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Toi et moi. De qui donc est-ce que je parle ? Je vais seul en ville après tout. Toi et moi.

Naturellement, je parle de moi et de la créature qui vit en moi, tapie sournoisement dans son antre, épiant les mortels qui ne se doutent de rien. Ce monstre intérieur, ce monstre malade, en train de mourir encore plus vite que moi. Yeats un jour a écrit un dialogue entre le moi et l'âme. Pourquoi ne serait-il pas possible à Selig, divisé contre lui-même d'une manière que ce pauvre paumé de Yeats n'aurait jamais pu comprendre, de se référer à son unique et périssable don comme s'il était un intrus encapsulé logé dans son crâne ?


David Selig est un être à part, il dispose d'une forme de télépathie qui lui permet de lire dans les esprits (mais pas de s'y exprimer). Un avantage indéniable sur ses semblables qu'il n'a pas pleinement exploité, hanté qu'il est par l'idée qu'on puisse découvrir son statut et faire de lui un phénomène de foire. Au fil des années, Selig est devenu complètement névrosé, adorant et détestant à la fois son don. Jusqu'au jour où il se rend compte que son talent décline... Une idée qui lui parait vite insupportable.

Mais pourquoi David Selig tient-il à retrouver un pouvoir ? Pourquoi ne pas le laisser s'éteindre ? Il a toujours été une malédiction pour lui. Il l'a coupé de ses semblables, il l'a voué à une vie sans amour. Laisse tomber, Duv. Laisse-le partir. Laisse-le te quitter. Mais d'un autre côté, sans ton pouvoir, qu'est-ce que tu es ? Sans cet unique, sans ce faible, sans ce périssable, sans cet inconsistant moyen de contact avec eux, comme pourras-tu les atteindre ? Ton pouvoir te relie à l'humanité, pour le meilleur et pour le pire, et c'est la seule attache que tu aies.

La perte de son don est l'occasion pour Selig de revenir sur sa vie et ses évènements les plus marquants, notamment en terme de relations humaines. Le tout donne un ensemble de récits narrés de manière non linéaire... Des ambiances variées : souvenirs de périodes heureuses, ruptures amoureuses, rencontre avec son antithèse...

C'était tout le temps comme cela, à cette époque-là : un trip sans fin, un voyage psychédélique. Mais tout pouvoir s'altère. Le temps flétrit les couleurs des plus belles visions. Le monde devient gris. L'entropie a raison de nous. Tout s'affaiblit. Tout disparaït. Tout meurt.

Original, érudit, alternant spleen et euphorie, L'oreille interne est sans contexte un des grands textes de Silverberg. Le personnage de David Selig plus que névrosé est intéressant et agréable à suivre jusqu'au final qui n'est pas sans évoquer Richard Matheson. Bref une lecture des plus recommandables.