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Un grand trouble gagne la ville. Le collège est son épicentre. Ses vieux murs et ses extensions récentes, son escalier de secours en métal, sa cour sans arbre, son préau peint en jaune vif, ses poubelles débordant de canettes et de paquets de gâteaux, tout cela, soudain, pèse et oppresse.

Comme les branches d'un compas qu'on referme, les perpendiculaires et les parallèles viennent se rejoindre sur un axe unique, celui d'une longue colonne de jours écrits à la craie sur un tableau noir, dans un lieu pour l'instant inconnu.

Mais que l'on nommera Silling.

Huit collégiens, quatre garçons, quatre filles disparaissent de l'établissement qu'ils fréquentent... Ils reprennent conscience en un lieu indéterminé nommé Silling. A la merci d'une étrange équipe enseignante et d'un personnel de service inquiétant, dangereux.

Mais on n'en dira pas autant de Fanchon, qui d'ailleurs n'a pas daigné se lever pour se joindre à nous. Elle a étouffé ses bébés. Des jumeaux. Et puis elle les a jetés dans le vide-ordures, sans même les emballer. Quel bruit ça fait, un bébé qui tombe dans une colonne de métal ? Vous lui demanderez... Je ne cherche pas à ajouter une charge à votre angoisse, mais à vous faire comprendre que Silling est également un lieu de frayeur, et que plus vous vous débattrez avec lui, plus il le deviendra. Si vous respectez les règles, elles sont nombreuses, précises, changeantes, alors soyez toujours très attentifs, Silling revêtira un visage plus plaisant...


Loin des sévices imaginés par le Marquis de Sade, auquel ce roman emprunte une partie de son titre et quelques noms propres, les adolescents seront soumis à des activités quelque peu absurdes, sujets à des brimades et des humiliations. Toute rebellion étant mâtée en rabaissant l'adolescent au rang d'enfant et ce plus souvent par le verbe que des claques.

"Asseyez-vous, leur propose-t-il en montrant deux tabourets. Un proviseur ne fait pas que reprocher et baffer. Il sait aussi écouter. Et je sens que vous avez des choses à me dire. Ça ne va pas comme vous voulez en ce moment ?"

L'élan qui portait les trois adolescents, qui leur avait fait braver un trou puis un autre, feinter la surveillance illusoire de Silling, remonter le courant, toiser à s'en dévisser le cou, s'est épuisé. Ils étaient prêts à rendre baffe pour baffe, à assommer, à ligoter. Ils avaient dans l'esprit des images de petits poucets traversant à pas furtifs la chambre de l'ogre endormi. Mais l'ogre, la taupe, la bite albinos, n'a rien à leur reprocher. Il les invite à s'asseoir, à redevenir collégiens vaincus par l'autorité et la condescendance.

A l'extérieur, un conteur, ancien animateur radio, a été recruté. Il contera pour les adolescents, via une connexion internet, sans jamais les entendre. N'ayant pour seul contact qu'une liaison audio avec les geôliers, agaçants et pontifiants. Il a du mal à croire à la réalité de cette expérience d'autant plus que ses recherches lui ont démontrés que Silling n'existe pas.

La diode de la psyché repasse au rouge et un nouveau compte à rebours débute. 9 jours 23 heures 17 minutes. Rideau.

Je n'arrive plus à m'arracher à de ma chaise. Pour m'occuper les mains, je rassemble mes feuillets avec des manières de présentateur de journal télé. Plus que jamais la question me tourmente : qui sont ces gens ? Une secte fanatique de mes anciennes émissions adorant Fabula, la divinité mineure des faits-divers ? Ma voix n'a rien rapporté des profondeurs de la psyché, à par le sentiment d'avoir fait naufrage chez les ombres.

Quoi qu'il en soit, la vie de Duclos et de sa fille Ninon, trouve un échos dans ses contes qui à leur tour animent Silling, à moins que ce ne soit l'inverse...

Avec ce roman, Jérôme Noirez s'attaque à l'adolescence, la démonte, l'examine, joue de ces incertitudes, de cette position entre l'enfance et l'âge adulte. Si l'adolescent est souvent renvoyé dans l'enfance, l'adulte en prend aussi pour son grade, la nostalgie masquant l'imaturité. Le séjour à Silling n'a rien de sadique, il penche plutôt vers l'absurde à la Lewis Carroll. Etrange, on en vient à se demander qui des adolescents ou des adultes sont les plus prisonniers.

Du côté de la narration, chaque chapitre décompte une journée, de la simple phrase au conte moderne entier, en passant par un simple relevé des activités de la journée. Habile, mêlant plusieurs intrigues réelles et fictives, le récit joue énormément sur le non dit, plongeant même Silling dans l'ombre suite à une posture de Duclos.

Intrigant, dérangeant, captivant, 120 journées est un roman qui ne laisse pas indifférent et qui demande à être digéré, voire à y revenir plus tard. Un très bon moment.

 

L'avis de Nébal et du Pendu. La chronique de la Salle 101.