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Lecture longtemps différé, Sous des cieux étrangers est une très bonne surprise avec au programme cinq longues nouvelles aux ambiances très différentes.

Même couronné de succès, le programme des astronefs de reconnaissance ne sauverait qu'une infime partie de la population de la Terre, en majorité des employés de la Seguin Corporation et tous ceux que la compagnie ou bien quelque agence gouvernementale corrompue en jugeraient dignes. Pourtant, nous en étions venus à nous voir comme l'ultime et plus grand espoir des Terriens, et chaque nouvel échec nous portait un coup au coeur et nous laissait anéantis. Nous avions développé un incroyable talent pour l'autodestruction. Tels des Prométhée névropathes, nous rongions notre propre foie et nous évertuions à détruire chaque bonne chose que le ciel nous envoyait.

Bernacle Bill le Spatial ouvre le recueil et nous conduit à bord d'une station spatiale dans un futur plus que sinistre. Pollution, guerres, surpopulation la Terre est en passe de devenir invivable notamment du fait de la prolifération de cultes apocalyptiques déments. Une société tente de trouver un nouveau point de chute pour l'humanité, les maigres colonies implantés dans le système solaire étant plus qu'insuffisante. Des missions d'explorations partent régulièrement et reviennent rarement sur la station Solitaire. Alors que le narrateur, officier de sécurité, prend sous son aile, Bill le demeuré de service et bouc émissaire de la station, il découvre que ce dernier est la première cible d'une secte sanglante qui tente de s'implanter à bord... Tandis que la situation dégènére rapidement, Bill s'inquiète des changements dans les habitudes des parasites spatiaux qui couvrent la coque. Un très bon texte, qui a collectionné les prix, bien construit et plein de surprise, dans un univers cruel et désenchanté.

 

Avant Katrina, Abundance Square était un programme d'urbanisme à base de maisons traditionnelles, avec patios et balcons peints dans des tons pastels. Les travaux s'étaient achevés peu avant l'ouragan. Aujourd'hui, c'était une désolation peuplée de fenêtres condamnées et d'empilements de meubles sur les trottoirs. Voitures, lits, lampes, bureaux, télés, pianos, jouets et compagnie, tous caparaçonnés de boue séchée. Quoique accoutumée à un tel spectacle, je l'ai trouvé irréel ce soir-là. Mes phares découpaient des images bizarres qui me donnaient l'impression de traverser une scène post-apocalyptique reconstituée en pâte à modeler.

Dead money est mon texte préféré. Jack Lamb, un minable, repère Josey Pellerin un étrange joueur de poker, très doué, à la Nouvelle Orléans. Voyant que ce dernier est sous la tutelle d'une infirmière et d'un médecin, il flaire le gros coup et prévient un mafieux de ses connaissances. Ce dernier envoie quelques gros bras, fait main basse sur le trio et détourne le programme à son profit. Polar efficace mêlant poker et vaudou, ce dernier envisagé sous un angle scientifique. Très bien construit, le récit surprend tant par son sujet que les personnages haut en couleurs, notamment Billy Pitch, mafieux puéril obsédé par les reality shows. Un excellent moment.

L'espace d'une fraction de seconde, j'ai entrevu le véritable Alan Goess sous son masque de nervi impassible, prenant toute la mesure de sa démence ; puis il s'est ressaisi et a dit :"Ca peut aller. Toi aussi, apparemment.

- Les apparences sont trompeuses, a répondu Pellerin. Oui, je suis une âme troublée, mais je crois en la Lumière et la Résurrection. Et toi ?

- Hélas non, a fait Goess. Je n'ai jamais vu personne revenir.

- C'est ce que tu crois." Pellerin allait poursuivre sur ce terrain, mais je l'ai fait sortir de la salle de jeu et lui ai dit de ne pas provoquer Goess.

 

Radieuse Etoile verte, déjà parue dans le Bifrost n°51, un jeune homme est élevé dans un cirque minable dans un Vietnam futur dans la perspective de sa majorité où il pourra éventuellement prendre en main son héritage s'il arrive auparavant  à supprimer un petit obstacle. Son père, accessoirement responsable de la mort de sa mère. Deux options s'offre au jeune homme, la vie de bohème au sein du cirque ou réclamer de manière sanglante son héritage. Freak et cirque d'une autre époque d'un côté, monde hyper technologique de l'autre. Deux ambiances qui cohabitent dans ce récit efficace, un bon moment.

 

Limbo présente un Jack Shellane truand fuyant ses anciens employeurs. Échoué dans un bled, après avoir revu d'un peu trop près à son goût ses anciens collègues. Il se pose un temps dans une cabane de location au bord d'un lac. Il rencontrera alors Grace, une femme battue dont il s'éprendra. Les apparences se révéleront trompeuses et le récit basculera dans le fantastique. Un récit crépusculaire, tout en faux semblants. Un excellent moment.

 

Des étoiles entrevues dans la pierre, plonge dans les affres de la création. Le responsable d'un label indépendant reçoit une maquette pleine de promesse, peu de temps après avoir pris l'artiste potentiel, mais néanmoins répugnant, sous son aile, l'inspiration et le génie se répande dans la ville comme portée par une onde. Les individus les plus improbables se découvrant des talents insoupçonnés. L'ambiance provinciale de ce bled ramassé autour de son aciérie est bien rendue, de même que l'amertume de la plupart des individus y ayant échoué. Un très bon moment, on est porté par l'ambiance.

 

Malgré l'ambiance globalement désenchantée, le dépaysement est présent à chaque fois. Ces textes surprennent agréablement du fait de la maitrise avec laquelle Lucius Shepard mêle noirceur et espoir. Un excellent recueil, présentant des textes aussi variés que réussis, dont il serait dommage de se priver d'autant qu'il vient de paraître en format de poche.

 

L'avis de Julien le Naufragé.