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Je ne suis allé nulle part pour commencer, je suis juste resté cloué sur place, à m'essuyer la bouche avec la paume de la main. J'avais l'impression que les yeux me sortaient des orbites. Mon cuir chevelu fourmillait et le fourmillerment me descendait le long de l'échine. J'avais peur - j'étais quasiment terrifié - mais une puissante curiosité contrebalançait la panique et la maintenait (pour le moment) à distance.


Divorcé, Jake mène une petite vie tranquille de professeur d'anglais dans le Maine. Brusquement, une de ses relations, Al Templeton, cuistot et gérant d'un petit restaurant, s'impose à lui. L'homme est métamorphosé, vieilli prématurément et dévoré par le cancer. Al a un secret et il a choisi Jake pour en hériter et surtout devenir son exécuteur testamentaire...

Dans le fond de la caravane d'Al se trouve une anomalie de l'espace temps, un passage vers le passé toujours à la même date...

" Je suis parti longtemps ?

- Deux minutes Je te l'ai dit, c'est toujours deux minutes. Peu importe le temps que tu y restes." Il toussa, cracha dans une nouvelle poignée de serviettes en papier et les replia dans sa poche. " Et quand tu arrives ne bas des marches, il est toujours 11 heures 58 le matin du 9 septembre 1958. Chaque voyage est le premier voyage. Tu es allé où ?

La démonstration fascine Jake et Al tisse sa toile autour de lui, il lui démontre la possibilité de changer le passé, sauver une vie... Mais chaque voyage est le premier et celui de Jake a effacé le précédent d'Al. La conversation de Jake est d'autant plus facile, qu'il a pris connaissance très récemment d'un drame la même année, il tente sa chance, une première tentative effroyable dans la Derry de Ca...

Quelque chose de mal, quelque chose de mauvais.

Certaines maisons désertées, par exemple, qui semblaient vous regarder comme les visages de gens souffrant d'une horrible maladie mentale. Une grande vide à la périphérie de la ville dont la porte du grenier s'ouvrait et se fermait lentement sur des gonds rouillés, dévoilant l'obscurité, la dissimulant, puis la dévoilant à nouveau.

Une fois Jake converti, Al lui dévoile son grand projet... Vivre plus de cinq ans dans le passé pour arriver au 22 novembre 1963, s'assurer que Lee Harvey Oswald est bien un tireur isolé puis l'empêcher d'assassiner JFK. Une entreprise audacieuse stoppée net par le cancer d'Al. A Jake de prendre la suite...

Mon chat et ma maison seraient-ils seulement là quand je reviendrai, si j'arrivais à réussir mon coup ? Et quand bien même, seraient-ils encore à moi ? Pas moyen de le savoir. Vous voulez que je vous dise un truc drôle ? Même les gens capables de vivre dans le passé n'ont aucune idée de ce que l'avenir leur réserve.

"Hé, Ozzie, j'ai dit à mi-voix. J'arrive, enfoiré."

J'ai fermé ma porte et je suis parti.

La grande aventure, une époque bénie où les aliments auraient meilleurs goûts et les gens seraient plus amicaux... Le vernis de l'utopie se craquelle rapidement, surtout à Derry, mais Jake s'y fait néanmoins. Après avoir compléter son agenda personnel puis celui d'Al, il reprend les rênes du grand projet : cinq années de vie tranquille avant de reprendre l'enquête sur Oswald et éventuellement son exécution... Cinq longues années avec leur lot de joies et de pleurs.

Le monde est un mécanisme parfaitement équilibré d'appels et d'échos de couleur rouge qui se font passer pour un système d'engrenages et de roues dentées, une horlogerie de rêve sous la vitre d'un mystère que nous appelons la vie. Et au-delà de la vitre. Et tout autour d'elle ? Du chaos, des tempêtes. Des hommes armés de marteaux, des hommes armés de couteaux, des hommes armés de fusils. Des femmes qui pervertissent ce qu'elles ne peuvent dominer et dénigrent ce qu'elles ne peuvent comprendre. Un univers d'horreur et de perte encerclant cette unique scène illuminée où dansent des mortels, comme un défi à l'obscurité.

Stephen King s'essaye à l'histoire du voyage dans le temps avec une efficacité rare, le talent de conteur lui permettant d'évoquer la fin d'une époque, enchantée pour certains mais aussi rude pour les minorités. Un exercice qu'il avait déjà pratiqué dans son recueil Coeurs perdus en Atlantide.  L'accroche initiale est très efficace, de même que les premières armes de Jake à Derry. Le rythme se calme un peu par la suite, mais le récit reste prenant, on est entraîné par le narrateur jusqu'à ce que les évènements se précipitent à nouveau.

Sens de l'histoire, effets papillons et harmoniques, King déploient plusieurs notions en rapport avec le voyage dans le temps et en joue très efficacement, on adhère. Ce roman est un sans faute et se hisse sans peine à côté des meilleurs romans de King. Seul ombre au tableau quelques choix discutables lors de la traduction mais cela reste mineur (même si agaçant). Un excellent moment.

Il m'a donné envie de le lire : Anudar.