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Miracle de la surexion, me voici de nouveau ici pour chroniquer ce second et dernier tome. Au programme un gros roman (sans doute le plus long du cycle) et cinq nouvelles.

Le Carnaval des abîmes

Caquehan vit depuis presque un demi-siècle au rythme de la Technole qui sourd de son sous-sol plus qu'en tout autre lieu du royaume. Le joug de son pouvoir de fascination s'exerce partout, même jusqu'aux confins de la couronne-campagne, ce vaste anneau de champs et de pâturages qui ceint la cité du sud-ouest au sud-est. Qu'importe que la Technole ne soit que rebuts crasseux, déchets pourrissants, scories, verrues d'architectures, grumeaux grisâtres enflant au milieu des quartiers anciens, elle est, pour les habitants, l'expression de la générosité, de la plénitude : on la mange, on s'en vêt, on y dort, on y joue ; elle est chaude, elle ronronne tel un chat, sa saveur est grasse et sucrée, elle trépigne comme les genoux d'une nourrice, elle fume ainsi que la pipe patriarcale, elle vous baigne et vous éclaire, chasse la nuit et ses périls...

Caquehan est devenue une cité de nourrissons, et les cris qui montent des rues sont d'abord les vagissements d'une marmaille qui n'aspire qu'à la digestion.

Après les évènement contés dans Le sacre des orties, place à l'amertume, la déprime et le spleen. Malgasta n'arrive pas à convaincre qu'une menace plane sur les restes d'Estrec, Grenotte et Gamboisine souffrent, Obicion est en plein spleen et cherche du réconfort auprès de Mesvolu.

Mesvolu gobe alors l'oeil planté sur la pique de son bras, car il trouve que des ténèbres plus profondes sont nécessaires à la suite de son propos.

"Mais vous ne m'avez pas dit, Obicion, pourquoi vous souhaitiez connaître la volupté de la cruauté.

- Car sans cette volupté, je crains de ne pas être capable d'exercer la cruauté.

- Et sur qui voulez-vous l'exercer, si cela n'est pas trop indiscret ?

- Sur un ami...

- Intéressant...

Mais les évènements, poussés par un dindon, vont redonner de l'allant à tout ce petit monde. Que ce soit par des nouvelles surprenantes, des expériences au coeur des ténèbres, des révélations ou des déceptions amoureuses. L'univers de Jérôme Noirez va être secoué dans son ensemble. L'occasion de découvrir les derniers sites touristiques...

Les richesses pontificales ne s'étalent pas sur les murs de Sainterel. Non, nulle part on ne voit du marbre et des dorures. La cité tout entière a été bâtie avec une pierre blanche, poudreuse, qui, lorsque le vent soufflle de la mer, couvre les visages d'un fard livide.

On ne vient pas à Sainterel pour s'extasier des magnificences de l'architecture. Tout au plus, les monomanes de la propreté peuvent en admirer la blancheur obstinée. On n'y vient que poussé par les élans fanatiques de la foi...

Ou par les gardes des tribunaux ecclésiastiques...


La troisième inquisition est en marche, de même que ses opposants. Gourios révèle ses secrets et libère le secret qui avait été dérobé au comte d'Ando. Le dindon putride fait tomber les têtes et lâche Charnaille sur le monde.

Les personnages secondaires tirent leur révérence et les principaux sont finalement réunis sur le pied de guerre, prêt à user de méthodes... mémorabes.

- Un peu de Joyeuse bière de Joie ? propose Mesvolu.

- Non merci.

- J'insiste...

- Cette constante promotion de vos spécialités d'En-Dessous, marmonne Obicion, est louable, vous prenez votre rôle d'ambassadeur à coeur, louable mais peu réaliste...

- Vous vous méprenez. L'ingestion de Joyeuse bière de Joie favorise la somnambulation, c'est pourquoi je vous en propose. D'autre part, ça résoudra vos problème de digestion.

- Je n'ai pas de problème de digestion, l'informe Obicion.

- Pour l'instant !

- Nous ne risquons pas d'y succomber ? s'inquiète Malgasta qui voit Mesvolu remplir les verres d'une espèce de mousse jaunâtre aux exhalasions de vieux marc et d'urine de vache.

 - De succomber à son inimitable saveur, oui !

 - On m'a dit qu'à Ando, les dames l'utilisaient pour décolorer leurs cheveux.

- Ainsi que comme spermicide.

- Allons... Buvez... Ensuite, seulement, je vous dirais quels sont les mille autres usages de ce breuvage."

Le canarval des abîmes, surprend, déstabilse, désarçonne. Le récit ne prends jamais le tour attendu de même que le cheminement des personnages. N'en reste pas moins que Jérôme Noirez sait où il va et offre un final sous la forme d'une conjonction à la fois sinistre et joyeusement folle.

Les carnavals des monstres convergent donc vers les trois Palais de Caquehan.

Depuis l'est : la farandole démente de Charnaille menée par l'empereur cul-de-jatte et ses trois conseillers...

Depuis l'ouest : un géant un peu hagard suivi d'une foule qui l'a consacré roi...

Lorsqu'Ostre, qui guette toujours l'entrée de l'étage intercalaire, en est informé, il ne fait pas mine de s'en émouvoir. Le prime ministre Mestelon se charge de le faire à sa place.

C'est jour des fous, soupire intérieurement le régent, et demain sera une autre folie.

Conclusion démente d'un cycle baroque, ce roman dense rempli parfaitement son office.Le lecteur est secoué, perdu puis retrouvé. Il m'a semblé discerner en plusieurs occasions des clins d'oeil à Lewis Carroll, bien que l'hommage ne soit pas aussi appuyé que dans Leçons du monde fluctuant. Les pistes esquissées dans les deux tomes précédents sont reprises et menées à leur conclusion. Le ton varie énormément, on passe du spleen à un final doux amer via quelques révélations et des passages grand guignolesque. Plus qu'un roman, une expérience qui ne laisse pas indifférent. Superbe et déjanté !

 

Les cinq nouvelles offrent un ultime voyage dans cet univers. Sous le pont, Pour qui grincent les gonds et Le Grand Machouilleur se passe avant les évènements de la trilogie. Du sinistre au grand guignol, de l'horreur à l'humoir noir. Chacune est une réussite, Sous le pont, plus cryptique trouvant son explication dans la dernière nouvelle.

La Dernière chasse de Joliot de Lourche est une visite de la faune féérique et aussi un rapide coup d'oeil au monde post Carnaval des abîmes, amusant.

Enfin vient Le Mesnagier de Barugal, en fait son testament. Barugal personnage secondaire mais immense (tant par la taille que le caractère et la présence) du Sacre des orties et du roman du présent recueil, rédige quelques conseils à sa jeune épouse. Un petit récit qui tient du Prince de Machiavel. Excellent, élégiaque et tendre, le texte parfait pour clôturer le cycle.

Les mots me manquent pour décrire l'enchantement que m'a procuré ce cycle.