoir de chasser les insectes flamboyants qui couraient sur ses globes oculaires. Qu’est-ce que tout ce bordel pouvait bien signifier ? Tâtonnant, il reflua vers la chambre et le fusil à canon scié qu’il gardait à portée de sa main, glissé sous la table de chevet – sa meilleure garantie contre les emmerdements, plus efficace en tout cas qu’une police d’assurance hors de prix, sans même parler d’une couverture maladie…
Nouvel épisode dans ma sélection sur le Club Van Helsing,
Question de Mort change d’ambiance par rapport à Mastication. Terminé le grand
guignol et la violence outrancière. Place à une narration plus posée et une
horreur plus proche des psychopathes de roman des années 90 dans une ambiance
de film de catégorie B et de série télé. Place aussi à la subtilité avec un
usage très habile des mythes du Sphinx.
Des enlèvements, un émission cruelle et gore diffusée sur
internet, il n’en faut pas plus pour le chasseur atypique de Johan Heliot se
lance dans une traque technologique et rationnelle pour déjouer un monstre
dément épris de logique.
Extrêmement bien mené, amusant pour ses clins d’œil, deux cent pages de plus et on obtenait un best seller à la Thomas Harris !
03 décembre 2007
( I can’t get no ) Mastication de Jean-Luc Bizien

Il arrive que l’œil capture une silhouette, celle d’un monstre
sur un mur de béton, que l’oreille entende un hurlement surgissant d’une
impasse. On se dit que c’est la fatigue, le stress de la vie moderne, et l’esprit
reprend le dessus, pour retourner à la routine rassurante. En général, c’est ce
qu’il faut faire, parce que la vie est banale, qu’elle n’a rien d’extraordinaire.
Mais parfois il y a un monstre dans le béton, et l’horreur se déchaîne dans l’impasse.
Alors on ne peut compter que sur le Club Van Helsing.
Collection créée et dirigée par Guillaume Lebeau et Xavier
Mauméjean, le Club Van Helsing est une série ayant un auteur différent pour
chaque volume, avec le même cahier des charges en commun : un monstre, un
chasseur.
Le bon temps du vieux Van Helsing est révolu depuis des lustres. On ne course plus les bestiaux dans les cimetières. Finies, les chasses au fin fond de la taïga, avec les porteurs et l’escorte. Terminées, les longues traques, les incursions dans les cryptes, les exhumations à la lueur des torches… Tout ça, c’est du décorum. De la frime pour les romantiques et les écrivains en mal d’inspiration.
Avec Mastication, Jean-Luc Bizien joue avec les mythes du
loup garou et du vampire. Il a collaboré au jeu de rôle, In Nomine Satanis –
Magna Veritas et l’on retrouve bien la dérision et la violence grand guignol de
ce jeu dans son texte.
Vuk, est un chasseur employé par Van Helsing pour traquer
les vampires parisiens. Manque de chance, son chemin croisera celui d’une bande de
loups garou dissidents et voilà notre antipathique chasseur soumis à un odieux
chantage, à l’instigation du chef de la meute dominante.
De l’humour digne de l’Iznogoud de Goscinny, de la dérision
pour tout ce qui concerne le mouvement gothique et de la violence grand
guignolesque. Un cocktail efficace, délassant et rigolo sans chercher plus
loin. Contrat respecté !
J’ai d’abord cru que les Nosferatus étaient de retour. Mais
je n’ai pas entendu de bagnoles ou de motos. Or n’importe quel chasseur vous le
dira, les vampires aiment les moteurs. Ils apprécient le vroum-vroum et le
clinquant. Qui s’étonnera que les morts vivants aiment rouler à tombeau ouvert ?
06 novembre 2007
Leçons du monde fluctuant de Jérôme Noirez

« Le cocher arrêta la voiture devant le porche de
l’église qui était jonché de saletés. De porche à porcherie il n’y a qu’un
petit pas syllabique, que l’esprit de Charles s’empressa de franchir. Ses
jambes en revanche étaient d’une humeur plus fainéante. »
Charles Dodgson, révérend, mathématicien, enseignant et
photographe bègue a choqué la société victorienne par son obsession consistant
à photographier des petites filles.
Hanté par le souvenir d’Alice il est envoyé aux confins de l’empire britannique
sur l’île de Novascholastica.
Novascholastica, terre à l’ambiance africaine où les colons
morts échappent à l’emprise des amphigouristes britanniques et vont se perdre
dans le monde des morts des autochtones.
Jab Renwick, noir précepteur, sorte d’inquisiteur victorien,
est envoyé sur place en même temps que Dodgson afin de mettre un terme à cette
situation.
Kematia, jeune empewo morte de Novascholastica, explore le
Lankolong, le monde des morts de son peuple et y découvre de biens étranges
phénomènes.
C’était une carapace de tortue marine, vide de tout contenu.
Et pour cause : l’animal proprement dit se tenait à
quelques pas de là, assis sur une borne, les pattes croisées, dans une posture
ridiculement anthropomorphique. »
Jérôme Noirez s’empare de Lewis Carroll, Charles Dodgson de
son vrai nom, pour l’embarquer dans une
aventure qui le transformera complètement. Mêlant habilement, un empire
britannique victorien fantasmé qui étant son autorité par delà la mort et un conte africain dans un récit où tout finit
par virer à l’absurde. Un récit parfaitement maîtrisé, très agréable et
finalement moins manichéen que le début ne le laissait présager.
Le Charles Dodgson de Noirez est saisissant et pathétique. Pauvre
individu rêveur broyé par la
société. L’histoire de Kematia est poignante.
Un superbe roman où il est beaucoup question d’obscurantisme mais pas forcément là où on le supposerait.
A lire ne serait ce que pour un certain lapin blanc
opiomane !
« Il n’y avait que dans le refuge de ses rêves qu’il ne connaissait pas la peur. »
04 octobre 2007
Le grand dieu Pan d’Arthur Machen

« Mais ses pensées devenaient confuses. Les hêtres s’étaient transformés en houx : çà et là une vigne serpentait de branche en branche, déployant ses pampres ou la pourpre des grappes, et le feuillage arpenté d’un olivier sauvage contrastaient parfois avec les houx obscurs. Clarke, dans les replis de son rêve, avait conscience que cette route l’avait mené de la maison paternelle à une contrée inconnue, et il en admirait l’étrangeté, quand soudain, effaçant l’été, ces parfums et ces murmures, un silence infini sembla tomber sur toutes choses : les bois se turent, et, pendant un lambeau de la durée, quelque chose qui n’était ni l’homme ni la bête, ni la vie ni la mort , mais toutes choses mêlées, l’apparence mouvante de toutes choses. Quelques secondes, et, tandis que le corps et l’âme semblaient près de se dissoudre, une voix pleura : « Allons, sortons d’ici. » Alors ce fut comme l’ombre de l’ombre par derrière les étoiles, comme l’obscurité éternelle. »
Pas désagréable, ni téléphoné juste un peu trop abstrait peut être quand on a beaucoup lu de Lovecraft.
« Mon cher Villiers, j’ai réfléchi à l’affaire dont vous m’avez entretenu l’autre nuit, et mon avis est celui-ci : jetez le portrait au feu ; chassez l’histoire de votre mémoire ; ne lui accordez jamais une autre pensée, Villiers, ou vous vous en repentirez. Vous allez supposer, sans nul doute, que je suis en possession de quelque information secrète, et jusqu’à certain point cela est vrai. Mais je ne sais que peu de chose ; et je suis comme un voyageur qui s’est penché sur un abîme, et a reculé terrifié. Ce que je sais est assez étrange et assez horrible ; mais par-delà ma connaissance, il y a des profondeurs et des horreurs plus horribles encore, plus incroyables que tous les contes d’hiver dits au coin du feu. J’ai résolu, et rien n’ébranlera cette résolution, de ne pas chercher à en savoir un iota de plus ; et si vous tenez à votre bonheur, vous ferez de même. »
20 août 2007
La Pyramide de feu d’Arthur Machen

« Inutile de vous ennuyer avec un exposé détaillé des épreuves qu’il m’a fallu traverser pour aboutir à cette conclusion ; quelques expériences simples m’ont inspiré un doute sur ce qui était alors mon point de vue et une suite de pensées découlant de circonstances relativement futiles m’ont entraîné très loin ; ma conception de l’univers a été balayée et je suis resté là dans un monde qui me paraissait aussi étrange et terrifiant que pouvaient paraître les vagues de l’océan Pacifique déferlant à perte de vue quand on les a pour la première fois aperçues, avec leur scintillement, d’un sommet du pays de Darien. Aujourd’hui je sais que les murs des sens qui semblaient si impénétrables, qui paraissaient s’élever au dessus des cieux et plonger leurs fondation dans les profondeurs et nous enfermer à jamais, n’étaient que les plus ténus et légers des voiles qui se dissolvent devant celui qui cherche à savoir, et se dissipent dans la brise du matin, près des sources. »
Source d’inspiration et correspondant d’Howard P. Lovecraft,
Arthur Machen décrit une Grande Bretagne victorienne où les elfes de
Shakespeare sont devenus d’hideuses créatures oubliées hantant les landes et
collines désertes. S’inspirant légèrement de Conan Doyle et Robert Louis
Stevenson, Machen détourne les mythes anglo saxon pour en faire des contes
d’horreur. Les trois nouvelles de ce recueil sont assez réussis et distille un
léger malaise (sans pour autant atteindre les sommets des nouvelles les plus
réussies de Lovecraft).
Quoi qu’il en soit les protagonistes de ces nouvelles me semblent plus variés que ceux de Lovecraft et le détournement d’une mythologie existante permet d’aborder l’œuvre plus facilement. L’isolement des contrées reculées est remarquablement transcrit de même que la montée en intensité.
Un auteur très intéressant et son roman Le Grand Dieu Pan est désormais sur ma liste de livre à acheter.
06 juillet 2007
Le prestige de Christopher Priest

Andrew Wesley, enfant adopté devenu journaliste pour plaire
à son père adoptif, a toujours eu l’impression d’avoir un frère jumeau. Des
impressions lui arrive et il lui semble en transmettre à son tour quand son
frère en éprouverait le besoin.
Un fait divers
étrange est signalé à son journal et le correspondant insiste pour que cette
affaire soit couverte par Andrew, est joint à l’envoi un livre retranscrivant
le journal personnel d’Alfred Borden. Borden étant le nom de naissance
d’Andrew.
Sur place Andrew est poussé en avant par les impressions
reçues de son jumeau, il rencontre Kate Angier l’instigatrice de cette
rencontre. Elle lui narre alors le conflit opposant leur deux familles depuis
l’affrontement de leur ancêtre, Alfred Borden et Rupert Angier, illusionniste
concurrents.
Le récit est alors transposé à la fin du XIXe siècle au
travers du journal personnel de chacun des deux magiciens. Borden vit par et
pour la magie et son récit en est fortement marqué tandis qu’Angier habile à la
mise en scène ne comprend pas grand-chose à son art si on ne lui en révèle pas
les dessous.
Le récit de ses deux antagonistes est passionnant, leur
vision des choses concernant leur concurrent est biaisée et la rivalité qui se
discerne à travers de nombreuses ellipses n’en parait que plus mesquine et
leurs auteurs antipathiques.
Au terme de ces deux récits, l’action retournera vers Andrew
Wesley pour la résolution du mystère de sa gémellité putative.
Le Prestige est un excellent récit passionnant mais dont la
fin tombe quelque peu à plat.
Les approches antagonistes de la magie de Borden et d’Angier
sont parfaitement décrites et le roman se dévore malgré tout jusqu’à son terme.
Un bilan mitigé donc qui m’incite à conseillé le film plutôt
que le livre, l’adaptation ne mettant en scène que les deux rivaux initiaux et
rendant moins puérile leur conflit (ce qui n’est pas forcément mieux mais ça
passe bien à l’écran).
01 mai 2007
Le Golem de Gustav Meyrink

Texte étrange et ardu mettant en scène un narrateur en partie amnésique sujet à des hallucinations, des actions vengeresses se mêlant avec des ripostes à ses dernières, des histoires d’amour, la noblesse de Prague à de misérables êtres, des situations digne de Kafka dans le cadre du ghetto de Prague peu de temps avant sa rénovation. L’ombre du Golem plane sur le roman qu’il soit évoqué, fantasmé ou croisé.
Les références hermétiques via la cabbale ou la mythologie égyptienne sont nombreuses et ne facilitent pas la compréhension du roman.
Un texte difficile à appréhender dont on peine à démêler les tenants et les aboutissants.
21 avril 2007
Aquaforte de K J Bishop

« Il n’existait aucune borne à la Contrée des Cuivres. Souvent, le voyageur en était réduit à mesurer l’avancée de son périple à l’aune des heures qui séparaient un débris, un vestige, et le suivant ; une demi-journée de marche entre un puits à sec et la gueule d’un canon qui pointait d’une pente ensablée ; deux heures pour atteindre les squelettes d’un homme et de sa mule. Cette terre perdait son combat contre le temps. Sans âge, épuisée, comme abattue, elle semait la décrépitude partout dans ses frontières. »
Raule, médecin de son état et Gwynn, mercenaire nordique
fuient à travers le désert de la Contrée des Cuivres. Révolutionnaires
reconvertis en brigands, ils n’ont rien de bon à attendre des forces
loyalistes. Ils finissent par réussir à quitter le désert et échouent dans la
cité tropicale d’Escorionte.
Les talents de Raule en tant que médecin n’étant pas reconnus,
elle se mettra au service du dispensaire d’un quartier populaire tandis que
Gwynn, dandy philosophe et assassin, prospèrera au sein de la mafia esclavagiste
locale.
Le destin de ce dernier basculera quand son chemin croisera
celui de Beth, une artiste pour le moins étrange et singulière. La réalité de
cette cité du XIXe siècle commencera à se tordre, des éléments fantastiques se
mêleront à la vie des deux amants.
Toutefois la profession de Gwynn n’est pas des plus
honorables et le rêve tournera vite au cauchemar pour finalement se dissiper de
manière étrange… Escorionte, cité vénéneuse, humide et écrasée de chaleur confère
un cadre baroque à cette histoire hors norme.
Un roman unique et difficilement classable, les péripéties qui émaillent le séjour de Gwynn et Raule sombre souvent dans le sordide tout en contenant une indéniable part onirique. Aquaforte est un roman qui ne se livre pas facilement et dont le dénouement est des plus étonnants. A réserver aux amateurs de voyages dépaysants.