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Ils me laissent admirer mon reflet flou sur le plateau gris poli de la table. Aucun gardien ne me ramène à ma cellule, aucune voix divine ne décrète mon destin par l'intercom, aucune équipe de bourreaux ne se pointe pour me confesser. La surface grise et moi, c'est tout. De toutes petites éraflures blanches l'abîment - quelqu'un dans une situation similaire a eu un accès de fébrilité, si ça se trouve, mais ces marques, c'est comme tout. L'imperfection se niche partout. Les démons sont dans les détails et on peut les utiliser, les tordres, les caresser, en faire sortir ce qu'on veut. Les pollies, les gouvs ont besoin d'instruments pour voir ces aspérités, un bon criminel les connaît par coeur.

Antagoniste dans Burndive, Yuri a désormais la parole. Alors qu'il est tiré de sa prison par les services secrets du Concentra Terre qui veut inflitrer le réseau pirate agonisant, il se laisse aller à quelques réminiscences qui constitueront l'essentiel du récit. L'histoire d'un gamin qui se retrouve brusquement en première ligne d'un conflit, séparé d'une partie de sa famille qui échoue finalement dans un camp de réfugié, sur une planète à peine terraformée dont tout le monde se moque. Les années passent, l'enfant devient de la graine de petit rebelle. La proie rêvée pour un pseudo marchand de passage...

Il a dit que sur son vaisseau il s'occupait bien de son équipage. Personne n'avait faim, chacun travaillait, avait l'occasion d'acquérir de nouvelles compétences et de s'en trouver récompensé, et à chaque escale, en permission, on jouait à des jeux et on rencontrait plein de gens. Il a ajouté qu'il était prêt à engager tout ceux qui n'avaient pas peur de travailler, de participer pour le bien du vaisseau et de l'équipage. Partout dans le Concentra Terre, on avait du respect pour l'Abyssinien. Pour des gamins de notre âge - mineurs -, il signait un contrat qui le rendait responsable de nous.

Son vaisseau était comme une famille, il a dit, et c'était lui le papa.

Un contrat est en effet signé avec le père de Yuri. De l'encre sur une page car Markus, n'est autre que Vincenze Markus Falcone est l'Abyssinien est plus connu sous le nom de Gengis Khan. Depuis ses déboires avec Jos dans Warchild, le pirate a affiné ses méthodes. Yuri est endoctriné, charmé et ne connaîtra des sévices qu'à son adolescence quant le navire sera devenu une famille pour lui. Meurtri, blessé, manipulé, Yuri devient finalement la créature de Falcone, son protégé. Un jeune homme instable, violent, psychotique pratiquant l'auto mutilation, mais extension de la volonté du pirate.

Il avait tilté sur moi en voyant la dynamique de mon amitié avec Bo-Sheng, en parlant avec mon père, grâce à plusieurs signaux convergents, et tout s'était confirmé au cours de mon entraînement. Ces gosses que je recrutais subiraient le même genre de préparation ; pas techniquement, mais pour acquérir la mentalité d'un pirate.

Il m'avait bien conditionné, oui. Je m'en rendais compte, mais ça n'empêchait pas de le vivre en permanence. De fait, j'avais été plus ou moins complice, sinon comment aurais-je pu avancer si loin sur ce chemin ? J'étais son oeuvre à présent, j'avais peut-être toujours eu ça en moi.

Et je me retrouvais en station à faire mon marché de mômes comme de paires de chaussures.

L'intrigue au présent bien que narrée efficacement parait fade par rapport aux souvenirs de Yuri. L'endoctriment machiavélique et les manipulations du pirates sont révélées crûment, contrairement à Warchild qui ne faisait que suggérer, mais le personnage est bien plus tourmenté. Intrigues en deux temps, du fait de l'alternance de flashbacks, Cagebird est un roman très sombre, sans concession, à l'image de son narrateur qui ne peut que caresser l'espoir d'une rédemption.

Efficace, captivant, ce troisième tome se lit vite et sans déplaisir, bien que moins immersif que Warchild, il n'en constitue pas moins un bon moment. Un space opera très original accordant une très grande place aux personnages et à sa thématique sur le devenir des enfants soldats.