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Au crépuscule de son existence, Adrià Ardèvol, nous conte sa vie et tout ce qui a pu avoir une influence dessus. De l'histoire peu ragoutante de son père, des amis ou des criminels de guerres croisés par celui mais aussi celle des créateurs et différents propriétaires des deux objets qui compteront le plus dans la vie d'Adrià. Une confession, demande de pardon, complètement éclatée adressée à un amour perdu... Mais commençons par le père dont l'emprise sur Adrià s'étendera par delà la mort.

Fèlix Ardèvol n'osa pas dire qu'il détestait les bateaux, lui qui était né et avait toujours vécu sur la terre ferme, loin de la mer. c'est pourquoi, n'ayant pas osé tenir tête à l'évèque, il dut entreprendre ce pénible voyage. Dans un coin du port d'Ostie, où il y avait des caisses à moitié pourries, infestées de gros rats, il vomit son impuissance et presque tous ses souvenirs du passé. Pendant quelques secondes il respira pesamment, puis il se redressa, se nettoya la bouche avec un mouchoir, lissa énergiquement sa soutane de voyage et regarda vers son avenir splendide. Assurément, comme Enée, il était arrivé à Rome.

Fils de paysan catalan, Fèlix se distingue par son intelligence, envoyé au séminaire local ses talents lui valent le privilège de suivre un cursus à Rome. Il se fera quelques relations, tombera amoureux d'une jeune femme, la mettra enceinte et fuira le séminaire et la jeune femme pour revenir défroqué s'installer à Barcelone en tant que marchands d'arts. Un commerce qui commencé dans les années trente, avec des appuis au sein de la curie romaine, lui permettra de faire fortune rapidement, sur le dos des premiers juifs à fuir l'Autriche et l'Allemagne... Très cultivé, polyglotte, aisé, Fèlix finira par jeter son dévolu sur Carme, une jeune bourgeoise catalane, une union qui donnera naissance à Adrià.

Son enfance sera sous le sceau du conflit opposant ses parents. Son père, autoritaire et conscient de la vive intelligence de son fils, bien décidé à faire de son fils ce qu'il aurait pu être : un humaniste cultivé et polyglotte (Adrià finira par parler treize langues), lui imposera nombre de tuteurs. Sa mère, bien décidée à en faire un virtuose, lui imposera des cours particuliers de violons avec une professeur émérite puis un virtuose mégalomane et aigri.

Une enfance qui sera aussi jalonnée par trois objets emblématique : la médaille que la jeune romaine donna à son père et dont il hérite dès l'enfance, un tableau dans l'appartement familial représant un monastère abandonné et le Vial, un violon extorqué par son père à un médecin nazi en fuite... Un objet marqué par le sang que ce soit lors de sa première vente au 18eme que lors de son arrivée à Auschwitz.  Symbole de la culpabilité familiale.

De ses cours de musique, Adrià obtiendra un ami Bernat, qui contrairement à lui aspire à la virtuosité puis par déception au statut de romancier, éternel insatisfait narcissique, capable toutefois pour son ami, de geste d'une grande abnégation. Au cours d'un concert, Adrià croisera Sara Voltes-Epstein, une jeune juive catalane. Début d'un amour profond mais contrarié par le passé des Ardèvol, les manigances des deux mères et plus tard l'intransigeance d'Adrià à restituer le merveilleux violon auquel il s'est attaché...

Le grain de sable, c'est d'abord une poussière dans l'oeil ; ensuite, cela devient un agacement dans les doigts, une brûlure à l'estomac, une petite protubérance dans la poche et, si le mauvais sort s'en mêle, cela finit par devenir une lourde pierre sur la conscience. Tout commence comme ça, ma chère Sara, la vie comme les récits, par un grain de sable inoffensif, qui passe inaperçu.

Narrateur omniscient, peut-être affabulateur (l'une des partie du roman s'intitulant après tout Palimpsestus), mais dôté d'un sens du symbolique très fort, Adrià dresse une mosaïque magnifique où tout se rejoint, finit par faire sens, aucune pièce du puzzle n'étant inutile. Les personnages sont tous liés d'une manière au d'une autre, de manière surprenante parfois, tel Adrià et Bernat discutant devant la tombe d'un jeune allemand abattu pendant la guerre par un partisan yougoslave, prêtre défroqué, ancien condisciple de Fèlix. Jeune officier SS neveu d'un médecin d'Auschwitz, collaborateur de celui qui tuera froidement pour s'approprier un certain violon... Et encore ne s'agit-il là que de quelques fils de la trame, très vaste...

Avec Confiteor, Jaume Cabré fait une démonstration de virtuosité en matière de narration et commémore la Shoah avec tact, dressant le portrait de monstres tel le médecin SS Voigt ; de criminel de guerre en quête d'un impossible repentir comme Budden cet autre médecin SS ; d'odieux salopards opportunistes comme Fèlix Ardèvol ou M Berenguer, son ancien employé ; de femmes fortes comme Carme Bosch la mère d'Adrià, Daniela Amator demi soeur romaine d'Adrià ou Sara, l'amour d'Adrià ; des éternels insatisfaits comme Bernat, des victimes de la Shoah, de l'inquisition, un jeune italien en fuite suite à une vendetta au 17eme siècle...

Parfois Adrià semble se perdre dans ses récits imbriqués, Jaume Cabré non. Un roman très fort, dense, sur la culpabilité, l'amitié, l'amour et quelques trahisons, bref un ensemble d'excellents moments faisant de ce livre un incontournable.

 

 

Une lecture dans le cadre du Challenge Pavé de l'été.

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