img633

Bien pire, un profond gémissement sonore s'élevait au crépuscule. Le vent marin et l'étrange immobilité à l'intérieur émoussaient notre sens de la direction, si bien que le bruit semblait s'infiltrer dans l'eau noire dans laquelle trempaient les cyprès. Cette eau, si sombre qu'on se voyait dedans, ne bougeait jamais, figée comme du verre, reflétant les barbes de mousse grise qui recouvraient les cyprès. En regardant du côté de l'océan, on ne voyait que le noir de l'eau, le gris des troncs et l'incessante pluie immobile de la mousse. On n'entendait que ce gémissement profond, dont l'effet ne pouvait pas se comprendre à un autre endroit. Il était d'une beauté qu'on ne pouvait comprendre davantage, et voir de la beauté dans la désolation change quelque chose en vous. La désolation tente de vous coloniser.

Un accident industriel et un coin paumé est changé, la population disparaît, la faune et la flore change... Doucement mais inexorablement l'anomalie s'étend. Le gouvernement étudie le phénomène, cherche à percer mystère en envoyant des expéditions dans la zone X. La treizième expédition compte quatre femmes, scientifiques de formations, envoyées sur place avec des informations délibérément lacunaires, elles devront s'adapter et se confronter à la première étrangeté architecturale de la zone. Une expérience qui sèmera la dissension dans le groupe et poussera la biologiste et narratrice à jouer sa propre partition...

Le village désert s'était tellement enfoncé dans le paysage naturel du littoral que je ne l'ai vu qu'en arrivant dans le creux où il se trouvait, bordé d'autres arbres chétifs. Les douze ou treize maisons avaient presque toutes perdu leur toit et le chemin qui passait entre elles n'était plus que débris poreux. Si certains murs extérieurs tenaient encore debout, bois sombre et pourrissant barbouillé de lichen, la plupart étaient tombés et m'offraient un aperçu bizarre de l'intérieur : les restes de chaises et de tables, des jouets d'enfant, des vêtements moisis, des solives tombées sur le sol, tout cela couvert de mousse et de plantes grimpantes. Il flottait une odeur chimique et on voyait plus d'un cadavre d'animal en train de se décomposer dans les restes de végétation. Avec le temps, certaines maisons avaient glissé dans le canal à gauche et leurs restes squelettiques évoquaient des créatures s'efforçant de sortir de l'eau.

Descente dans la folie dans un environnement devant beaucoup à Lovecraft, dans la veine de La couleur tombée du ciel. Antagonismes exacerbés par l'angoisse et l'étrangeté, oppression d'un lieu désert mais comme dans l'expectative... Jeff Vandermeer livre un thriller au charme envoutant et vénéneux, un voyage étrange aux objectifs incertains. Premier tome d'une trilogie, Annihilation se suffit à lui même et réussit à créer une atmosphère dérangeante. A suivre...

 

Les avis de Lune, Gromovar, Lorhkan.