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Dvern, quelques années avant Mémoire Vagabonde, Carline, fille adoptive de l'universitaire Jeophras Denio vient d'être embastillée...  Le savant perd toute considération pour sa dernière tentative avortée de machine volante et vole à la rescousse, du moins essaie...

La tour ressemblait maintenant à une bouteille mal fondue, tenue à l'écart dans l'échoppe d'un verrier. Solidement ancrée dans le sol, puissante et menaçante comme un vieux soldat hargneux défiguré par les batailles. Ce n'était pas par hasard que les princes de Dvern avaient fait de cet endroit leur prison politique, l'endroit où échouaient les favoris disgraciés et les poètes irrévérencieux, les républicains et les sodomites. Et debout face à elle, Jeophras se sentit affreusement impuissant.

Introduit par un ami, il se heurtera au souverain le prince Melki, et son frère jumeau, Jaran, maître de la Petite Dvern, le quartier sulfureux de la cité. Son comportement fracassant lui vaudra quelques ennuis et coups mais attirera l'attention de Jaran qui le conduira dans son domaine.

Cette nuit-là, en entrant dans les rues de la Petite Dvern, il avait cru rêver. Les facades peintes des maisons, les lampions de couleur accrochés partout dans les rues, les courtisans masqués qui y déambulaient, tout lui faisait croire qu'il avait quitté son époque pour retourner dans le passé décadent de l'Empire... Il avait croisé un étrange carnaval d'hommes et de femmes au corps peint, il avait entrevu les lustres de cristal et les tables de jeu du mystérieux hôtel du Kelt repu, il avait fini par s'aventurer dans un magnifique petit jardin où des courtisans vêtus dans une mode ancienne et surannée regardaient le curieux spectacle d'un homme en train de se pendre et d'agoniser sous leurs yeux. Il avait alors compris pourquoi la rumeur disait que cet endroit était devenu fou et que le prince Jaran Daï Nelles était un insensé dégénéré que l'on aurait mieux fait d'enfermer à l'asile des Frères Saint-Barnes.

Débauché par Jaran, en tant que limier, Jeophras, accompagné d'Alexis un soupirant de Carline, se voit offrir une chance de sauver Carline. Une aide dont elle aura bien besoin puisqu'elle se croit coupable du meurtre du prince Nerio de Lethys, lors d'une étrange partie de jeu de l'oie dans le palais de Jaran.

Jeophras eut un sourire tristre :

- Je ne suis pas limier, Votre Altesse... Je n'ai pas le pouvoir de faire une enquête...

- Qu'à cela ne tienne ! le meutre a lieu chez moi, n'est-ce pas ? C'est d'ailleurs une terrible faute de goût... Et je veux que la justice règne sur mon petit territoire. Je vous fais mon limier, monsieur Denio. Vous serez mon premier limier, le premier en date dans la Petite Dvern.

En disant cela, Jaran s'était rapproché de Jeophras et lui avait pris le bras. Avec sa voix si convaincante et son étrange regard, il faisait penser à un chat. Son comportement était extrêmement déroutant, Jeophras n'aurait su dire s'il se moquait de la mort de son cousin et de l'emprisonnement de Carline, ou au contraire s'il prenait toute cela au sérieux.

L'enquête se révèlera d'autant plus compliqué que les personnes impliqués sont tous membres de la famille princière ou courtisan de très haut rang... La présence de Carline, roturière émigrée, à une telle assemblée est d'autant plus étrange que les trois princes et leur cousines ont été élevés ensemble... L'intrigue semble prendre racine dans leur enfance tourmentée. Reste l'absurdité de cette soirée très arrosée, entre adultes, autour d'un jeu de l'oie. Jeophras prendra rapidemment conscience de la dimension symbolique du jeu mais se perdra dans  cette intrigue et passera du rôle d'enquêteur à celui de fugitif...

Tracée pour lui par Arenki Daï Nelles, des années plus tôt. L'ombre du sinistre prince de Dvern planait sur les actions de chacun... Le meurtre de Nerio était une conséquence de ses machinations, tout s'enchaînait. Jeophras avait-il eu le choix, quand Jaran Daï Nelles lui avait demandé d'enquêter pour lui ? Et pour ses recherches il n'avait fait que suivre un chemin, un chemin logique. Certes, il aurait pu comprendre certaines choses plus tôt et d'autres plus tard, mais c'était toujours le même chemin. Encore le labyrinthe. La spirale du jeu de l'oie étant elle-même un labyrinthe... Les bifurcations ne sont pas sur le chemin, ce sont les dés qui les imposent. Et maintenant, il marchait dans le labyrinthe souterrain, sous le labyrinthe de la ville, en chemin vers le labyrinthe du monstre... Mais le labyrinthe a toujours une sortie et il la trouverait. Il vaincrait le prince mort qui riait dans sa tombe.

Narration en deux temps, l'enquête de Jeophras et les flashbacks sur la jeunesse des princes, l'intrigue joue énormément et efficacement avec la symbolique du labyrinthe et des mythes grecs sur le sujet. L'ambiance renaissance de l'empire atlan est très agréable de même que l'étrange perversité de la Petite Dvern. Un excellent moment qui gagne encore plus à être lu après Mémoire Vagabonde...

A noter aussi que Réminiscence 2012, bien qu'oeuvre de SF, est un excellent complément à ces deux romans.

Bref cette relecture, près de douze ans après la première, a été une très bonne idée, merci à Lhisbei pour m'avoir lancé même si elle a renoncée à cette lecture commune (bouh !).