Interview : Catherine Dufour et l'Histoire de France.
Après plusieurs romans de SF et de Fantasy, Catherine Dufour a changée de registre pour prendre l'histoire de France à bras le corps. Elle a acceptée de revenir ici plus en détail sur sa démarche.
- Ton essai semble dans un premier temps s'attacher à dynamiter les idées reçues, les poncifs ou les contre sens dans l'Histoire de France. Comment t'es venue l'idée de clarifier ou démystifier ces divers points ?
Un jour mon fils, qui avait alors 10 ans, m'a demandé :
- Maman ? Napoléon, c'est avant ou après Charlemagne ?
Je me suis hérissée comme une poule devant un couteau, j’ai fait « Cot ? » et j'ai pondu un livre. Nous l’avons lu ensemble, le soir à la chandelle, d’un bout à l’autre. Puis je l’ai refermé et mon fils m'a demandé :
- Donc François de Nazareth, c'est celui de la poule au pot ?
C’est là que j’ai compris que, toute dévouée à sa culture historique, j’avais un peu négligé sa culture religieuse. Nous sommes donc passés à la bible.
Tout à fait immodestement, je crois avoir rendu un vrai service à pas mal d’écoliers en sortant ce livre. Prends le traité de Picquigny. J’ai pâli au collège sur le traité de Picquigny, j’ai vu mon fils blêmir sur le traité de Picquigny. Sais-tu ce qu’est le traité de Picquigny ?
« Le traité de Picquigny a été signé en 1475 entre le roi de France Louis XI et le roi d’Angleterre… »
Là, tous les enfants du monde sont déjà en train de dormir. Alors que si on leur explique :
« 1475. Louis XI va à la rencontre du roi d’Angleterre. Celui-ci vient de débarquer à Calais avec vingt mille hommes et la ferme intention de se faire couronner roi de France. Louis XI n’a pas autant de soldats mais, par contre, il a trois cents chariots de vin. Gracieusement, il les offre aux Anglais. Quelques heures plus tard, seul au milieu de son armée ivre morte, le roi d'Angleterre signe avec Louis XI une paix définitive. La guerre de cent ans en aura duré cent cinquante. »
Eh bien, ça se retient mieux. En fait, le mot-clef de mon livre est « repères ». Mon but est de donner des « repères ». 800 Charlemagne, 1800 Napoléon. Entre deux ? L’an 1000, le Moyen-âge dans toute sa splendeur. 1350 ? La Grande Peste Noire. Etc. C’est comme une corde à linge : une fois qu’elle est bien tendue entre deux repères, on peut y accrocher tout ce qu’on rencontre, et garnir peu à peu sa mémoire de centaines d’histoires affriolantes. Alors que sans corde, elles tombent à terre, s’entassent et s’abîment.
- Combien de temps as tu passé à te documenter ?
Une vie. J’ai commencé par lire « Angélique marquise des anges », ce qui m’a poussée à me renseigner sur l’affaire des poisons et jetée dans les bras de Saint Simon, puis « Les rois maudits » et je suis devenue férue en templiers et guide touristique à la basilique Saint Denis. Je n’ai plus arrêté depuis.
Avant de commencer à rédiger, j’ai aussi consulté quelques uns de ces ouvrages intelligents qui questionnent la recherche historique, « Comment on écrit l’histoire » de Paul Veyne par exemple.
- Comment faire la part des ragots, de la propagande des faits probablement avérés dans les écrits des chroniqueurs de l'époque ?
Pour le Moyen-âge, qui est l’époque des chroniques, Favier le dit bien : « Les chroniques sont les sources les plus explicites. » Mais hélas, elles se réduisent parfois à un tissu d’âneries « un peu avinées » (l’expression est de l’historien Bruno Dumézil). Ce sont de purs outils de propagande, où la vérité historique est traitée avec une désinvolture digne de l’URSS. Comme le disait un vieux proverbe soviétique : « on ne sait jamais de quoi hier sera fait. »
Alors les historiens n’ont pas d’autre choix que de recouper les chroniques avec le peu d’écrits qui leur reste, et là je cite encore Favier : « le plus clair de la documentation est constitué par les actes officiels ». Le travail de l’historien est donc une longue, très longue plongée dans les actes notariés et les livres de compte. Tous les trois ans il en émerge, livre une somme et replonge.
- Tu couvres en trois cent pages quelques deux milles ans d'histoire ? Vaste programme, volontairement elliptique, comment as tu choisi les sujets à approfondir ?
J’ai approfondi ceux que je connaissais déjà. Les Templiers, d’abord, et la malédiction qu’ils ont jeté sur Philippe le bel et ses descendants ; l’affaire des poisons, bien sûr ; mais aussi tout ce qui a trait aux maladies (j’adore ça, ça me donne l’impression de vivre à une époque formidable), à la condition de la femme (et de l’enfant, et du paysan, et du juif, mon dieu ! Nous vivons une époque encore plus formidable que je ne le pensais. J’ai droit à un prénom, je ne suis pas morte en couche après avoir enterré dix de mes enfants, je n’ai pas d’abcès dentaire qui me ressort par le menton et on ne m’a pas jetée au bûcher comme un vulgaire fagot…) et aux problèmes de consanguinité des familles royales européennes. On ne dira jamais combien la manie des rois de se marier avec leur cousine germaine a aplani le chemin de la démocratisation en Europe. Quand votre dirigeant se résume à une paire de dents, vous commencez forcément à songer à d’autres formes de gouvernement.
Vraiment, je me suis fait plaisir dans le choix des sujets.
- As tu de la sympathie pour certaines des figures historiques citées ?
Oui, pour beaucoup. Je me suis cassé les dents sur la personnalité énigmatique et visionnaire de Philippe le Bel ; grâce à Duby j’ai vécu en direct l’agonie de Guillaume le Maréchal, « le meilleur chevalier du monde », et j’ai aperçu la vie brutale et misérable des chevaliers médiévaux ; j’ai essayé de discerner le vrai visage d’Henri III et de sa sœur Margot sous les crachats ; j’ai beaucoup plaint le petit Louis XVII et sa mère, qui entendait à travers le plancher son fils se faire battre par son garde-chiourme. J’ai vécu de longues, d’interminables journées à l’ennuyeuse Cour de Louis XIV au côté la princesse Palatine, j’ai bien ri avec madame de Maintenon quand elle a appris que certaines petites filles de son école refusaient de prononcer le mot « culotte » parce qu’il y a « cul » dedans (« Quelles finesses y entendent-elles ? »). Oui, j’ai de la sympathie pour la majeure partie des personnages croisés. Ils se débattent comme nous dans la contingence et en plus, ils sont accablés de rages de dents phénoménales.
Pour mieux les comprendre, je me suis attachée à retrouver leur visage quand l’iconographie le permettait. A travers les tableaux après 1350 et avant, grâce aux gisants, du moins ceux sculptés d’après nature ou masque mortuaire. On comprend mieux l’ambition gigantesque de Du Guesclin quand on a vu son gisant : il n’est pas plus grand qu’un gamin de onze ans. Problème : je ne pouvais pas faire un livre illustré. Alors j’ai mis sur mon site toutes les images qui m’ont aidée à apprivoiser nos ancêtres. J’ai aussi cherché à retrouver les lieux où ils avaient vécu : on comprend bien l’horreur du sort de Vercingétorix quand on est allé faire un tour dans la geôle verdâtre où il a été enterré vivant.
- Quelle opinion as tu sur Georges Duby, fréquemment cité dans tes lignes ?
Une admiration ébouriffée. Il est connu comme un excellent historien et, comme c’est aussi un excellent écrivain, il est devenu un vulgarisateur de génie. Il arrive à vous faire avaler les livres de compte d’une abbaye picarde en 1281 comme s’il s’agissait d’un polar bien enlevé.
- A défaut de pouvoir décrire la vie quotidienne du peuple, tu t'es rattrapé sur les maux des puissants. Une façon de prendre à contrepied l'histoire scolaire ?
Exactement. Impossible de comprendre les tribulations politiques françaises si on ne tient pas compte de la folie de Charles VI (qui a retardé la Renaissance en France d’un bon siècle), la vérole d’Henri VIII (qui a provoqué les guerres de religion) et les soucis dentaires de Louis XIV (qui ont accéléré la colonisation de l’Amérique du Nord). A se couper de l’histoire personnelle des puissants, on n’obtient qu’une liste de faits dénuée de sens. Les guerres sont toujours lancées par des gus qui ont des problèmes de digestion.
- La référence qui revient le plus souvent est l'ouverture des tombes royales à la Révolution ? Où as tu trouvé les références ? Dans quel esprit as tu introduit ces commentaires pour chaque fin de règne ?
Il y a un témoin direct, Dom Poirier, qui a relaté avec minutie cette lamentable profanation. J’ai recopié ses notes à la fin de chaque chapitre pour donner, comment dire ? Chair ? Pierre, plutôt, aux personnages historiques. Ces gens là ont existé, vous pouvez même aller sur leur tombe et vous pencher sur leur visage, chercher s’ils ressemblent à leurs père et mère allongés à côté. Je suis une fondue de Saint Denis, j’ai passé ma dix huitième année dans la basilique, à scruter toutes les pierres, les reliquaires et même les vieux graffitis au bas des cénotaphes. Je peux vous faire la visite guidée, si vous voulez.
- Crois tu vraiment que ton ouvrage s'adresse à ceux qui n'aime pas l'histoire ?
Et à ceux qui aiment, bien sûr. Mais j’espère apprivoiser ceux qui ont toujours peur de s’ennuyer s’ils y mettent un pied. C’est pour ça que j’ai insisté auprès de mon éditeur pour que le livre soit le moins cher possible. Pour que quelqu’un qui n’aime pas l’histoire se dise :
- Bon, à moins de 10 euros, je peux retenter le coup.
et lise mon livre, et s’amuse, et s’ouvre un champs immense de délices.
- Quels sont tes prochains projets ?
Quelques nouvelles, et un thriller bit’lit tout à fait modèle Twilight sauf qu’à la place du vampire, j’ai mis un appartement. Un deux pièces + cuisine à Bercy. Charme. Diagnostic énergétique cat. G. Fantômes à prévoir.
L'Histoire de France pour ceux qui n'aiment pas ça de Catherine Dufour

Au premier abord, l'histoire de France n'est pas facile à raconter. Et pour cause : c'est toujours la même chose. Des rois, encore des rois, une bonne centaine de rois qui s'appellent presque tous Louis.
Alors, plutôt que de prendre cette histoire comme un pensum, prenons-là comme un voyage. Embarquons sur un beau trois-mâts fin comme un oiseau, et descendons le fleuve du temps en braquant nos jumelles sur les rives des siècles.
C'est sur ses mots que Catherine Dufour nous embarque pour une croisière au fil du temps, s'arrêtant sur des points connus pour dynamiter les lieux communs et les idées reçues ou attaquer sous un angle railleur, avec une plume trempée dans le vitriol, certaines figures historiques ou époques.
Clovis finit sa vie à la tête d'un royaume qui n'épouse que de très loin les frontières de la France actuelle. Si vous voulez vous faire une idée, saisissez l'Hexagone à deux mains et ôtez-lui la Bretagne. Puis rabotez on flanc est jusqu'à Narbonne, Lyon, Dijon et Strasbourg. Enfin prolongez-le au nord jusqu'à Cologne et Bonn. Vous y êtes. La France de Clovis a davantage l'allure d'une banane allemande que d'un hexagone.
Bien que narrée sur un ton impertinent, la démarche est sérieuse et documentée.
Les rares chroniques mérovingiennes sont rédigées par des clercs qui ont reçu des ordres. Et ces ordres sont très éloignés de la recherche de la vérité historique. Ces braves moines sont payés pour démontrer que l'arrière-grand-mère du chef est une femme remarquable ou, au contraire, qu'il n'y a rien de pire qu'une femme au pouvoir. Ou encore, pour distraire leur auditoire avec des anecdotes croustillantes. Il faut bien occuper la Cour les jours de pluie.
Comme elle le constate, l'abondance de sources historiques n'est pas régulière. C'est avec un ton laconique que l'on passe sur nombre de règnes avant de passer à la moulinette quelque périodes plus documentées comme le règne de Philippe Le Bel, La Renaissance, les XVIe XVIIe siècles. Le romantisme en prend généralement un coup dans la gueule...
Dans ce club, on est prince, duc, maréchal ou tout à la fois. On s'appelle Richelieu, Saxe, Conti, Soubise, Lauraguais ou Lauzun. On aime la guerre, les femmes, la table, la bouteille, le luxe, les arts et dire du mal du roi, un peu dans le désordre.
Ces hauts messieurs à tête de linotte sont terriblement fiers de leurs titres. Et pourtant, ils fréquentent les salons des Lumières, où on dit beaucoup de mal de la noblesse. Ils versent des pensions aux philosophes des Lumières et font de la publicité à leurs livres.
En fait, les grands libertins ne voient dans la philosophie des Lumières qu'une bonne occasion de médire du monarque en place, passe-temps habituel pour tout noble qui se respecte.
C'est de cette façon qu'en toute splendeur et toute candeur, menant grand train et faisant grand scandale, de plus en plus coûteux et de plus en plus inutiles, nourrissant leurs pires ennemis dans le seul but de faire enrager leur unique protecteur, ils creusent eux-mêmes leur propre tombe.
Ceux qui n'auront pas l'intelligence de mourir avant la Révolution seront assassinés par les sans-culottes.
Catherine Dufour jette l'ancre au terme du XIXe siècle, le voyage aura été agréable, l'oeuvre de vulgarisation se mêlant à la bonne humeur malgré quelques parenthèses pour les sujets les plus sordides. On n'est pas assommé de date ou de conflits, la lecture devient vite addictive malgré parfois une trame historique quelque peu embrouillée, l'auteur préférant suivre des thématiques qu'une stricte narration historique (notamment lors du règne de Louis XIV). Qu'on aime l'histoire ou pas, qu'on en ait une bonne connaissance ou non, on devrait apprécier cet essai. Un excellent moment à recommander.
The city & the city de China Miéville

Quelque part en Europe de l'Est, non loin de la Turquie se trouve une cité état atypique. En un même lieu se trouve deux cités imbriquées : Beszel et Ul Qoma. Quelques zones sont propres à chaque ville mais pour le reste l'imbrication est anarchique, un immeuble peut être dans une ville et celui d'à côté dans l'autre, sans parler de portions se trouvant dans les deux. De cultures différentes, les habitants sont habitués à ne pas tenir compte des éléments de l'autre ville et de ses habitants dans les lieux tramés. Une mystérieuse autorité neutre est chargée de faire respecter la frontière entre les deux cités : la Rupture. Une puissance toujours aux aguets...
J'avais décroché l'examen bien des années auparavant : ma mention passable, expirée depuis longtemps, ornait un passeport caduc. Cette fois-ci, j'avais subi une orientation accélérée, deux jours. J'étais seul en compagnie des divers formateurs, des Ulqomans envoyés par leur ambassade à Beszel. Immersion en illitant, lecture de divers documents d'histoire ulqomane, géographie municipale, points clés des lois locales. Comme dans nos propres équivalents, le cours se consacrait pour l'essentiel à aider les Besz à franchir le cap potentiellement traumatique qui consistait à se retrouver pour de bon à Ul Qoma, à éviser tous nos alentours familiers où nous vivions le reste du temps, et à voir les immeubles proches que nous avions passé des décennies à ne surtout pas remarquer.
Tyador Borlù est un flic de Beszel, enquêtant sur la mort d'une jeune femme. Alors que l'enquête piétine dans les milieux extrêmistes réunificateur ou ultra nationaliste, un informateur appelle Borlù (rompant délibérement la séparation psychologique entre les deux cités) lui indiquant l'identité de la victime : une étudiante canadienne de l'université d'Ul Qoma. Les gouvernements des deux cités refusant d'impliquer la Rupture dans cette affaire, Borlù devra se rendre à Ul Qoma pour assister ses homologues dans leur enquête...
Polar dans un univers kafkaïen, ce roman de China Miéville est moins baroque que Perdido Street Station et surtout plus accessible. L'ambiance noire est bien rendue, de même que la différence entre les deux entités : Beszel en récession et Ul Qoma en plein boom économique. Un roman court, nerveux, qui fonctionne parfaitement. On accroche rapidement et pénètre très facilement dans cet univers aliénant et paranoïaque, voulu par la majorité des autochtones. Un très bon moment.
Il m'a donné envie de le lire : Nébal.
L'avis de Tibérix chez Gromovar.
Women in chains de Thomas Day

Cinq destinations, cinq voies de violences à l'encontre des femmes... Du plus glaçant par ses proportions monstrueuses à la violence la plus personnelle et... ordinaire. Voyage au coeur de l'inaceptable pourtant si commun.
La préface de Catherine Dufour, sans concession, à l'image du recueil, donne le ton. Tout est dans le titre Guide du queutard, guide du désespoir.
Vient ensuite La Ville féminicide, déjà publiée dans l'Anthologie officielle des Utopiales 2010. Ciudad Juarez, ville frontalière prospérant grâce au vice et au plaisir, lieu où les jeunes femmes disparaissent à un rythme alarmant dans l'indifférence générale. La vie d'une provinciale ne vaut rien. La réalité est écoeurante, l'explication fantastique l'atténue, un peu... Mes conclusions demeurent les mêmes, un texte atroce mais parfaitement maîtrisé. Une réussite.
Petite bouffée d'oxygène avec Eros-Center qui nous plonge dans un réseau de prostitution entre l'Afrique et l'Europe, plus particulièrement Paris et les "Eros-Center" de Francfort. Une jeune femme pleine d'espoir et d'ambition tombe dans les rets d'un proxénète international, pseudo sorcier et manipulateur hors pair. Son salut viendra d'un immigré turque, toujours puceau... Mais le chemin vers la libération ne se fera pas sans sacrifices.
Tu ne laisseras point vivre nous transporte au Groenland où une jeune anglaise, nymphomane, du fait d'une malédiction transgénérationnelle agrémentée de vision prophétique, se retire pour vivre loin des regards, jugements et comportements bestiaux. Elle y trouvera un certain équilibre, un temps. On aimerait que cette histoire se termine bien.
Nous sommes les violeurs, initialement parue dans le Bifrost n°62, narre quelques temps après les faits, la lutte contre la culture du pavot. Une lutte sponsorisée par l'occident, menée par une poignée de mercenaires équipé de drones. Des mercenaires venus pour l'adrénaline, la haine, perversion ou des positions idéologiques. Recueil de témoignage tant des bourreaux que des victimes. Pas de manichéisme, ni d'excès de pathos dans cette nouvelle apre et dérangeante.
Poings de suture, sans nulle doute le texte le moins dur et placé en fin de recueil pour son effet cathartique. Machisme, jalousie, violence ordinaire, un coup de poing. Anecdotique pour l'auteur du coup, traumatisant pour la victime qui réussira toutefois à se reconstruire et prendre une revanche symbolique mais nécessaire.
Women in chains répond parfaitement à sa problématique, le tour d'horizon est varié tant géographiquement que dans ses situations. Violent, dérangeant, ce recueil ne laisse pas indifférent et mérite amplement le détour.
Le cimetière de Prague d'Umberto Eco

Élevé par un grand père antisémite, Simon Simonini débute dans la vie plein de haine pour les juifs mais aussi pour les jésuites qui ont assurés son éducation. Les déconvenues qui le priveront de son héritage feront ensuite de lui, un faussaire, un escroc et finalement un agent secret... Lancé dans la tourmente révolutionnaire garibaldienne, il rencontrera Dumas et assistera à l'unification de l'Italie avant de s'exiler en France.
Sur place, il traversera l'époque prenant part à divers mouvements pro et anti napoléonien, anti maçonnique, anti catholique, luciférien, la Commune puis l'Affaire Dreyfus. Simonini participera à nombre de publications haineuses aux cibles variées tant par appât du gain, que par conviction personnelle ou plus simplement sur ordre, ainsi qu'à quelques impostures du même acabit, tout en jouant à l'agent secret bas de gamme.
Voilà qui me suggérait déjà que, pour vendre en quelque sorte la révélation d'un complot, je ne devais fournir à l'acquéreur rien d'original, mais bien seulement et spécialement ce qu'il avait ou déjà appris ou qu'il pourrait apprendre plus facilement par d'autres canaux. Les gens ne croient qu'à ce qu'ils savent déjà, et là était la beauté de la Forme Universelle du Complot.
Modèle d'érudition, Eco convoque dans son roman les acteurs de l'époque Dumas, Hugo, Freud, Zola ainsi que nombre d'individus de l'ombre comme Ratchkovski, agent de l'Okhrana, et démonte les grandes affaires de l'époque. La fin du XIXe, début du XXe est parfaitement rendu, les tendances révolutionnaires pointent tandis que les idéaux socialistes et communistes voient le jour.
Malgré un protagoniste parfaitement antipathique, Eco accroche l'attention par une narration en deux temps et une construction rappelant les feuilletons de l'époque. Les complots et théories du complots abondent, les premiers étant bien plus simples que les secondes.
Quelqu'un a dit que la patriotisme est le dernier refuge des canailles : qui n'a pas de principes moraux se drape d'habitude dans une bannière, et les bâtards se réclament toujours de la pureté de leur race. L'identité nationale est la dernière ressource des déshérités. Or le sentiment de l'identité se fonde sur la haine, sur la haine de qui n'est pas identique. Il faut cultiver la haine comme passion civile. L'ennemi est l'ami des peuples. Il faut toujours quelqu'un à haïr pour se sentir justifié dans sa propre misère. La haine est la vraie passion primordiale. C'est l'amour qui est une situation anormale.
Avec maestria, Eco démonte ici les mécanismes de la haine, les illustrant par le contexte historique dans lequel navigue son personnage. Modèle d'érudition, Le Cimetière de Prague est sans doute un des meilleurs romans de l'auteur. Son récit parfaitement maîtrisé illustre parfaitement l'antisémitisme de l'époque notamment à travers la rédaction laborieuse et plagiaire des fameux Protocoles des sages de Sion... Un excellent roman, incontournable.
Ils m'ont donné envie de le lire : Cédric Ferrand, Gromovar.
Une lecture commune avec Isil.
Bifrost n°65

Numéro consacré à Christian Léourier, un auteur méconnu mais récemment réédité. Si le nom ne me disait rien, je connaissais une petite part de son oeuvre ayant lu l'Arbre Miroir au collège. Bonne surprise donc de voir cet auteur mis en avant et d'en apprendre plus à son sujet.
Du côté des nouvelles, le bilan est mitigé :
- L'avenir du marché des souvenirs de Nina Kirirki Hoffman m'a laissé quelque peu sur ma faim. La chute abrupte m'ayant quelque peu déçu, le sentiment diffus que cela aurait pu être plus long de quelques pages ;
- La Source de Christian Léourier nous emmène dans l'univers Lanmeur, un texte apre, cruel et très efficace. Sans doute la meilleure nouvelle de ce Bifrost ;
- L'Eclaireur de Thierry Di Rollo est à l'image de Bankgreen (le roman), définitivement pas pour moi malgré la musique de Di Rollo. Je n'accroche pas à cet univers ;
- Essai à froid d'Eric Brown confirme le bien que je pensais de cet auteur lu dans le Bifrost n°63. Un excellent moment, très bien vu.
Comme d'habitude, le cahier critique est bien fourni et donne envie (misère...).
Pour le dossier Christian Léourier, dommage que la plupart de ces romans ne soient plus disponibles, je n'aurai pas dit non à un guide de lecture. Par contre l'interview est passionnante et pallie en partie à l'absence de tour d'horizon. Il faudra que je lise le cycle de Lanmeur, Bifrost achevant la tache du Traqueur Stellaire sur ce point.
L'article de Roland Lehoucq, Catastrophe et apocalypse réussit à être aussi amusant qu'accessible, un bon moment qui met à mal un certain cinéma pop corn. Passionnant, comme d'habitude.
Enfin viennent les razzies qui cette fois m'ont fait ricaner, je dois filer un mauvais coton.
Au final un bon numéro sans être le meilleur de la rédaction.
Les avis de : Traqueur Stellaire, Tigger Lilly, Anudar, A.C. de Haenne.
Bifrost n°63
Avec un petit semestre de retard, je me penche sur ce numéro de Bifrost Spécial Frank Herbert qui avait eu l'audace d'arriver après notre départ en vacances...
Quatres nouvelles sont au sommaire :
- Semence de Frank Herbert, récit désenchanté de la colonisation d'une autre planète. Le narrateur simple pêcheur opiniatre m'a bien accroché de même que la conclusion du récit ;
- Changement d'ambiance avec Le Clin d'oeil du héron de Jean-Claude Dunyach, une histoire assez plaisante d'enchantement au sein d'Amsterdam ;
- Exorciser ses fantômes d'Eric Brown, space opera doux opera présente un retour au source difficile. Sans doute la meilleure nouvelle de ce numéro ;
- Mort d'une ville de Frank Herbert, conclu l'Interstyles de manière peu concluante. La notion de médecin de ville ne m'a pas convaincu de même que la ville figée présentée.
J'avais quand même lu le cahier critique cet été, j'y ai refait un petit tour histoire de voir s'il n'y aurait pas quelques pépites oubliées. Faudra que j'en ressortent quelques unes de ma pile...
Le dossier Herbert s'annonce des plus solides. Approche de l'homme par Charles Moreau puis Philippe Hupp, de manière plus personnelle. Viens ensuite un texte d'Herbert lui même sur les thèmes développés dans Dune puis une solide analyse, modèle d'érudition, du cycle de Dune de Frank Herbert (les duneries de son fils et Kevin J. Anderson ne seront que brièvement cités). Ugo Bellagamba pour sa part décortique le film de Lynch et met en avant ses qualités. Le guide de lecture herbertien fait le tour de l'essentiel des livres hors Dune d'Herbert, il y a de quoi faire... Faudra que je m'intéresse au Preneur d'âmes.
Enfin la scientifiction s'intéresse rapidement à l'histoire de l'alchimie avant d'évoquer l'Epice puis les distilles de Dune. Comme d'habitude un article passionnant.
Bref un excellent numéro qui mérite amplement le détour.
Les avis de Tigger Lilly, Anudar, Traqueur Stellaire, Lhisbei, Pitivier.
Un retard comblé dans le cadre du Défi Frank Herbert d'Anudar.
L'apocalypse des homards de Jean-Marc Agrati

Après avoir dédicacé mon exemplaire de son recueil, lors des Dystopiales, Jean-Marc Agrati m'a indiqué que ce bouquin risquait de piquer un peu le cerveau...

Ce recueil alterne nouvelles et "shots", des textes sibyllins très courts, généralement moins d'une page...
Gros silence tout d'un coup.
- JE PARLE TROP FORT ?
- Oui.
- DEPUIS QUAND ?
- Depuis le début.
Je n'ai pas menti une seule seconde. Il gueule tout le temps, ce gamin.
- ET TOI, TU PARLES PAS TROP FORT ?
- Ah non. Moi, je pousse l'eau délicatement... Je suis une petite pagaie.
- MAIS PAPA... T'AS RIEN A VOIR AVEC UNE PETITE PAGAIE !
- Si... Et toi, t'installes un gros bordel devant ta bouche. Et ça se propage, tu frappes la mer comme un dingue... T'es une grosse hélice qui secoue le cosmos...
- UNE GROSSE HELICE ? ET JE SECOUE LE COSMOS ?
- Exactement.
Fin de la parenthèse éducative. Le petit paquet de neurones chauffait un maximum. Il avait de l'aliment pour longtemps. J'étais content, j'avais introduit des rudiments de mécanique des fluides. Le sens physique se bâtit très tôt. ll faut profiter de la moindre occasion.
Extrait de "Je gagne toujours à la fin"
La démarche apparaît assez vite pour ce qui est des nouvelles : un point de vue cynique sur la société de consommation dont les travers sont dénoncés à grands coups d'ironie ou d'humour noir. Les chutes sont souvent violentes, exutoire de personnage en proie à la frustration (Fin des mathématiques) ou à des situations à la fois kafkaïenne et burlesque (Ma discussion avec le chef de la révolution). Agrati cherche apparement à obtenir des réactions épidermiques du lecteur en alternant défouloir et provocation par des scènes de transgression marquantes (Le couloir de la momie), la recette fonctionne...
- Je veux voir les indiens, elle dit.
- Ah ?
- Près de Las Vegas, il y a des indiens.
Elle me montre la carte. C'est le désert Hopi.
Alors, on y va. On loue une Chrysler climatisée noire avec de grosses ailes rétro et on pénètre la zone où il n'y a plus rien. De la caillasse et du beau soleil, c'est sûr. Et un distributeur de coca rouge au bord de la route.
Extrait du shot "Carte Postale"
Pour ce qui est des shots, je suis plus dubitatif, certains sont assez frappants tel L'inverse du lapin ou Carte Postale d'autres laissent interrogateur comme Depuis que j'ai perdu mes couilles où l'effet recherché n'est pas évident (s'il y en a un).
Et je me suis rappelé que j'avais un problème à résoudre.
- Si t'es le jardinier, tu peux me le dire, alors : c'est l'herbe ou c'est toi qui est libre ?
- Je n'ai jamais su.
- Parce qu'il y a un panneau imbitable dans ton jardin.
- Ah oui ! C'est un con de la mairie... On l'a eu.
Il a ouvert un de ses sacs et il m'a montré la tête. Elle était enveloppée dans un torchon. Le gars était devenu un morceau des ténèbres.
- Quand ils nous prennent pour des cons, on les décapite.
- C'est bien, j'ai dit.
L'organique reste, la connerie s'évapore. Les yeux sont clos. Un sacré objet, tout de même.
Extrait de "Ici, l'herbe poussera librement"
Quoi qu'il en soit pour ce qui est de la démarche cynique, le pari est réussi. Les scènes du quotidien sont bien détournées ou poussées jusqu'à l'absurde, notamment celles prenant place dans un supermarché avec Fin du sucre étanche et Je gagne toujours à la fin. Il en va de même avec l'absurdité des démarches de communication ou de marketing à outrance, le ton est juste et la fin généralement jubilatoire... Reste la vacuité de la vie des cadres mais ne connaissant pas ce monde, je ne peux me prononcer sur le côté objectif ou fantasmé de la démarche mais le ton ironique fonctionne bien.
Il fallait maintenant négocier le lieu. Du temps où ils se voyaient, les derniers rendez-vous se passaient déjà comme ça. Hector voulait voir Achille dans le 8e et Achille voulait voir Hector dans le 18e. Côté Monceau pour l'un et côté porte de Clignancourt pour l'autre. Et ce qui sépare ces deux lieux, c'est tout simplement un gouffre. La société, la race, la culture, le sexe, les finances, on pouvait tout mettre là-dedans. un dégradé implacable de tout ce qui existe.
Extrait de Balade sur les remparts
Au final, L'apocalypse des homards est un recueil frappant, parfois énigmatique, qui ne laissera personne indifférent, que ce soit sous forme d'adhésion ou de rejet. Une expérience intéressante et globalement un bon moment.
Prix Planète SF 2011 - Le lauréat
Après une préselection sans pitié, avait été retenu pour le Prix des blogueurs Planète SF :
Rêves de Gloire de Roland C. Wagner
CLEER, une fantaisie corporate de L. L. Kloetzer
Treis, altitude zéro de Norbert Merjagnan
Les débats ont été passionnés et des mesures moralement discutables ont été déployées par certains pour arriver à leur fin (c'est d'ailleurs pour celà que j'écrit actuellement depuis une cellule de la RNC sur le Strip de New Vegas)...
Les membres encore en liberté du jury (Férocias et moi même étions absents) composé d'Anudar, Férocias, Gromovar, Guillaume44, Lhisbei et moi même, ont donc procédés à la remise du prix aux Utopiales, en compagnie de notre soutien moral Tigger Lilly.
Le lauréat est donc...
... les lauréats en fait : Laure et Laurent Kloetzer pour CLEER, une fantasy corporate !
Photos gracieusement mises à disposition par C. Schlonsok
Bifrost n°64
Petit constat personnel : il n'y a pas à tergiverser si je veux lire un Bifrost, il faut que je l'aborde comme un roman en ne lisant rien d'autres en parallèle. Le magazine est étoffé et il me faut un bon paquet d'heures pour en faire le tour.
Au programme de ce numéro 64 : Jérôme Noirez ! Dieu ! (avec Catherine Dufour dans le même panthéon)
Les trois nouvelles sont de très bonnes tenues, pour Le Malak de Peter Watts et Un port de pêche de Xavier Mauméjean, les fins sont un peu convenues mais les ambiances très réussies emportent l'adhésion et leur lecture est un plaisir. Faire des algues de Jérôme Noirez est à l'image de l'auteur, riche, surprenant et prenant, on arrive à la conclusion avec un petit ouf de soulagement, du très bon Noirez bien déjanté et captivant.
Le cahier critique qui suis est comme d'habitude bien fourni, j'ai pris quelques notes pour les mois plus calmes en matière de sorties.
L'interview de Jérôme Noirez est le gros morceau du dossier, passionnante on y découvre un auteur très attachant. La présentation de ses oeuvres est amputée de Féérie pour les ténèbres au motif de réédition prochaine, on est dans l'autopromotion du Bélial un peu trop insistante dans la mesure où celle ci était aussi annoncée dans l'interview. Un peu agacé et frustré pour le coup, faudra attendre 2012 pour en lire plus dessus. Pour le reste, la présentation des autres oeuvres est vien faite, il faut que je sorte rapidement Le diapason des mots et des misères de ma pile, il y dort depuis trop longtemps.
Enfin, le numéro se conclu avec un article passionnant de Roland Lehoucq sur les rayons de la mort, érudi, bien foutu et passionnant.
Le mot de la fin se trouve dans les Paroles de Nornes avec pour l'essentiel une présentation exhaustive des prix Hugo, Locus et Elbakin.net (pas convaincu par le palmarès de ce dernier).
Un excellent numéro.






