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Ngai est le créateur du monde. Il créa le lion et l'éléphant, la vaste savane et les hautes montagnes, le Kikuyu, le Masaï et le Wakamba.

Ainsi, avec juste raison, mon grand-père et son grand-père avant lui crurent-ils que Ngai était tout puissant. Puis les Européens arrivèrent, et ils tuèrent tous les animaux, couvrirent les savanes de leurs usines et les montagnes de leurs villes, assimilèrent les Masaïs et les Wakambas, jusqu'au jour où il ne resta plus des créations de Ngai que les Kikuyus.

2123, la mise en orbite et l'aménagement de planétoïdes offre la possibilité à des minorités de vivre selon leur voeux dans un monde qui leur soit propre. Koriba et quelques autres kenyans de l'éthnie des Kikuyus ont fait campagne pour pouvoir en bénéficier. Leur but : vivre selon leurs coutumes ancestrales et une nature préservée, telles qu'elles étaient avant l'arrivée des européens, arabes et perses. Koriba, vieil homme aigri mais extrèmement cultivé et diplomé, ayant rejeté femme et enfants, sera le guide de cette petite communauté, détenteur des traditions orales, guérisseur et sorcier.

Je secouai la tête. "Elles n'étaient pas mauvaises pour les Européens. Je le sais, car j'ai étudié dans leurs écoles. Mais elles n'étaient pas bonnes pour les Kikuyus, les Masaïs, les Wakambas, les Embus, les Kisis et toutes les autres tribus. Nous avons vu les vêtements qu'ils portaient, les bâtiments qu'ils construisaient, les machines qu'ils utilisaient, et nous avons essayé de devenir comme les Européens. Mais nous ne sommes pas des Européens ; leurs traditions ne sont pas les nôtres, et elles ne nous conviennent pas. Nos villes sont devenues surpeuplées et polluées, notre terre stérile, notre eau empoisonnée, nos animaux sont morts, et à la fin, quand le Conseil des Utopies nous a autorisés à nous installer sur le monde de Kirinyaga, nous avons laissé le Kenya derrière nous et sommes venus ici pour vivre selon les vieilles traditions, celles qui sont bonnes pour les Kikuyus.

Dans cette société patriarcale et pastorale recréée, Koriba vit son utopie personnelle et la défend... Tant des ingérences extèrieures que des volontés d'émancipation, d'éducation ou de perspective de la jeunesse. Enteté mais extrêmement intelligent, le vieil homme mettra en oeuvre de subtiles mesures coercitives pour maintenir le cap, sans trop de compassion.

- J'aurai fait un bon membre de la communauté.

- Mais une mauvaise manamouki. Le léopard a beau être un chasseur adroit et un tueur redoutable, il n'a pas sa place dans une troupe de lions.

- Les lions et les léopards ont disparu depuis longtemps, Koriba. Nous parlons d'êtres humains, pas d'animaux, et quel que soit le nombre de règles que tu fais et de traditions que tu invoques, tu ne peux pas obliger tous les êtres humains à avoir les mêmes opinions, les mêmes sentiments et le même comportement.

Les années passant les problèmes tenderont à s'accumuler pour Koriba, les siens se rendant compte que finalement l'utopie de Koriba n'est pas la leur. Viendra alors le temps pour le vieil homme de se remettre enfin en cause.

Mais de temps en temps, je ne peux m'empêcher de me demander où va une société, fût-ce une utopie telle que Kirinyaga, qui bannit les meilleurs et les plus intelligents de ses membres, pour ne garder que ceux qui se contentent de manger le fruit du lotus.

Un cheminement amer mais prenant et joliment illustré par les paraboles de Koriba, conteur hors pairs qui se conclu par l'adjonction de Kilimandjaro, nouvelle écrite plus récemment, offrant un épilogue sympathique mais beaucoup moins marquant.

Avec ce roman, Mike Resnick offre dépaysement et réflexion sur l'évolution des sociétés, le sens de l'histoire et les notions d'utopie et de dystopie. Un excellent moment, accessible et brillant.

 

Les avis de Lune, Lorhkan, Lelf, Nébal.

 

Une lecture dans le cadre du Challenge Dystopie

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