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Suite à un nombre conséquents de chroniques de la part de Nébal, je me suis lancé dans la relecture de certaines des nouvelles les plus réussies de Lovecraft, vingt après ma première lecture, profitant des recueils de Mnémos, dans une nouvelle traduction convainquante de David Camus.

J'écris cet mots en proie à une intense tension nerveuse, car cette nuit je ne serais plus. Sans le sou, et ayant épuisé la réserve de drogue qui seule rend ma vie supportable, je ne peux endurer plus longtemps cette torture et vais me jeter par la fenêtre de ma mansarde dans la ruelle sordide en contrebas. Gardez-vous de conclure de ma dépendance à la morphine que je suis un être faible ou dégénéré. Car lorsque vous aurez lu ces pages hâtivement griffonnées, vous comprendrez peut-être pourquoi - même si jamais tout à fait - l'oubli ou la mort étaient mes uniques refuges.

Ecrit en 1917, Dagon est un texte assez court et quelque peu expédié. Si l'ambiance est là, le récit pêche par sa brièveté. Il constitue néanmoins, à mon avis, la première pierre de l'édifice qui donnera Le cauchemar d'Innsmouth.  A réservé aux amateur d'archéologies littéraires.

La Cité sans nom (1921) est plus abouti dans son exploration des profondeurs de l'Arabie. Découverte de ruines majestueuses puis du souvenir d'une époque antèrieure à l'humanité... Bref, efficace et convainquant.


Travail de commande datant de 1924, Prisonnier des pharaons souffre de sa longue introduction touristique : Houdini en Egypte. La seconde partie, plus inquiétante et dans la lignée de Lovecraft manque toutefois d'ampleur, les monstruosités égyptiennes semblant finalement plutôt bienveillante à l'égard du narrateur dont elles ont fait leur jouets. Et ce malgré les nombreuses pertes de connaissances du prestidigitateur... Totalement dispensable.

La chose la plus miséricordieuse qui soit au monde est bien, je crois, l'incapacité de l'esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu'il contient. Nous vivons sur un paisible flot d'ignorance perdu au milieu de noirs océans d'infini, au large desquels nous n'avons jamais été destinés à naviguer. Les sciences, chacune tendue vers son propre objectif, nous ont jusqu'à présent relativement épargnés ; mais un jour viendra où le rapprochement de toutes ces connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons, que cette révélation nous rendra fou ou nous fera fuir la lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d'un nouvel âge de ténèbres.

Avec L'Appel de Cthulhu (1926), on aborde un texte majeur construit de manière magistrale, avec la technique désormais bien rôdée (comme l'évoque Davis Camus dans sa préface) du narrateur témoignant avec réluctance de ses découvertes... Un neveu hérite des biens de son érudit grand-oncle, ainsi que de ces travaux. Une mystérieuse boite contenant des documents portant sur un culte horrible. Le narrateur soupçonne une imposture sur le plus récent, il se lance dans une enquête. Recoupe le premier témoignage, puis les moins récents avant de découvrir la dernière pièce du puzzle par hasard. Si le racisme et la xénophobie transparaisse énormément dans ce texte, la construction est exemplaire, l'accumulation de témoignage variant les rythmes et les ambiances. Sans nul doute un grand texte et une des pierres angulaires de l'oeuvre.

L'atmosphère de mystère maléfique qui planait sur ces montagnes et sur cette mer de ciel opalin voilée par leurs sommets ensorcelés était d'une nature si subtile, si ténue, qu'elle ne saurait être exprimée par de simples mots. Elle paraissait plutôt relever d'un symbolisme teinté d'occultisme et de rapprochements esthétiques - associant peintures et poésies exotiques aux mythes archaïques tapis dans dans de redoutables ouvrages interdits. Même la plainte du vent semblait empreinte de malignité consciente ; mêlait un bizarre sifflement musical ou flûté, couvrant une large tessiture, tandis que les rafales entraient et sortaient des bouches omniprésentes des cavernes où leurs échos s'amplifiaient. Il y avait dans ce son une note sombre, réminiscence d'une répugnance aussi complexe et inidentifiable que toutes les autres impressions funestes.

C'est avec Les Montagnes Hallucinées (1931) que Lovecraft s'inscrit dans la Science Fiction, ce récit d'une expédition (pour décourager toute nouvelle tentative) dans l'Antarctique débute dans une ambiance pleine de rigueur scientifique et introduit la dimension lovecratienne doucement et inexorablement...  L'horreur se manifestant d'abord par les Anciens se comportant envers l'humanité comme cette dernière se comporte avec la faune, puis la découverte de leur histoire, hantées par des entités extra-terrestres plus terrifiantes, moins tangibles (et déjà évoquées dans d'autres nouvelles) que l'on finira par apercevoir très brièvement, rappelant à l'humanité son caractère dérisoire et éphémère dans l'univers. Sans doute un des meilleurs textes de Lovecraft, emblématique de son oeuvre et un incontournable de la SF.

Toutes ces pseudo-réminiscences se doublaient d'une intense souffrance et du sentiment qu'une sorte de barrière psychologique artificielle avait été dressée entre eux et moi. Lorsque je me risquai, maladroitement, à faire part de mes impressions, je suscitai diverses réactions. Certaines personnes me regardaient d'un air inquiet, tandis que mes collègues du département des mathématiques évoquaient les derniers développements de cette théorie de la relativité - que seule une poignée de cercles d'érudits évoquait alors et qui devait plus tard devenir si célèbre. Le Dr Albert Einstein, disaient-ils, allait vite réduire le temps à l'état de simple dimension.

Le recueil se conclu avec Dans l'Abîme du Temps, un texte de 1935, construit de manière exemplaire. Dans la première partie, Nathaniel Wingate Peaslee, professeur d'économie victime d'une attaque perd la mémoire et sa personnalité pendant cinq ans, un autre semblant aux commandes de ses actes. De retour aux commandes de son corps, Peaslee s'efforcera de reconstuire sa vie et se réorientera vers la psychologie pour expliciter son cas, qui n'a rien d'une première, allant jusqu'à publier les étranges rêves qui le hantent depuis. Tout basculera quand dans la seconde partie, il recevra d'un scientifique australien, la description de vestiges rappelant ses cauchemars. Du rationnalisme le plus chevronné vers l'horreur dans la découverte de l'effroyable vérité, un sans faute qui permet là encore à Lovecraft de faire une jonction rapide avec Les Montagnes Hallucinées, l'Appel de Cthulhu et l'Abomination de Dunwich.

Bref cette relecture s'est révélé un excellent moment, dépoussiérer ses souvenirs ne fait pas de mal et permet de jeter un nouveau regard sur l'oeuvre notamment concernant les Montagnes Hallucinées et Dans l'Abîme du Temps qui ne m'avait pas tant marquer lors de ma première lecture. Lovecraft, avec sa vision dérangeante et lucide de l'univers, a bien produit une oeuvre incontournable.

Il m'a donné envie de le (re)lire : Nébal.

 

Une lecture dans le cadre du challenge "Je lis des nouvelles et des novellas".

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