03 décembre 2009
Encre de Hal Duncan

Au commencement sont les premiers mots, dans ce monde, du premier chapitre du Livre de Toutes les Heures… Mais comment une histoire pourrait-elle débuter au commencement de tous les commencements ? Comment comprendre une histoire qui serait la première de toutes les histoires ? Pour raconter une histoire, mieux vaut partir d’un point au hasard dans le temps et l’espace, dans le vélin et l’encre qui couvre le vélin.
Où comment résumer la démarche de Vélum en quelques phrases…
Encre poursuis Vélum mais avec une démarche moins chaotique. Le résultat de l’Apocalypse menée par Gabriel a conduit au chaos. Le Vélum, tous les mondes sont noyés dans la vague noire des bitmites. L’encre qui a échappée au contrôle de Métatron et d’où jaillit une multitude de Jack.
Jack, redoutable arlequin et Némésis des derniers Amortels qui se sont érigés en seigneurs de havres, médiévaux ou fascisants, isolés au sein du chaos.
On l’a vu sortir indemne des tempêtes de feu, cet esprit de
tous les Blitz né de
Il voulait devenir un héros de l’espèce la plus ancienne, un
dieu appelé dans un corps d’homme, mais Dieu l’a piégé dans Ses rêves.
Mais au sein de ce chaos les anciens fuyards cherchent à se retrouver et tentent de sortir tous les mondes de ce marasme. Le Livre de Toutes les Heures a été détruit ou perdu, peu importe… Tout en cherchant à se réunir, ils tentent de reconstituer maladroitement le livre à partir de ses débris ou de le réécrire. Difficile toutefois d’ordonner le chaos…
Je me suis toujours dit que le Vélum était une sorte de page vierge sur laquelle on pouvait tout écrire. Mais qu’y écrivons-nous ? Des éternités de transactions, des pactes spirituels et des contrats sociaux, si nombreux qu’en certains endroits du Vélum, ces désirs griffonnés finissent par ressembler à un gros tas de ratures, comme l’empreinte démente des marques sur la poitrine de Jack ou les textes illisibles de Guy, fléchés, annotés, rayés et corrigés au point qu’ils en deviennent complètement indéchiffrable pour tout autre que lui. Les bitmites nous ont donné ce que nous voulions, certes mais comme nous ne savons pas toujours ce que nous voulons…
Encre, bien que construit de manière fragmentaire et alterne
les univers, est strictement linéaire. La même histoire nous est contée en une
multitude de temps et d’époques mais son cheminement reste le même. Les
différentes versions n’étant que la démonstration d’archétypes, des allégories
ou une légère variation du thème principal, il est ainsi beaucoup plus facile
d’en déchiffrer la trame.
Enormément de bruits et de fureur dans Encre qui tourne autour de multiples variation des horreurs de l’entre deux guerre et de la seconde guerre mondiale. Au fil des rencontres, des réunions et des interactions, les personnages principaux se réuniront. Ménageant au passage quelques surprises au lecteur de Vélum quand les masques tomberont et l’intrigue foncera vers sa résolution.
Il ne devrait pas exister mais il existe, ce truc
impossible, ce livre volé dans un caveau et trimballé partout dans le Vélum.
Fabriqué avec de la peau d’ange dans l’éternelle Kentigern, forgé à Paris en
1939, ouvert à Berlin en 1929… Perdu et volé, détruit, refait, réécrit, ce
Livre a connu autant de péripéties que le monde lui-même, et il les renferme
toutes dans son anneau de Möbius du temps et de l’espace, et toutes ces
histoires contradictoires se sont amalgamées en un seul conte confus et c’est
bien une sorte de vérité, certes, mais truffée d’inconsistances, de
digressions, d’interpolations et d’interprétations erronées, de fictions
racontées comme des faits, de faits racontés comme de
Fox ouvre le livre et tourne une page, qui craque entre ses doigts. Il referme doucement le volume.
Il pourrait le balancer par terre. Ce serait une bonne chose, non ? Le réduire en poussière, en éternités mortes.
Plus accessible que Vélum, Encre n’en reste pas moins un numéro de virtuose alternant ses styles de narration. Théâtre, roman d’espionnage, film noir ou d’aventures, script de scénario, contes, réécritures de mythes ou de textes religieux… Plongée dans le Vélum ou feuilletage du Livre de Toutes les Heures, le voyage est vertigineux. Hal Duncan manient ses archétypes et ses allégories avec précision, contant une magnifique histoire, nous rendant accessible son érudition. Le diptyque Vélum – Encre, bien qu’étant une lecture exigeante n’en constitue pas moins une belle réussite.
Je le relirai dans quelques années.
Et je prie pour que la Cryptolangue et le Livre existent vraiment, pour que les générations futures puissent y lire les patronymes de tous les innocents assassinés au nom d’idéaux déments, pour qu’elles puissent les pleurer. Que les crimes des généraux et des démagogues responsables de cet enfer marquent ces hommes au fer rouge, comme ce fut le cas du premier assassin. Que leurs forfaits infâmes soient gravés dans leur chair !
Je veux prier pour que quelqu’un paye.
27 octobre 2009
Armageddon Rag de George R.R. Martin

Sandy nourrissait à l’égard de l’autoroute du New Jersey une haine qui transcendait tout sens commun. C’était une route dégueulasse, toujours bondée, et qui traversait certains des coins les plus sinistres de ce côté de Cleveland, un no man’s land puant de zones à urbaniser, de raffineries de pétrole, de cimetières de voitures et de décharges sauvages. La route était plongée dans un perpétuel brouillard grisâtre à l’odeur bien particulière, miasmes de monoxyde de carbone, d’échappements de diesel et de saloperies chimiques dont une seule bouffée suffisait à faire renaître en lui des terreurs anciennes.
Dans le temps, il s’était fait aligner plus d’une fois sur l’autoroute, pour de prétendues infractions à la circulation ou pour des recherches de drogue. Les flics du coin étaient aussi aigrement antifreaks que les autres dans le pays et se plaisaient à traquer les hippies et les chevelus pour les coincer avec un zèle digne de déments. Si vous aviez le malheur d’arborer les mauvais auto-collants sur vos pare-chocs, vous étiez mal barré sur l’autoroute de Jersey, et la parcourir au volant de la Hogmobile, toute badigeonnée de pâquerettes pour McCarthy, c’était décréter soi-même l’ouverture de la chasse.
Sandy Blair, écrivain et ancien rédacteur en chef du Hedgehog, un magazine rock, se voit proposer de rédiger un article. Une occasion qu’il saisit d’autant plus vite qu’il est en panne d’écriture. Une bonne occasion aussi de parcourir le pays à la recherche de ses anciens camarade de fac et de défonce des années soixante, au frais de l’enfoiré qui l’a vidé de son ancien journal.
Edan Morse était d’un calme surprenant. « La mort n’est pas toujours le si formidable obstacle que l’on pourrait imaginer », dit-il.
Il m'a donné envie de le lire : Gromovar
12 octobre 2009
Les puissances de l’invisible de Tim Powers

1963, Andrew Hale est brusquement réactivé par son ancien mentor, l’enseignant tranquille replonge brusquement dans le monde de l’espionnage quitté suite à des évènements tragiques survenu en 1948. Mais qui est Andrew Hale ?
Ces trois espions se retrouveront encore à Berlin en 1945 et en Turquie sur le Mont Ararat en 1948. Toujours confrontés à des évènements défiant la raison.
Les puissances de l’invisible n’est pas un thriller, mais est néanmoins prenant. Il s’agit plutôt d’un texte érudit qui se déguste lentement. Le petit monde de l’espionnage est admirablement rendu et l’intrigue très bien menée. Ce premier contact avec Tim Powers est très concluant et je reviendrai vers lui en 2010.
13 juin 2009
Un chœur d’enfants maudits de Tom Piccilirilli

Mon père savait ce que c’était que le mal. Pour lui, il revêtait les atours de son passé.
Dès la naissance, il était aussi prisonnier du comté de Potts, du moulin et de son propre nom que je le suis de mes frères et qu’ils le sont les uns des autres.
Son destin se limitait à la ville, mais il n’a jamais eu beaucoup d’imagination ni de pouvoirs visionnaires. C’était un réaliste, trop fervent mais trop peu rêveur, trop pragmatique en ces lieux trop attachés à la superstition. Il n’en faut pas davantage pour détruire un homme.
Des frères triplés siamois lié par le crâne et se partageant
un morceau de cerveau, un bled du sud perdus dans les bayous, une population
rongée par la
superstition. L’environnement de Thomas est très particulier
mais sa vie l’est plus encore, hanté qu’il est par la disparition de sa mère,
le suicide de son père, le meurtre de sa grand-mère, son ami légèrement dément
et sa découverte d’un cadavre durant son enfance…
Le récit est porté par la résurgence de son passé dans ses rêves
puis dans la réalité. La frontière entre les deux est trouble, les sorcières locales semblant tout connaître
de lui.Une ambiance glauque et moite portée par les désirs pervers
de Thomas et les côtés frustes de la population. Plus que l'intrigue c’est cette ambiance poisseuse qui est réussie, amplifiée par les
aléas du climat.
Moiteur, perversité, secrets profondément enfouis, freaks,
la recette est efficace et le roman se lit sans déplaisir même si j’ai eu du
mal à croire à un pareil bled. Dans la même région Lucius Shepard m’a beaucoup
plus impressionné avec Louisiana Breakdown.
Bref, un bon roman mais qui ne m’a pas passionné au point de
me donner envie de relire l’auteur.
Comme la plupart des hommes, ceux-là sont pétris de mythe et de médiocrité. Ils portent en eux les fables de grands pères banals, le sang de guerriers et d’ivrognes. Au fil des années, ils ont ramassé leur père sur la véranda et posé des compresses glacées sur le nez cassé de leur mère. Ils se sont réveillés dans les recoins de cuisines sales, sous le regard dur d’épouses que la vie avait trahies de bonne heure. Tel est leur héritage, leur tradition.
21 mai 2009
Le Glamour de Christopher Priest

Richard Gray, cameraman de la BBC, fait partie des victimes d’un attentat. En plus des dommages physiques, il est devenu partiellement amnésique, perdant les dernières semaines précédant l’explosion. Au cours de la dernière phase de sa convalescence, une jeune femme lui est présentée, Susan, Sue pour lui… Apparemment, elle a occupée une bonne part de ses préoccupations au cours des semaines perdues. Après une séance d’hypnose, quelques souvenirs lui reviennent et notamment sa relation tumultueuse avec Sue. En effet, Niall son ancien amant est particulièrement possessif et insistant tandis que Susan quelque peu veule laisse pourrir la situation. Au fil de ses réminiscences, tout cela se révèle plus complexe. Susan et Niall aurait un don, le glamour, qui leur permet de ne pas être perçu. Les empêchant aussi de s’intégrer au sein de la société, faisant d’eux des parias. Alors que Susan semble avoir du à mal vivre cette situation et s’attache à avoir une existence sociale en réduisant l’ampleur de son glamour, Niall s’épanoui dans son invisibilité particulièrement prononcée. A sa sortie de l’hopital, Richard est confronté au récit de Sue qui diffère quelque peu de ses souvenirs.
C’était toujours comme ça quand on consentait au glamour. Comme se déshabiller devant des inconnus, les rêves où on se retrouvait nue dans un endroit public, les fantasmes sexuels de vulnérabilité et d’impuissances totales. Pourtant, l’invisibilité était synonyme de sécurité, elle cachait, elle dissimulait ; c’était un pouvoir et une malédiction ; la poussée brutale de l’excitation, mêlée de remords, l’envie suave de céder sans aucune protection, le sacrifice de l’intimité, la révélation du désir enfoui, la certitude que rien ne pourrait arrêter ce qui venait de commencer. Il y avait déjà eu une première fois avec Richard, mais parce qu’il avait oublié, parce que son esprit avait été modifié, le destin accordait à Sue une seconde première fois.
Le récit est remarquablement mené, les changements de points de vue donnent lieu à des récits très différents mais pourtant ayant quelques points communs. Encore une fois la réalité semble fluctuée selon le narrateur…
Isolement social, relations perverses et trois approches
face à l’invisibilité, le roman de Christopher Priest est riche, se lit avec
facilité jusqu’à un dénouement surprenant et bien amené. Parmi ses romans, le
Glamour est sans aucun doute mon préféré avec la Séparation. Un roman qui méritera sans aucun doute une relecture ultérieure.
« Où est Niall, maintenant ? me suis-je enquis.
- Quelque part dans le coin.
- Je ne comprends toujours pas comment il a bien pu nous suivre.
- Ne le sous-estime pas, Richard. Il est malin, et têtu quand il veut quelque chose.
- Quoi que tu en dises, il te tient en son pouvoir. J’aimerai bien savoir comment.
- Oui, il a le pouvoir. »
Elle a inspiré profondément, expiré. Peut-être un petit sanglot lui a-t-il échappé. Un long silence a suivi, et son souffle s’est apaisé. J’en ai déduit qu’elle s’était enfin endormie, et je sombrais dans la somnolence quand elle a ajouté tout bas :
« Niall a le glamour. »
09 avril 2009
World War Z de Max Brooks

La morphine – ou quel que soit le truc qu’on m’avait
injecté, je trouvais ça délicieux. Je me fichais de tout. Je n’ai eu aucune
réaction quand ils m’ont dit que la police m’avait logé une balle dans
l’épaule. J’ai vu l’homme allongé dans le lit à côté du mien évacué en urgence
dès qu’il a cessé de respirer. Je n’ai même pas réagi quand je les ai entendus
parler de l’épidémie de « rage » qui sévissait en ville. Je ne sais
pas. Comme je vous l’ai dit, j’étais vraiment dans les vapes. Je me souviens
d’éclats de voix dans le couloir, de gens en colère qui se criaient dessus.
« Ce n’est pas la rage, la rage ne fait pas ça aux gens ! » Et
plus tard… quelqu’un d’autre… « Bon, et tu proposes quoi,
bordel ! On en a quinze comme ça, en bas ! » C’est bizarre,
j’entends toujours cette conversation dans ma tête. Tout ce que j’aurais dû
faire, penser, sentir. Il m’a fallu pas mal de temps pour dégriser. Et quand
j’ai fini par me réveiller, c’était un vrai cauchemar.
Des zombis apparaissent en Chine ! Les gens qu’ils ont tués se relèvent pour grossir leur rang après quelques minutes tandis que les vivants mordus ont un répit de quelques jours… Je préfère préciser, mes connaissances en zombies étant limitées aux films Shaun of the dead et 28 jours plus tard et la BD Cryozone.
Avec les moyens de transport moderne, les premiers réfugiés essaiment dans le monde comptant dans leur rang quelques zombies en devenir. Ajoutons à cela la manie chinoise du secret et les ingrédients sont réunis pour faire des zombies un problème mondial. La World War Z a commencée.
Le récit est un recueil de témoignage présenté chronologiquement et recensant les faits mondiaux les plus importants et présentant quelques situations personnelles notables du fait de leur caractère exceptionnel ou non.
Le ton ironique des protagonistes est assez agréable et les
exemples de nation s’en sortant le mieux est assez cynique, ainsi l’Afrique du Sud
post apartheid ressort des cartons les plans anti insurrections du régime
ségrégationniste quant aux solutions adoptées par les USA, Cuba ou la Corée du
Nord il faudra lire le livre pour le découvrir.
Quoi ? Vous
auriez préféré qu’on leur dise la vérité ? Que ça n’avait rien à voir avec
la rage, que c’était une sorte de supervirus qui réanimait les morts ?
Vous imaginez la panique ? Vous imaginez tous ces foutus sénateurs
faire dans leur froc et bloquer toute action gouvernementale un tant soit peu
efficace en votant un « Zombie Protection Act » exhaustif et
totalement inutile ? Vous imaginez la perte de crédibilité politique pour
le pouvoir en place ? En plus, on débutait une année électorale, et pas la
plus facile, hein, un vrai corps-à-corps. Nous, on « nettoyait », on
réparait toutes les conneries que le gouvernement précédent avait accumulées,
et croyez-moi, les huit années qui venaient de s’écouler en avaient brassé, de
la merde ! Si on avait réussi à revenir aux affaires, c’était grâce à
notre gentil pigeon qui n’avait pas arrêté de promettre un retour à « la
paix et à la prospérité ». C’était tout ce que demandait le peuple
américain. Jamais la population n’aurait accepté un autre programme. Les gens
vivaient une sale époque, et depuis pas mal de temps. Il aurait été suicidaire
de leur avouer que le pire était à venir.
Malgré l’ironie omniprésente, le récit ne bascule pas dans la caricature et ses hordes de millions de zombies sont angoissantes. Les morts se multiplient, les nations s’effondrent, le chaos se propage. L’alternance entre vue d’ensemble et témoignage de particulier est très efficace, le roman se lit tout seul rapidement. Dans l’ensemble le récit fait la part belle au point de vue américain, tout en effectuant un tour complet de la planète.
L’adrénaline m’a immédiatement remis sur pied et je me suis
retourné en un éclair. Le vieux était encore là, le visage bandé. Il ne s’était
pas réanimé depuis très longtemps. Il s’est approché de moi, j’ai feinté. Comme
j’avais encore les jambes tremblantes, il a réussi à m’attraper les cheveux. Je
me suis débattu pour me libérer. Il a approché son visage du mien. Il était
étonnamment musclé, pour son âge, au moins autant que moi, si ce n’est plus.
Mais il avait quand même les os fragiles, je les ai entendus craquer quand je
lui ai tordu le bras. Je l’ai frappé en pleine poitrine et il a volé en
arrière, la main pleine de cheveux. Les miens ! Il a percuté le mur, les
photos sont tombées et l’ont recouvert de verre brisé. Il est revenu vers moi
en grognant. Je me suis ramassé sur moi-même, je l’ai évité, j’ai saisi son
bras et je lui ai fait une clé tout en refermant mon autre main sur sa nuque.
Et là, avec un hurlement dont je ne me serais jamais cru capable, je me suis
précipité vers le balcon et je l’ai balancé dans le vide. Il s’est écrasé la
tête la première sur le trottoir. Là, il a continué à me regarder en sifflant
et en remuant malgré son corps brisé.
Les scènes individuelles donnent lieu à des beaux moments d’héroïsme ou de désespoir. Au fil du récit la situation change progressivement, les tournants étant annoncés par les changements de partie. L’ensemble est assez fin et très prenant. L’ampleur du phénomène relève du jamais vu et donne un ton crédible à cette histoire horrible et crépusculaire.
World War Z n’est pas le roman de l’année mais un
divertissement efficace et intelligemment mené, sans doute un incontournable
pour les fans du genre et une bonne introduction au genre pour les autres.
Dieu sait qu’ils n’étaient pas parfaits, mais ce sont eux qui incarnaient le rêve américain à mes yeux. Et puis la génération de mes parents est arrivée et ils ont tout bousillé. Les baby-boomers, la génération du « moi ». Et puis il y a nous, maintenant. Oui, OK, on a mis un terme à la menace zombie, mais qui l’a déclenchée, cette menace ? Bon, au moins, on nettoie notre propre bordel, et ça sera peut-être notre épitaphe.
« Génération Z. Ils ont fait le ménage derrière eux. »
02 mars 2009
L’homme qui rétrécit de Richard Matheson

La dernière semaine.
Trois mots et un concept. Un concept qui avait pris naissance dans un éclair d’incompréhension avant de se transformer en cette horreur de chaque instant qui l’habitait à présent. La dernière semaine. Non, même pas ; la journée du lundi était déjà à demi écoulée ! Ses yeux s’égarèrent une seconde sur le morceau de bois marqué de traits au charbon qui lui servait de calendrier. Lundi 10 mars.
Encore six jours et il n’existerait plus.
Scott Carey est frappé par un mal mystérieux, il rétrécit de quelques millimètres tous les jours… Commencent alors pour lui la perte irrémédiable de tout son environnement : son emploi, ses relations avec son épouse et sa fille. Il devient aussi une proie pour un ivrogne pédophile, des adolescents brutaux, le chat, un moineau, une araignée…
Le récit met en scène Scott, prisonnier de la cave leur maison, luttant pour sa pitance quotidienne et chassé par une araignée. Dans ce décor familier mais cyclopéen, il oscille entre rage et déprime au fil de ses réminiscences.
A coup de flashback, le récit de son expérience est narré alternant avec sa survie quotidien dans la cave et l’affrontement inévitable avec l’araignée.
Comme il venait de passer sous les énormes pieds du portemanteau, il leva les yeux vers la falaise, et se demanda si l’araignée était là-haut. Oui, probablement, tapie au centre de sa toile, en train de dormir peut-être, ou de dévorer quelque insecte qu’elle avait tué.
Ca aurait pu être lui.
Il frissonna et reporta son regard sur le sol. Il ne
céderait jamais à l’araignée, aussi bas que puisse tomber son moral. C’était
une forme de vie trop étrangère. L’horreur et le dégoût qu’elle lui inspirait
étaient trop profondément enracinés en lui. Mieux valait ne pas y penser du
tout. Mieux valait ne pas penser qu’aujourd’hui l’araignée était aussi grande
que lui, son corps trois fois plus volumineux que le sien, ses longues pattes
noires aussi grosses que ses propres jambes.
Les situations sont extrêmement bien vues et variées. Scott n’est pas un super héros et certaines des tuiles qui lui tombent sur la tête sont de son propre fait, suite à ses colères récurrentes. Par ailleurs ses frustrations finissent par le conduire à des attitudes quelque peu malsaines.
Le roman se lit tout seul, les scènes avec l’araignée sont impressionnantes. Assez déprimant au premier abord, Matheson manie bien son récit pour que l’espoir persiste, quant à la fin elle est surprenante...
Un classique incontournable.
09 novembre 2008
Le Club des Petites Filles Mortes de Gudule

Petit détour dans le genre « horreur », ce recueil de courts romans fantastique ou de science fiction est une très bonne surprise.
La thématique générale est l’enfance à travers le portrait
d’enfants souvent victimes, parfois bourreaux, le tout sur un ton assez
ironique.
« Dancing Lolita » ouvre le recueil en présentant
une société perverse ayant abolie la vieillesse. Plus moyen de distinguer les enfants des adultes régressifs, les mœurs évoluent de
manière quelque peu écoeurantes… Un texte qui remue les tripes par moment sans toutefois être totalement convaincant.
« Entre chien et louve » qui suit est sans aucun
doute le meilleur de ces textes. Un vieillard décédé se réincarne dans un chien
errant, recueilli par son ancienne compagne. Cette dernière, originaire du
Congo, isolée dans la forêt ardennaise se confie à son nouveau compagnon.
Entre les souvenirs de l’un et les réminiscences de l’autre, le récit de deux
personnes ayant vécues ensemble sans véritablement se connaître. Un excellent
moment amer et plein de surprises.
« Gargouille » est un texte relevant de la série B, une histoire
fantastique de vengeance bien des années après un traumatisme d’internat. Les
adultes réglant leur compte d’adolescent. L’ensemble grand guignolesque n’est
pas très convainquant.
«La
Petite Fille aux araignées » est le récit d’une gamine
internée en psychiatrie suite à une histoire assez horrible, toujours dans le
registre fantastique. Une histoire sans surprise mais remarquablement bien
narrée.
« Mon âme est une porcherie » est une nouvelle
descente aux enfers. De l’enfance à l’age adulte, la vie horrifiante d’une
fillette peu gracieuse dans un environnement impitoyable.
« Petite Chanson dans la pénombre », le fantôme
d’une fillette violée et assassinée échafaude une vengeance diabolique et
horrifiante suite à l’installation d’une famille dans le lieu qui héberge son
cadavre. Un texte très prenant et glaçant, remarquablement efficace.
« La Baby – Sitter », histoire d’horreur
psychologique sur fond de conte de fées. Les rôles de bourreau et de victime
sont échangés à plusieurs reprises, sans manichéisme
Le dernier récit est le « Repas éternel », quelque
peu hors propos par rapport à ces prédécesseurs. Il s’agit d’une variation
horrible et gerbante de Soleil Vert (si si c’est possible !).
Cinq bons textes et trois autres plus anodins, ce recueil est une bon surprise. Seul « Gargouille » dénote vraiment question qualité quant à « Repas éternel » c’est plus une question de cohérence avec l’ensemble car il est redoutablement efficace. Gudule propose ici un voyage réussit au bout du fantastique et de l’horreur.
31 octobre 2008
Vélum de Hal Duncan

Sa sœur pense que tous les trois fuient la mort, mais lui
sait que dans la réalité malléable et composite du Vélum, ce qu’ils doivent
redouter, ce n’est pas la mort, cette petite chose temporelle, mais l’oubli.
Les anges veulent un monde stable, une histoire établie, inamovible. Les
Amortels rebelles n’occupent aucune place dans l’histoire que Métatron couche
dans son petit livre de vie. Telle ou telle année, tôt ou tard, tard ou tôt,
leurs avenirs les rattraperont. Il leur faut se faufiler d’un bord à l’autre,
dedans, dehors… C’est toute l’éternité sinon rien.
Porté par un gros buzz et des critiques sibyllines, je ne savais pas trop quoi penser de ce pavé.Une critique moins tendre de Nébal et une analogie heureuse de Xavier (Librairie Scylla) m’ont fait franchir le pas.
Premier constat : Nébal a raison, il y a de sacrés longueurs dans Vélum.
Second constat : impossible de le lire dans les transports en commun parisien, il demande trop de concentration.
Rentrons maintenant dans le vif du sujet…
Tous les mondes possibles s’étendent sur le Vélum, lui-même cartographié dans le Livre de toutes les heures, hélas perdu depuis des temps immémoriaux. Au sein de ces mondes, évoluent des Amortels ou anges, des mortels ayant transcendé leur condition suite à une révélation, leur donnant accès à la Cryptolangue, qui permet de modifier le réel. Ces derniers sont toutefois prisonniers d’archétype, inscrits sur eux, qui les définit.
Difficile de savoir si ses archétypes sont un ou plusieurs,
les Amortels sont en effet capables de passer d’un monde à l’autre en arpentant
le Vélum et le temps au sein de ce dernier n’a aucune signification. Ainsi
Phreedom vit elle, l’expérience d’une déesse sumérienne, bien avant que leur
marque ait été mêlée par Eresh, un ange Souverain. De même Thomas est
régulièrement trahi et martyrisé tandis que Seamus semble voué à être le
porteur d’une révélation avant d’être enchaîné selon le mythe prométhéen dont
il est l’archétype.
Les anges se répartissent en trois catégories : les membres de l’Alliance dont le but et l’arrêt de l’interventionnisme dans les existences des mortels, avec à leur tête Métatron, le chantre du trône vide. Leurs sont opposés, les Souverains, divinités anciennes, désirant continuer de régner. Reclus dans leurs royaumes pitoyables, ils entendent bien résister au Diktat de Métatron. Restent finalement les non alignés, qui ne songent qu’à vivre leur éternité, traqués par les deux camps qui ne tolèrent pas la neutralité.
Cette situation n’a rien de manichéenne, les Souverains n’étant impitoyable qu’en réaction aux méthodes nauséeuses de Métatron et Gabriel. L'essentiel du récit porte sur les anges non alignés
Le temps ne signifiant rien dans le Vélum, on assiste parfois aux conséquences avant les causes, les mythes se répètent et se mêlent au gré des expériences de Métatron et Eresh en matière de tatouage… Lire Vélum c’est comme se retrouver devant un puzzle. Au fur et à mesure de la lecture, le schéma d’ensemble se dégage avec l’arrivée des nouvelles pièces.
Reste qu’aux moments les plus prenants succèdent des
paragraphes sibyllins ou du remplissage. Dommage que Duncan tire aussi
régulièrement à la ligne.
En le refermant, j’ai eu une impression de manque. Aussi baroque soit il cet univers est envoûtant, nul doute donc que je lirais sa suite, Encre, l’année prochaine.
Vélum apparaît donc comme un bon roman d’un abord
difficile, à réserver aux amateurs de douche écossaise.
Il lui avait fallu des dizaines d’années à se voir dans le miroir sans y distinguer le moindre signe de vieillissement physique, des dizaines d’années de choses entraperçues dans les ombres et les reflets, de murmures dans le vent et de tonnerre dans sa propre voix, des dizaines d’années, jusqu’au jour où il avait trouvé la force de se regarder vraiment et de lever la main pour examiner l’étrange sceau noir se formant sur sa paume au fur et à mesure que les traits se rejoignaient, comme une vision sous acide. Cette espèce d’écriture, il avait compris qu’elle se rattachait au langage qu’il s’entendait baragouiner pendant ses crises. Elle était gravée sur sa peau, dans son corps ; elle l’avait en quelque sorte « investi », quand il s’était retrouvé pris douze heures d’affilée dans du barbelé allemand avec les balles qui sifflaient autour de lui, les yeux baissés vers un champ de bataille où gisaient les cadavres de tous les gars de sa section et Dieu seul sait combien d’autres encore. Il était ensorcelé. Béni. Maudit. Ce jour-là, il avait effleuré l’éternité, qui l’avait effleuré elle aussi en lui laissant son empreinte.
Et le Verbe se fit Chair, et Seamus Padraig Finnan devint l’ange au visage sale qu’Anna voyait en lui depuis toujours.
16 octobre 2008
Terreur de Dan Simmons

Dernier roman traduit en français, Terreur est le meilleur roman que j’ai pu lire de Dan Simmons (cela dit je n’ai lu que le cycle Hypérion/Endymion et L’échiquier du Mal).
Il s’essaye ici, avec succès, au roman d’aventure historique
auquel est mêlé un peu de fantastique et d’horreur.
Le récit conte les mésaventures de l’expédition Franklin, partie en 1845 à la recherche du passage du Nord Ouest dans le grand nord canadien. Expédition mal préparée, approvisionnée par des fournisseurs peu scrupuleux, sur laquelle les problèmes ne vont cesser de s’accumuler.
Piégé pendant plus de deux ans dans les glaces, on assiste à la lente mais inexorable détérioration des conditions de vies de la centaine de marins des HMS Erebus et Terror.
Au froid, à la nuit, à l’absence de gibier, aux maladies s’ajoute la présence d’une créature de cauchemar. Une espèce d’ours blanc gigantesque, diaboliquement rusé et vicieux.
Le monstre a-t-il un rapport avec la jeune indigène muette - recueillie suite à une bavure au cours d’une tempête qui a coûté la vie à son compagnon ?
Il n’en reste pas moins que la créature ne sera pas leur
pire ennemi, l’homme étant un loup pour l’homme.
La galerie de personnages présentée dans le roman est très
variée et riches. Quelques flashbacks permettent de mieux les comprendre et seul
un d’entre eux est dépeint sous un jour manichéen n’évoluant que très peu.
On s’attache rapidement à ce petit monde malgré toutes les erreurs qu’ils ne
cessent de cumuler au cours de leur calvaire.
L’ambiance et le contexte historique sont bien restitués
sans pour autant alourdir le récit, on s’y croirait. La touche fantastique est
relativement légère et extrêmement bien gérée.
Terreur se présente comme une catastrophe annoncée et se révèle au final très surprenant et magnifiquement construit. Un pavé qui demande du temps mais qui se dévore sur la fin.
L’immersion y est très facile, en le lisant au début j’ai eu
froid puis je me suis surpris à lorgner des pommes pour éviter le scorbut. Une
réussite sur tous les plans, un grand travail de documentation et d’érudition
qui se lit sans difficulté.
« La vie humaine est solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève », avait-il déclaré. Plus brève encore, semble-t-il, pour ceux qui volent leurs camarades.
Ce semblant d’éloge funèbre avait rencontré un franc succès. Bien que les dix embarcations que les hommes tractaient depuis plus de deux mois fussent déjà dotées de noms, datant de l’époque où l’Erebus et le Terror naviguaient encore, les marins s’empressèrent de rebaptiser les trois cotres et les deux chaloupes auxquels ils consacraient la seconde partie de leurs journées – la plus pénible à leurs yeux, puisqu’elle les voyait fouler un terrain qu’ils avaient déjà couvert une fois. Ils s’appelaient désormais Solitaire, Misérable, Dangereuse, Animale et Brève.
Crozier avait souri à cette nouvelle. Elle signifiait que les hommes n’étaient pas gagnés par la faim et le désespoir au point de renoncer à l’humour noir typique des marins de Sa Majesté.