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Moussa est inquiet, les militants étendent leur emprise sur la région. Les gens ont peur, hésitent à se faire complices. Les talibans multiplient les menaces et les agressions, les lettres nocturnes. Mais ils interviennent également pour régler les querelles de voisinage et entre les villages. "Les policiers, ils sont corrompus, et ceux qui veulent agir, ils sont empêchés par les juges ou les hommes de Kaboul. Eux sont plus corrompus encore." Ici, la sagesse populaire prétend que sur dix fonctionnaires, onze sont malhonnêtes, et l'intervention de l'OTAN n'a rien changé à ce mal endémique, sans doute l'aggrave-t-elle et désormais, certains n'hésitent plus à faire appel aux rebelles et à les assister ensuite.

Afghanistan, 2008. Sher Ali Khan Zadran est un chef de clan, ancien combattant de l'époque soviétique reconverti dans la contrebande. Soucieux du danger de sa contrée natale, il tente d'éloigner son fils et sa cadette... Un détour pour négocier avec un ponte djihadiste, les mettrons sur la trajectoire d'un drone US. Ayant survécu par chance, Sher Ali se lançera dans une vendetta et s'alliera aux djihadistes...

La guerre d'ici est une guerre de pauvres. Elle emmerde le gouvernement des Etats-Unis, qui les a pourtant envoyés dans cet enfer.

Côté force US, Fox, tenu par la CIA depuis Citoyens clandestins, a intégré 6N une société de sécurité privée, bras armée de la CIA. Ses talents de clandestin devant lui servir à découvrir ce qui se trafique dans l'ombre... Mission d'autant plus dangereuse, que ses collègues, anciens de diverses forces spéciales, on mis en place un juteux trafic d'héroïne avec la collaboration d'officiels afghans corrompus.

Approvisionner, transporter, armer, habiler, loger, nourrir, connecter mais aussi payer, assurer, soigner, construire, surveiller les grandes bases, les ambassades, les chantiers, et escorter, les convois ou les dignitaires, les humanitaires, les expatriés, voire les officiers généraux eux-mêmes, tout cela n'est plus du ressort de l'armée en campagne et de ses différentes branches, mais celui de boîtes privées; elles aussi livrent un combat sans merci, afin d'obtenir leur part d'un énorme gâteau qui, après six ans de barnum mortifère, se chiffre déjà à près d'un millier de milliards de dollars.

Par la magie de communicants, pros, de la perte du sens et des repères et, plus généralement, de l'enfumage de l'opinion publique, on a peu à peu normalisé la présence, dans et autour du champs de bataille, des marques et logos qui balisent le quotidien du citoyen US. Plus insidieusement, on a rendu casher l'idée qu'il fallait assurer la protection de tout ce petit monde, voire des soldats eux-mêmes, une mission subalterne à laquelle l'appareil militaire ne devait plus consacrer de ressources, il avait mieux, plus urgent, plus grandiose à faire, traquer la bande à Oussama, abattre de vilains dictacteurs et promouvoir les lumières civilisatrices de l'Occident.

En marge de ces deux pôles on croisera aussi des journalistes que ce soit en Afghanistan ou en France, près de se bruler les ailes car trop proche de la vérité, mais aussi des trafiquants internationnaux, des officiels tous liés par les même trafics et profitant d'un conflit qui multiplie les pertes collatérales.

Premier tome d'un dyptique, ce gros pavé prend son temps et évoque tout aussi remarquablement la voie implacable suivi par Sher Ali que le désarroi grandissant de Fox... Tous les liens entre les partis ne sont pas encore faits et la présence des derniers personnages introduits dans l'histoire ne fait pas encore sens. Bien que très dense et touffu, Pukhtu reste d'une lecture fluide qui laisse un goût de cendres. Un bon moment mais il faudra attendre le second tome pour avoir la vision d'ensemble.