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Robert Mailand, riche architecte londonien, paye un excès de vitesse au volant de sa jaguar par un vol plané qui l'envoie dans une friche enclavée. Blessé, incohérent, il rampe sur le remblai de l'autoroute pour manquer d'être renversé par le flot de véhicule.

Il se réveilla en plein jour. L'herbe épaisse frottait la vitre de la portière derrière sa nuque, les tiges dansaient une sorte de menuet nerveux comme si depuis longtemps déjà elles essayaient de le tirer de son sommeil. Un carré de soleil lui chauffait le ventre. Il se sentit d'abord incapable de faire le moindre mouvement, puis il essuya le cambouis de sa montre. Il était 8 h 25. Couché raide en travers du siège, il ne pouvait voir les remblais de l'autoroute, mais le bourdonnement continu des moteurs imposait  sa présence menaçante, et en même temps vaguement rassurante comme la bande sonore d'un cauchemar familier, pour lui rappeler où il se trouvait.

Sale, diminué, les tentatives de Mailand pour attirer l'attention (appels à l'aide, feu, message sur un panneau) échouent. Du point de vue d'un automobiliste roulant à vive allure, qu'est ce qui le distingue désormais d'un clochard ? Coincé entre un mur de béton, une pente meuble et la solide grille d'une casse à l'abandon, il est isolé aussi efficacement que sur une île... Un lieu où la nature a repris en partie ses droits et qui abrite quelques autochtones avec qui Robert nouera des relations ambivalentes. En une poignée de jour, son regard sur le lieu changera...

Quand il passa à sa hauteur, elle avança et lui prit le bras, et se le passa sur les épaules. Pas à pas, elle le guida sur les marches, en cadence comme si elle lui apprenait à danser le tango. Quand il fut à l'air libre, il sourit aux herbes qui lui enveloppaient les jambes, pour l'accueillir joyeusement à la manière d'un chien. Gorgée de pluie, de plus en plus serrée, la végétation lui montait jusqu'à la poitrine. Toujours appuyé sur Jane, il examina la chaussée au-dessus du tunnel à cent mètres à l'est, et reconnut le pilier dde ciment sur lequel il avait tracé ses messages. L'île paraissait plus grande, mieux cernée, plus nette, labyrinthe de vallées et de fossés. La végétation devenait plus sauvage et de plus en plus luxuriante, comme si l'île avait reculé dans le temps pour s'épanouir dans une époque primitive et violente.

Avec ce récit, Ballard revisite le mythe de Robinson Crusoé de manière violemment ironique, dans une démarche qui n'est pas sans rappeler celle de Michel Tournier : du désespoir du naufragé à l'acceptation de sa situation, son rapport aux autochtones et enfin la découverte d'un équilibre. Un roman court, efficace, percutant, cynique et surtout un très bon moment.